[Autopsie d’un système municipal] Des bibliothèques en grande souffrance

Enquête
Marsactu et Mediapart
13 Avr 2018 13

Régulièrement en grève depuis décembre 2017, les bibliothèques marseillaises souffrent d’un sous-effectif et d’une direction absente, laissant le champ libre au syndicat majoritaire FO. À l’Alcazar, vaisseau amiral, la situation a provoqué le départ de nombreux cadres, ainsi que des cas de souffrance au travail.

Entrée de l'alcazar. (Photo Louise Fessard)

Entrée de l'alcazar. (Photo Louise Fessard)

Cela fait plus de quatre mois qu’une partie des 274 agents des 8 bibliothèques marseillaises enchaînent les samedis de grève. L’élément déclencheur a été l’adoption par la Ville de Marseille de nouveaux horaires début décembre 2017, mais le mal est bien plus profond.

Le malaise est particulièrement marqué à la bibliothèque municipale à vocation régionale de l’Alcazar (BMVR), dans le centre-ville, où les usagers se heurtent tous les samedis à des portes closes ou trouvent des départements entiers fermés. Ouverte en 2004 sur quatre niveaux à l’emplacement d’un magnifique ancien music-hall à Belsunce, l’Alcazar était censé relancer le réseau moribond des bibliothèques marseillaises. Mais y règne une ambiance de travail décrite par plusieurs agents comme “anxiogène”, qui a causé le départ de nombreux cadres.

Surcharge de travail

La baisse des effectifs du réseau, passés de 324 agents en 2007 à 274, n’y est pas pour rien. “De nombreux agents souffrent de la surcharge de travail induite par la baisse des effectifs, alerte une élue FSU lors d’un comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) en décembre 2016. Ils se trouvent incapables de poursuivre leur activité et se mettent en congé maladie par épuisement.” Mi-octobre 2017, le service comptabilisait 127 agents qui avaient eu des arrêts maladies depuis le début de l’année, pour une durée moyenne de 42 jours ! Et ce sans compter les congés longue durée et longue maladie.

Dans une lettre envoyée le 4 décembre 2017 à la ministre de la culture, la CGT et la FSU dénoncent également une “délinquance managériale”, pointant “l’ingérence tyrannique du syndicat majoritaire Force ouvrière et de son représentant Patrick Casse”. Depuis des années, l’Alcazar est le théâtre d’un conflit ouvert entre syndicats avec, au centre, le pouvoir exorbitant que ce cadre s’arroge.

Cadre omniprésent

Responsable de la division Arts et lettres, l’une des plus importantes de la bibliothèque, ce conservateur en chef, délégué FO, est parfois présenté comme le directeur bis de l’Alcazar, ayant la main sur les nominations, les avancements, et la politique générale de la bibliothèque. Entré comme simple agent en 1983, Patrick Casse a connu une promotion interne constante, sans jamais passer aucun concours. “Au début quand je l’ai connu, il n’était rien du tout, rentré comme TUC [travail d’utilité collective, premier emploi aidé, NDLR] sans le bac, il est monté grâce à son appartenance syndicale et la proximité de FO avec le maire”, témoigne Muriel Gallon, une ancienne cadre A, partie écœurée en 2012, “comme 22 autres cadres en un an et demi”“On s’est battues, battues et à un moment on en a eu marre, on a toutes été bloquées dans notre carrière, moi j’aurais dû passer conservateur”, explique-t-elle.

Le représentant syndical a refusé de répondre à nos questions, nous renvoyant vers le secrétaire général de FO Patrick Rué. Le service presse de la Ville n’a pas donné suite à notre demande d’entretien avec l’actuelle directrice. La responsable de la médecine du travail, n’a pas non plus donné suite à nos questions, de même que Monique Daubet-Grundler, l’élue municipale LR qui préside le Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT).

Pressions psychologiques

Dès mars 2016, la FSU, syndicat minoritaire, a demandé l’ouverture d’une enquête administrative pour des “pressions psychologiques répétées” de Patrick Casse sur une cadre responsable de service, alors en arrêt maladie pour dépression. “Ce dernier s’ingère depuis plusieurs mois dans son service, de manière répétée, hors de tout cadre hiérarchique, déstabilisant volontairement sa responsable”, accuse le syndicat dans une lettre à Monique Daubet-Grundler.

