Nouveau licenciement d’une employée qui dénonçait la maltraitance en maison de retraite

Actualité
Lisa Castelly
16 mars 2017 1

À l'automne, deux salariées de la maison de retraite Les parents, dans le 8e arrondissement, étaient licenciées après être entrées en conflit avec leur hiérarchie. Mercredi, une troisième employée était convoquée en vue de son licenciement. Elle accuse sa direction de l'avoir poussée à la faute.

« Une fois de plus, nous nous rassemblons ici… », lance au micro la représentante de l’union locale CGT Marseille Sud. Devant la maison de retraite Les parents, propriété du groupe Korian, une bonne cinquantaine de personnes sont venues ce mercredi assister à une nouvelle étape du conflit qui oppose la direction à plusieurs de ses salariées. Quelques minutes auparavant, Isma* était arrivée sous les applaudissements pour assister à son entretien préalable à un licenciement. C’est la troisième salariée à passer par cette étape depuis décembre.

Petit coup d’œil dans le rétroviseur : à l’automne, des tensions ont commencé à apparaître entre des aides-soignantes et leur direction. Des disputes éclatent. Les salariées reprochent à leur hiérarchie de les surcharger de travail et par conséquent, de les empêcher de préserver la sécurité et la dignité des résidents. Le 5 décembre, deux d’entre elles – dont Hella que Marsactu avait rencontré – étaient convoquées à un entretien préalable en vue d’un licenciement pour faute grave, sans jamais avoir eu d’avertissement par le passé. « De l’intimidation », estiment-elles.

Le 9 décembre, France culture diffusait un documentaire radiophonique, nommé « Prendre soin », enregistré précédemment, dans lequel ces deux aide-soignantes sur le point d’être licenciées et deux autres de leur collègues témoignaient en détails de leur quotidien, accusant leurs supérieurs de privilégier le profit au détriment du bien-être des résidents. Quelques semaines après la diffusion du documentaire, le groupe Korian déposait une plainte en diffamation contre ses quatre ex et actuelles salariées, qui témoignaient pourtant anonymement, sans citer le nom de leur employeur.

Deux directrices pour un contrôle inopiné à 3h25 du matin

Retour au mercredi 15 mars. Dans le grand et neuf bâtiment, les résidents doivent bien se demander d’où vient le raffut. Pour donner du courage à Isma, la sono de la CGT est à fond. « Ne baisse pas la tête », recommande Virginie Chassignol de la CGT à Isma pour son entretien. Début janvier cette jeune femme aux yeux bleus a repris son poste après plusieurs mois d’arrêt. Entretemps, elle avait témoigné dans le documentaire de France culture, et fait donc partie des personnes poursuivies pour diffamation. « Ça a été pris pour de la diffamation contre Korian, moi je voulais juste dénoncer les pratiques de notre direction. Ils ont fait de nous des maltraitants ». Quand elle avait souhaité reprendre le travail en décembre, la direction avait refusé, lui demandant de rester chez elle. « J’étais en absence autorisée payée », rit-elle. Un statut surprenant mais dont attestent des courriers que Marsactu a pu consulter.

« Quand je suis revenue, ils m’ont traquée, traitée comme un voleur. Tout ce que je faisais était observé », raconte celle qui assure qu’en 10 ans dans l’établissement, elle n’a « jamais eu aucun problème avec la hiérarchie ». La jeune femme poursuit son récit par l’événement improbable qui, selon elle, a donné lieu à sa mise à pied. « Ils ont attendu que je prenne ma pause, une nuit. Ce soir-là, j’avais eu beaucoup de travail, je l’ai donc prise plus tard que ce qui est prévu, ça arrive souvent. J’étais assise sur deux chaises, je n’arrivais pas à m’allonger à cause d’un mal de dos. Et à 3h25, je les ai vu arriver. » Selon son récit, la directrice de l’établissement et la directrice régionale du groupe avaient veillé ce soir-là pour la prendre sur le fait le moment venu.

« On est en train de me salir »

Elles lui auraient donc reproché de s’être assoupie, ce qu’Isma conteste. « Je travaille de nuit depuis 2011, je connais mon métier ». L’aide-soignante se demande même si l’alarme anti-intrusion n’a pas été désactivée pour permettre à ses directrices de rentrer dans l’établissement en soirée. « Je suis choquée. C’était un traquenard. Je suis là depuis l’ouverture de l’établissement, je n’ai jamais vu ça. On est en train de me salir ». 

Dans les jours qui ont suivi, Isma a été mise à pied en vue de sa convocation. Elle a demandé à obtenir les images de la surveillance vidéo, mais se l’est vu refusé. En cas de licenciement, elle compte renouveler sa demande et faire appel à un huissier dans le cadre d’une procédure aux prudhommes. Interrogé, le conseiller en communication de l’établissement n’a pas souhaité commenter les détails de ce contrôle inopiné et nocturne de la salariée.

