[Autopsie d’un système municipal] Parcs, bibliothèques, musées, inventaire des dérives

Enquête
le 6 Avr 2018
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Depuis plus d'an, la ville de Marseille est secouée par l'avancée d'une enquête préliminaire désormais pilotée par le parquet national financier autour de la gestion de ses ressources humaines. Marsactu et Mediapart passent en revue de nombreux services où sont distribués des avantages indus.

Dans les bibliothèques marseillaises, le temps de travail est de 31 heures par semaine pour les agents.

Dans les bibliothèques marseillaises, le temps de travail est de 31 heures par semaine pour les agents.

Recadrage des astreintes, réformes des logements de fonction, mise à plat de l’ensemble des cycles de travail… Tout au long de l’année 2017, la Ville de Marseille a tenté de mener un déblayage de son organisation du travail, dont le conseil municipal de ce lundi comportera une nouvelle étape. Partie en janvier d’une perquisition au Samu social, la déflagration a progressivement secoué l’ensemble de l’appareil municipal, à l’image de l’élargissement de l’enquête judiciaire, désormais confiée au parquet national financier.

Lire notre article : L’enquête qui ouvre tous les placards

Certains cas n’ont pas forcément vocation à intéresser la justice, tant l’écart à la règle semble là pour accommoder une situation bancale. Ainsi, la Ville dispose d’une centaine d’agents d’entretien, chargées du nettoyage de plusieurs bâtiments municipaux. Selon deux sources internes au service, avant la mise à plat de 2017, ces agents municipaux travaillaient officiellement 32 heures et demie par semaine (au lieu de 37,5 heures prévues pour atteindre les 1567 heures annuelles). Mais, alors qu’ils arrivaient à 5 h 30 du matin dans les bureaux, les agents partaient souvent plus tôt que prévu. « En réalité, à partir de 9 heures et de l’arrivée des agents administratifs, elles ne pouvaient plus rien faire, raconte un agent. Elles étaient censées attendre dans leur petit local jusqu’à midi, mais généralement, elles partaient. Maintenant, elles ne peuvent plus, c’est contrôlé. »

-Dans les parcs « une équipe spéciale »

Dans les parcs et jardins, avant la remise à plat de novembre 2017, les surveillants faisaient environ « 100 heures de moins » que les 1567 heures prévues « compte tenu de la pénibilité », reconnaît facilement l’un d’eux rencontré en février. Selon le recensement des horaires effectué par la mairie en novembre 2017, le temps de travail des surveillants de parc était pourtant officiellement de 1567 heures.

Cet agent relate en outre l’existence « jusqu’en décembre dernier » d’une « équipe spéciale de trois agents qui travaillaient une semaine sur trois du lundi au dimanche ». « Ils ouvraient les parcs non gardés le matin, les fermaient le soir. Ils devaient travailler trois heures par jour. On y entre par clientélisme, ça se fait par affinité. »

Quant aux surveillants du jardin botanique du parc Borély, ils bénéficiaient eux aussi d’horaires dérogatoires : « Ils gardiennaient le jardin quatre jours d’affilée (36 heures), puis disposaient de six jours de repos ». Ces horaires n’ont jamais été formalisés en comité technique paritaire, mais étaient, selon cet agent, a minima connus de la direction des services techniques. Le secrétaire général du syndicat Force ouvrière des territoriaux Patrick Rué dit ne pas connaître cet état de fait mais reconnaît que ce type d’arrangement peut être possible « parce que c’est la seule manière d’assurer le service ».

Ce n’est pourtant pas Byzance au service des parcs et jardins. La centaine de surveillants restant ne permet plus de gardienner de façon fixe que sept grands parcs marseillais. « D’ici fin 2018, on va encore perdre des agents et on devra arrêter de gardienner deux ou trois parcs supplémentaires, soupire l’agent. On gère la pénurie en bricolant. »

-Dans les bibliothèques, la pause en prime

Ce sous-effectif est également chronique dans le service des bibliothèques, où l’on retrouve le même constat. Depuis son ouverture en 2004 à Belsunce en plein centre-ville, la bibliothèque municipale à vocation régionale L’Alcazar est la vitrine du réseau. Des agents reconnaissent qu’ils n’ont jamais effectué les 1567 heures annuelles affichées. « C’est un arrangement qui n’est jamais passé en comité technique, explique une bibliothécaire qui préfère garder l’anonymat. La pause méridienne – entre 45 minutes et une heure – est décomptée dans nos 35 heures hebdomadaires de travail. »