Aucune enquête n’a eu lieu, la bibliothécaire a été affectée dans un autre service, à un poste inférieur sans équipe sous ses ordres. “Patrick Casse l’a brisée, parce qu’elle ne rentrait pas dans le moule FO, accuse une ancienne conservatrice. Avec eux, la neutralité n’est pas possible, si on n’est pas de leur côté, si on ne rigole pas à leurs blagues, on devient la personne à éliminer.”

Le système FO

En juin 2017, nouvelle alerte des élus FSU au CHSCT concernant cette fois une cadre, à la tête d’un service de l’Alcazar. Exclue des réunions hebdomadaires de direction, isolée, sans interlocuteur, celle-ci est en “grande souffrance”, souligne leur courrier. Cette cadre a dû quitter le service des bibliothèques pour rejoindre un autre service municipal.

Mais l’administration soutient Patrick Casse. “Il ne serait rien sans le système derrière lui, souligne une cadre. Sa puissance vient du fait qu’il est soutenu par FO, [le secrétaire général des territoriaux] Patrick Rué et le directeur général des services. La hiérarchie censée protéger ses agents laisse faire”. Plusieurs agents regrettent l’absence de réaction de la nouvelle directrice, Marie-Hélène Cazalet, que certains n’ont croisée que plusieurs mois après son arrivée en septembre 2016. “Elle n’a pas eu la décence de se présenter dans certains services, elle s’appuie sur les plus forts et ne veut pas voir le problème pour les autres”, dit une bibliothécaire.

Aucune enquête interne

Face à ces graves accusations, aucune enquête administrative n’a été déclenchée. Au contraire, en octobre 2017, Patrick Casse a été promu conservateur en chef, le grade le plus élevé de la fonction publique territoriale. “C’était le seul à être promu à ce grade, alors que d’autres agents avaient plus d’ancienneté”, affirme Raymond Romano, secrétaire général du syndicat des cadres CGT Marseille et responsable du département société. Et, quand, le 16 février 2018, une visite du CHSCT est finalement organisée à L’Alcazar avec la médecine du travail pour aborder les problèmes de management et de risques psycho-sociaux, elle a  lieu en présence de… Patrick Casse, bien que le conservateur ne soit pas élu au CHSCT.

Parfaitement insipide, le compte-rendu de cette visite note des problèmes d’ascenseurs qui “tombent régulièrement en panne”, de “nettoyage d’une surface vitrée” et de “courants d’air” à l’accueil. Mais la question de la souffrance au travail n’est pas abordée. “C’est bien la confirmation que Patrick Casse dirige les bibliothèques et qu’on lui donne un pouvoir inconsidéré“, estime Jean-Pierre Zanlucca, secrétaire général du syndicat FSU et élu CHSCT, qui a préféré quitter la visite.

Si les agents interrogés se focalisent sur Patrick Casse, c’est parce que cet agent, du fait de sa double casquette, symbolise la cogestion avec FO, mais le problème le dépasse largement. “Il y a tout qui se mêle : une gestion à la marseillaise, une inertie administrative, une irresponsabilité générale où tout le monde cherche à se couvrir par peur d’être court-circuité par le syndicat majoritaire”, souligne un ancien cadre. Celui-ci décrit “une ambiance pesante, avec beaucoup de démotivation” malgré “des agents très consciencieux qui aiment leur travail”.

Mise au point horaire

Le 19 janvier 2018, tous les agents ont été convoqués pour une mise au point sur les horaires en présence de la directrice des bibliothèques, du directeur de l’action culturelle, du directeur des ressources humaines, du directeur général adjoint des services et de la médecine du travail. “En gros, ils nous ont accusés d’être complices d’un système illégal et ne pas avoir fait nos heures”, raconte un agent présent.

“C’était ubuesque, ils se contredisaient entre eux sur les horaires à appliquer, se souvient Raymond Romano. Toute la colère du personnel est ressortie, ils se sont fait huer, surtout la directrice“. Une cadre, du service « Lire autrement », destiné aux déficients visuels, prend la parole, pour regretter que la souffrance au travail ne soit pas évoquée, et éclate en sanglots. En situation de burn-out, elle est depuis partie dans une bibliothèque de quartier.

La fausse question horaire

“La question des horaires est l’arbre qui cache la forêt”, explique une ancienne cadre du réseau des bibliothèques de Marseille, qui a dû changer de service. Jusqu’alors, certains agents des bibliothèques travaillaient environ 31 heures par semaine, bien loin des 1607 heures annuelles légales. “C’est normal que nous fassions les horaires légaux, souligne une bibliothécaire. Mais c’est la façon de faire de l’administration qui a fait déborder le vase. Le problème le plus important, celui de la souffrance au travail, n’a pas été abordé !”