« Korian n’en n’a rien à faire de perdre 40 000 euros »

Dans le rassemblement, les collègues aide-soignantes présentes, reconnaissables à leurs tenues vertes, se comptent sur les doigts de la main. Il y a Hella, la pétillante blonde, qui trois mois après son licenciement, n’a toujours pas touché d’indemnités chômage. Elle fait donc quelques missions d’intérim et est « frappée » de voir « la bien-traitance dans les établissements de type associatif et non-lucratif » où elle est passée récemment, à l’opposé de ce qu’elle a vécu dans cette maison de retraite détenue par une multinationale. Concernant son licenciement, une première conciliation a eu lieu aux prud’hommes le 9 mars, sans succès. « Korian n’en n’a rien à faire de perdre 40 000 euros », conclut-elle. Elle comme les autres n’a pas de nouvelles de la plainte en diffamation qui la vise depuis sa convocation au commissariat en janvier.

Farida est aussi présente. Visiblement éprouvée par les mois qui viennent de s’écouler, elle est en arrêt de travail depuis l’éclosion des premiers conflits à l’automne. « Ça fait presque 20 ans que je fais le métier de soignante, confie-t-elle les genoux repliés sur la poitrine. Tout ce que je veux c’est reprendre. Quand je reste chez moi, je suis mal. Je ne dors pas la nuit, je suis suivie par un psychiatre… On voulait juste pouvoir parler, mais aujourd’hui on nous punit ». Elle dit être saisie d’angoisse à chaque passage à la maison de retraite pour récupérer des papiers concernant son arrêt.

« Beaucoup de personnes ont peur »

Une dernière aide-soignante en tenue est à leurs côtés, le visage dissimulé par un masque sanitaire. Elle ne souhaite pas donner son nom, car elle est toujours en poste. Elle n’a pas témoigné à France culture, et elle est la seule à être sortie de l’établissement pour manifester. « Nos cadres passent leur temps à nous dire qu’on est soudés, alors que les équipes sont complètement divisées. Et si on veut parler, on nous menace », témoigne-t-elle. Inquiète d’avoir été vue par une supérieure se diriger vers le rassemblement, elle ironise : « la prochaine sur la liste, c’est peut-être moi ! ». 

« Beaucoup de personnes ont peur, confirme Isma. Certains sont venues me dire qu’ils me soutenaient, mais ils ne peuvent pas parler. Ce sont surtout les vacataires, qui n’ont pas de diplôme et auront plus de mal à trouver du travail ailleurs ».

Pour la direction, des faits « particulièrement graves », « dangereux, et répétés »

Interrogé en janvier, le groupe Korian avait souhaité minimiser la représentativité des contestataires. Il assurait avoir reçu « 40 témoignages de salariés » sur 55, affirmant leur soutien à la direction. « Les propos tenus sont de nature à remettre en cause la réputation de l’établissement et n’ont d’autre objectif que la volonté de nuire », avançait le service de presse du groupe par écrit.

Au sortir de son entretien, Isma est apparue « abasourdie » commente sa collègue Hella. « Ils ne lui ont pas reproché d’avoir dormi, car ce n’était pas le cas, mais d’avoir laissé déambuler une patiente sans surveillance. Alors qu’elle était dans un service pour personnes Alzheimer, qui est justement entièrement fermé parce que les patients déambulent en permanence. »

L’établissement n’a pas souhaité commenter les motifs de ce probable licenciement à venir, mais assure qu’il s’agit de faits « particulièrement graves »« dangereux, et répétés » et ajoute que « les actions engagées ont pour seul et unique objectif la protection des résidents et la bienveillance indispensable à ce type de métiers ». La CGT compte de son côté prolonger le débat sur la maltraitance en maison de retraite et demande l’organisation d’une table ronde avec l’agence régionale de santé, l’État et le conseil départemental, signataires des conventions attribuées à chaque établissement.

*Elle n’a pas souhaitée rendre public son nom.

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commentaires

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  1. HappyHappy

    Merci de rendre visibles ces conflits qui révèlent, au-delà du cas particulier, la souffrance au travail générée par des logiques de rentabilité et de pression sur les salariés portées par des cadres qui ne sont que des gestionnaires, quand la communauté de travail fondée sur une éthique et des savoir-faire partagés disparaît au profit de l’entreprise dans son sens le plus étroitement comptable. Votre article résonne avec d’autres de Marsactu (je me souviens de celui sur la CAF), qui montrent comment une organisation du travail, conçue et mise en place par un premier groupe d’individus, contraint un deuxième groupe à la fois à souffrir et à maltraiter un troisième.

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