Au centre de rétention du Canet, pas la prison, mais presque

Actualité
Lisa Castelly
6 Jan 2018 1

Fin décembre, un Albanais de 23 ans est décédé, après une possible tentative de suicide dans l'enceinte du centre de rétention administrative du Canet, à Marseille. Un événement sordide qui attire une fois de plus l'attention sur un lieu de privation de liberté complexe, où les conditions de vie demeurent précaires.

Le centre de rétention du Canet. (Photo Quentin Germain)

Depuis 2006, il est niché sous la passerelle de Plombières, dans un des coins les moins riants et les plus oubliés de la ville. Le centre de rétention administrative (CRA) du Canet accueille dans ses murs des personnes en situation irrégulière et sous le coup d’une obligation de quitter le territoire français (OQTF), le plus souvent suite à un contrôle sur la voie publique. Elles peuvent y rester jusqu’à 45 jours en vue de leur expulsion. Le décès courant décembre d’un Albanais de 23 ans, par pendaison, a donné lieu à l’ouverture d’une enquête et a jeté une lumière crue sur ce lieu de privation de liberté. Si son fonctionnement diffère, en de nombreux aspects, de celui d’une prison, l’atmosphère n’y semble pas bien différente.

En témoignent les « plusieurs tentatives de suicide par pendaison ainsi que des actes d’automutilation » signalées au cours des deux mois précédent ce décès, constatés par Forum réfugiés. Au moins sept ont donné lieu à des hospitalisations. L’association occupe un local dans le centre de rétention et est en charge de l’information et de l’accompagnement juridique des personnes retenues. C’est donc l’observateur privilégié des lieux, malgré son statut « dedans/dehors », qui la place dans une posture de quasi-prestataire de l’État pour cette mission, avec un devoir implicite de modération dans l’expression.

Un accès aux droits difficile

« C’est un lieu d’enfermement, il y a forcément de la tension, une angoisse et une incertitude par rapport à l’avenir », décrit ainsi Assane Ndaw, responsable national pour les questions de rétention chez Forum réfugiés. Deux problématiques sont particulièrement prégnantes aujourd’hui à ses yeux dans le centre. Les effectifs policiers en charge de l’encadrement du lieu tout d’abord, à ses yeux insuffisants : « Le manque d’effectifs pèse sur les missions au sein du centre, notamment les nôtres, faute de policiers pour accompagner les retenus dans certaines parties des lieux ».

Une observation que l’on retrouve dans le rapport annuel inter-associations 2016 sur les centres de rétention, au sujet du temps de visite qui « ne cesse de diminuer, et ne dépasse que rarement les 15 minutes ». En théorie, le nombre de visites par semaine n’est pas limité en rétention. « Depuis l’instauration de l’état d’urgence, seulement deux parloirs sur six sont ouverts (…) Il arrive ainsi, les jours d’affluence, que des visiteurs se voient refuser l’accès », continue le rapport. Pour Forum réfugiés, le manque d’effectifs d’encadrement pèse sur l’accès aux droits des retenus, et donc, forcément, sur l’atmosphère générale. Durant leur rétention, ils doivent passer à échéances régulières devant le juge des libertés et de la détention, et donc pouvoir être en contact avec leur avocat et leurs proches pour construire leur dossier.

Un nombre de placements en hausse

Autre sujet de préoccupation aux yeux d’Assane Ndaw pour le centre de rétention marseillais : l’augmentation de la présence de « personnes qui mériteraient un autre type de prise en charge, en psychiatrie peut-être. Nous ne sommes pas outillés pour les aider ». Parmi les retenus, se trouve aussi un nombre important de personnes tout juste sorties de prison, placées en vue de leur renvoi à l’étranger, chez qui se note « de l’angoisse » face à leur avenir immédiat incertain, mais qui ne sont pas forcément à l’origine de tensions particulières. « La santé des personnes s’est beaucoup dégradée », pointe-t-il en tout cas, en même temps qu’il observe « une hausse des entrées depuis l’attentat de Marseille ».

L’auteur de l’assassinat de deux jeunes filles gare Saint-Charles, le 1er octobre 2017, aurait en effet dû se trouver en centre de rétention à Lyon à l’heure où il commettait son crime, et le défaut de procédure a coûté son poste au préfet du Rhône. Depuis, le nombre de placements en rétention est en constante hausse, à Marseille comme dans toute la France. Aujourd’hui d’une capacité de 67 places à peu près, le CRA du Canet pourrait être amené à ouvrir de nouveaux lits après travaux. « Pour nous il n’est pas raisonnable d’augmenter la capacité si les effectifs n’augmentent pas », avertit Assane Ndaw.