La FSU et la CGT, les deux syndicats minoritaires à l’origine du mouvement de grève, ne contestent pas leurs nouveaux horaires, qui respectent le temps de travail légal, mais la précipitation et l’absence de concertation dans laquelle ils ont été adoptés. Ainsi que le fait qu’ils ne s’accompagnent d’aucune amélioration du service public, l’extension de l’ouverture des bibliothèques n’étant pas à l’ordre du jour.

“L’Alcazar est ouverte 40 heures par semaine, ce qui est la moyenne dans les grandes villes. Mais ouvrir à 11 heures le matin c’est tard, dit Raymond Romano. On pensait qu’avec les nouveaux horaires, nous ouvririons à 10 heures.” “Ce ne serait pas compliqué d’ouvrir plus tôt le matin puisque les agents sont présents, mais les petits chefs nous disent “Non, avant 11 heures on range””, soupire une cadre.

“Gâchis intellectuel”

Les sept agents qui ont accepté de nous parler l’ont fait sous couvert d’anonymat. “Tous ceux qui ont osé dénoncer ont été poussés dehors”, justifie une bibliothécaire qui évoque un “gâchis intellectuel”. Ils décrivent une influence passant par les “promotions sur lesquelles FO a la main, des petites primes, des postes plus intéressants”. “On promeut des gens qui n’ont pas passé l’examen professionnel avant ceux qui les avaient réussi, avance une bibliothécaire. Ça décourage.”

En tant que syndicaliste CGT, Raymond Romano n’est pas opposé à la promotion interne, mais “Ça pose un problème de compétence quand ça devient un système généralisé et dévoyé”, souligne-t-il. “On se retrouve avec des responsables qui ont fait toute leur carrière sans passer un concours.

Tradition familiale

Plusieurs cadres évoquent également les recrutements des catégories C, les moins qualifiées, “qui rentrent sans concours, sur tradition familiale ou parce que leur père a été colleur d’affiche de Jean-Claude Gaudin”. “Ce sont des gens qui arrivent en retard et à qui on ne peut rien dire, qui vous rient au nez”, assure un conservateur d’État, passé par les bibliothèques marseillaises.

Ces passe-droits sont facilités par un manque de transparence et de pilotage stratégique. “Le dernier projet d’établissement de l’Alcazar remonte à 2010, regrette Raymond Romano. On n’a plus de vision des budgets, du projet, des personnels alors que la transparence est essentielle pour mobiliser les employés. Qu’est ce que la ville veut faire de sa lecture publique, du maillage territorial, des écoles, de sa politique documentaire, des partenariats ?”

Un conservateur d’État qui a travaillé à L’Alcazar estime que la bibliothèque a, du fait de ces blocages, “vingt ans de retard” et “aucun projet innovant, à part Bac à la bib [programme de révision du bac, ndlr]”. “C’est très opaque, accuse une bibliothécaire de l’Alcazar. Les décisions se prennent entre Patrick Casse et la direction. Il évince les gens en les intimidant, puis place ses cadres FO à la tête de ses départements.”

Oreille collée à la porte

Aucun agent n’ayant jamais déposé plainte, aucune enquête n’est venue appuyer leurs accusations. Mais celles-ci se répètent d’une bouche à l’autre. “C’est une intrusion physique systématique dans des services qui ne relèvent pas de sa division, en prenant des décisions à la place de la personne responsable”, décrit une bibliothécaire. Une ancienne directrice d’une bibliothèque de quartier parle d’une véritable surveillance. “J’avais un agent avec l’oreille collée à ma porte pour raconter à Patrick Casse tout ce qu’il entendait”.

Plusieurs évoquent de l’agressivité verbale, voire physique. “En réunion, c’était des affrontements incessants autour de n’importe quoi, les acquisitions, les dates de fermeture, tout est prétexte à un rapport de force, raconte une cadre. C’est quelqu’un qui est capable de dire au directeur “Vous me cassez les couilles”. »

Plusieurs agents rencontrés assurent que le conservateur “flique” des agents, chronométrant leurs horaires. “C’est en permanence : “Elle est où ? Pourquoi ?””, relate une autre cadre. Aussi l’arrivée de futures badgeuses, annoncées par la mairie, est-elle paradoxalement accueillie avec soulagement : “Elles permettront d’être autonomes sur les horaires et de ne pas avoir besoin de petits chefs qui nous surveillent”.