Soit environ quatre heures par semaine non effectuées et pourtant décomptées. « On fait 31 heures par semaine, et l’été, jusqu’en 2015, c’était 28 heures avec les horaires d’ouverture réduits », dit une ex cadre. Un temps de travail bien moindre que celui qui est officiellement remonté lors du recensement de novembre 2017. Et difficile pour la Ville de l’ignorer : dès 2013, la chambre régionale des comptes avait estimé à 32 heures ce temps de travail. « Ce n’est pas le personnel qui a choisi ces horaires, c’est l’administration qui les a imposés, rappelle Raymond Romano, secrétaire général du syndicat des cadres CGT Marseille et responsable du département société à l’Alcazar. Le personnel est pointé du doigt alors que l’administration a toutes les responsabilités. Depuis quand les agents font-ils leurs propres horaires ? »

-Dans les musées, une hiérarchie « complaisante »

Autre poids lourd du secteur culturel, les musées marseillais ont fait l’objet de plusieurs alertes anonymes dénonçant des emplois fictifs et des passe-droit depuis août 2017. Une enquête de l’inspection générale des services (IGS) a confirmé un défaut de contrôle des agents réellement présents. Outre le cas particuliers de trois agents électrons libres souvent absents de leur poste sans justification, une synthèse du rapport d’enquête, datée du 15 février 2018, révélée par Marsactu, pointe des défaillances systémiques et une hiérarchie « complaisante ».

L’IGS décrit en effet des « présences factices les week-end », des « repos compensatoires cumulés avec le paiement d’heures supplémentaires », ainsi que des « suppléments salariaux indus » versés par le biais d’heures supplémentaires non vérifiées. « Les déclarations de présence réalisées en début de journée ne permettent pas d’attester durablement de la présence des agents » en salle, indique ainsi l’IGS, qui souligne le peu de fiabilité de certains « chefs surveillants, en charge des feuilles de présence. » Le rapport pointe des « défaillances nombreuses de la totalité de la chaîne hiérarchique », notamment les week-ends où, faute d’astreinte des cadres, les musées marseillais « sont sous l’entière responsabilité d’agents de catégorie C [les agents les moins qualifiés, ndlr].

Secrétaire général de la FSU des agents territoriaux à la ville de Marseille, Jean-Pierre Zanlucca travaille à Vieille Charité, l’un des 14 musées municipaux qui accueille souvent les grandes expositions comme actuellement celle sur Picasso. Dans des musées en sous-effectif, où du fait d’un personnel âgé, majoritairement reclassé depuis d’autres services, le taux d’absentéisme est élevé, il sait combien la hiérarchie peut se montrer accommodante sur les horaires pour éviter la fermeture de salles.

Très chers jours fériés

À l’été 2012, pour l’exposition sur l’artiste et architecte autrichien Hundertwasser à la Vieille Charité, il se souvient que son équipe travaillait 4 jours d’affilée puis bénéficiait de 5 jours de repos « soit environ 96 heures de travail par mois au lieu de 157 ». « Pendant 4 mois, nous avons fait un mi-temps payé plein pot, reconnaît-il. C’était un planning fait en interne sur une problématique d’été pour éviter l’absentéisme. » Selon lui, ce cas s’est reproduit sur « deux ou trois expositions ».

Au-delà de ces « arrangements » ponctuels, Jean-Pierre Zanlucca soupçonne des abus sur les jours fériés. Pour chacun des 8 jours fériés travaillés dans l’année, le règlement des musées prévoit « de ne faire appel qu’à une seule équipe » par musée, soit une quinzaine d’agents qui reçoivent une indemnité supplémentaire de 265 à 367 euros. « Le jeudi 25 mai 2017, j’ai travaillé à la Vieille-Charité : une quinzaine d’agents maximum étaient présents, relate le syndicaliste. Sur la feuille de présence, que j’ai pu voir, 33 agents figuraient. Comment le lundi suivant, le service du personnel et l’administrateur général des musées ont-ils pu valider le paiement informatique d’une feuille à 33 agents, alors que c’est contraire au règlement ? »

Le syndicaliste a calculé que si « musée par musée, on a gonflé les effectifs sur les 35 jours fériés effectués depuis 2012, on est sur l’équivalent de 1,2 millions d’euros possiblement détournés. » 

« On n’est pas très bien payés à Marseille, il n’y a pas beaucoup de primes, il n’y pas de projet, donc la seule façon de motiver les agents c’est de distribuer des congés », souligne une cadre des musées, sous couvert d’anonymat. L’ancien syndicaliste Pierre Godard confirme : « On en revient toujours aux arrangements, et l’arrangement le plus indolore a été le temps de travail’.

 

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