Du côté des policiers, le climat général semble encore acceptable. « Si ça se passait vraiment mal, tout le monde voudrait partir, alors qu’à l’heure actuelle, nous ne constatons pas de turnover particulier au CRA », précise le représentant régional du syndicat Alliance, Jean-Marie Allemand, qui reconnaît néanmoins que « le CRA de Marseille est en saturation, comme tous les autres ». D’après les remontées de ses collègues il estime que la violence ou les tensions importantes n’y sont pas particulièrement présentes : « Ce n’est pas le quotidien des policiers ».

Des visites de parlementaires aux conclusions accablantes

Ce tableau dénote pourtant des récits faits ces derniers mois suite à deux visites des lieux par des députés accompagnés de journalistes. Le premier à tenter l’exercice auquel peuvent se prêter tous les parlementaires, sans avoir à prévenir de leur venue, a été le député parisien France insoumise Bastien Lachaud. « C’est une situation humanitaire assez dramatique. J’ai visité une prison. J’ai l’impression que là c’est pire », a-t-il confié à sa sortie à La Provence qui l’accompagnait le 18 novembre dernier, avant d’ajouter « il faut rappeler que les personnes qui sont là (…) n’ont commis aucun délit »Dans un billet publié en ligne, le député décrit le quotidien des retenus tel qu’on le lui a présenté :

« Les seuls loisirs sont une table de ping-pong, une télévision et une cour encagée. Sur demande, les retenus peuvent accéder à une zone où se trouve l’association qui œuvre pour leur permettre d’accéder à leur droit. Dans cet espace un distributeur de sucreries et de boissons à des tarifs qui semblent supérieurs à ceux de l’extérieur, la brosse à dent et la portion de dentifrice coûtent 7€. Les retenus nous parlent de leurs conditions de rétention. Ils évoquent le froid, la faim ».

À la lecture des rapports annuels inter-associations de ces dernières années, on retrouve souvent pointées les « malfaçons » dans ce bâtiment pourtant récent, causant inondations et problèmes de chauffage. Et le nombre de personnes accueillies ne cessant d’augmenter, l’entretien et la réparation des équipements est rendue toujours plus difficile. Pour ce qui est de l’alimentation, Bastien Lachaud décrit une situation confirmée par d’autres acteurs : « Pour éviter la présence de nuisibles (rats, cafards…) qui peuplaient le centre il y a peu encore, toute nourriture périssable est interdite dans les zones de vie. L’alimentation est donc organisée par l’administration : 3 repas par jour. Malheureusement, les interdits alimentaires ne sont pas pris en compte et les personnels nous confirment que malgré des demandes répétées la hiérarchie ne met pas en place de repas adaptés et que la faim est une réalité dans le centre ».

Le député a en tête un rapport de 2009 du contrôleur général des lieux de privation de liberté, très sévère, quant à l’organisation du CRA du Canet. Il y était fait mention notamment de chambres « dans un état déplorable » et de « conditions d’hébergement (…) indignes ». Malgré des améliorations depuis 2009, un témoignage recueilli par Marsactu les décrit toujours comme « largement assimilable à la prison ». « Pour avoir accès à de l’eau potable, il faut sonner et attendre, parfois longtemps, qu’un policier ouvre la porte pour aller à la fontaine qui est dans l’espace commun », nous est-il expliqué à titre d’exemple.

« Immense désarroi »

Second à visiter les lieux, le député Modem Mohamed Laqhila s’est fendu sur les réseaux sociaux d’un bilan concis. « J’ai vu les conditions de travail, de détention et surtout j’ai pu appréhender l’immense désarroi et l’incompréhension de tous devant cette mesure. J’ai l’honneur d’écrire la loi, je légiférerai en toute conscience », écrit-il, en faisant référence au souhait du gouvernement de passer la durée maximale de rétention à 90 jours.

Un projet jugé absurde par les associations. « Après 20 jours de rétention, en général, on sait si la personne pourra être éloignée [vers son pays d’origine] ou pas. Il n’y a aucun intérêt à les garder en rétention au-delà », assure Assane Ndaw. Sur les 1401 personnes passées par le CRA en 2016, 48 % ont été expulsées en direction d’un autre pays, selon les associations, et l’autre moitié a donc été relâchée, soit par le juge des libertés et de la détention, soit car l’expulsion n’a pas pu être organisée dans le temps imparti.

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