Départs à la chaîne

Plusieurs conservateurs d’État se sont déjà cassé les dents sur les bibliothèques marseillaises. En 2007, François Larbre, préfigurateur de la BMVR de l’Alcazar, avait démissionné de la direction des bibliothèques de Marseille. En novembre 2010, son successeur Gilles Eboli avait également claqué la porte, accompagné de sa sous-directrice elle-aussi conservatrice d’État, après avoir été désavoué par la Ville sous pression de FO. Michèle Coulet, ancienne conservatrice d’État marseillaise à la retraite, avait alors dénoncé dans Le Monde une “fuite des cerveaux”.

Cinq ans plus tard, rien n’a changé. Alors que la ville de Lyon bénéficie de 8 conservateurs d’État mis à disposition gratuitement, Marseille n’en a qu’une, arrivée en 2017, pour s’occuper du patrimoine. Un second poste pourrait être proposé “ultérieurement selon les possibilités que la négociation budgétaire annuelle donne au ministère”, nous indique le ministère de la culture. “L’État n’a pas envie de gâcher ses personnels là où ils ne peuvent pas travailler”, explique une conservatrice marseillaise.

Problème de gouvernance

Après la démission de Gilles Éboli, l’inspection générale des bibliothèques avait déconseillé l’envoi d’autres conservateurs d’État à Marseille à cause “des problèmes de gouvernance qui empêcheraient ceux-ci de réaliser leurs missions dans des conditions satisfaisantes”, selon un rapport de la Chambre régionale des comptes. “Outre l’impact scientifique de ce refus qui prive la bibliothèque municipale de cadres spécialisés de haut niveau, il a également un impact financier pour la Ville qui doit rémunérer elle-même le directeur des bibliothèques”, rappelle la chambre. Or Marseille est pauvre, comme le répète souvent l’équipe Gaudin. “On n’est pas une ville qui peut se répandre en mauvaise gestion”, nous affirmait encore en février Jean-Claude Gondard, directeur général des services.

Ce dernier se montre fataliste : “La direction des bibliothèques a toujours été un service difficile”. Jean-Claude Gondard défend la promotion de Patrick Casse qui “fait très bien son métier de bibliothécaire”. Quant à Gilles Eboli, “il a presque fait un ultimatum au maire, sans même avoir informé sa hiérarchie”.

“FO a bon dos”

Patick Rué, le secrétaire général de FO, estime que son syndicat “a quand même bon dos”. “C’est un service qui dysfonctionne, mais ce n’est pas nous qui gérons les bibliothèques, dit-il. On n’a pas eu de chance sur la qualité des directeurs… “ Le patron de FO municipaux assume le départ de Gilles Eboli en 2010. “Le gars ne voulait rien discuter, rien négocier, l’organigramme ne nous convenait pas, donc on a fait pression sur l’administration”, dit-il. Quant aux nombreux départs de cadres de L’Alcazar dénonçant le climat qu’y ferait régner son délégué FO, il minimise. “On ne peut pas lui reprocher de ne pas être un bon professionnel, dit Patrick Rué. Chacun a sa personnalité. Des services où des agents souhaitent partir car ils ne supportent pas la personnalité de leur chef, j’en connais !”

Au passage, c’est le service rendu aux usagers qui souffre. Les agents les plus compétents fuient les bibliothèques et la démotivation gagne ceux qui restent. Faute de personnel, les horaires d’ouverture de plusieurs bibliothèques de quartier ont été réduits et passent carrément à portion congrue l’été. “Nous sommes en sous-effectif avec une mauvaise répartition sur le réseau, explique une bibliothécaire. Il suffit d’un malade pour que certaines bibliothèques ne fonctionnent plus.”

L’Arlésienne du Plan d’Aou

Le seul projet de la Ville actuellement est une nouvelle bibliothèque dans le quartier populaire du Plan d’Aou (15e arrondissement). Annoncée pour 2014, celle-ci n’a toujours pas ouvert quatre ans après. Quant au nouveau projet scientifique et culturel du service des bibliothèques pour lequel le cabinet ABCD a été mandaté, impossible de savoir où il en est, faute de réponse de la Ville à nos questions. “Les réponses sont dans vos questions, vous en savez plus que moi“, nous lance un attaché de presse après plusieurs relances.

“Le vrai levier pour faire travailler les gens, c’est de donner du sens, remarque une ancienne cadre des bibliothèques. On est quand même là pour améliorer le quotidien des Marseillais c’est une belle mission. Mais le seul projet des responsables marseillais est de gérer leur carrière…”

Louise Fessard (Mediapart) et Benoît Gilles (Marsactu)

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