Un nuage de lacrymo trouble la colère des Marseillais

Reportage
Rédaction de Marsactu
15 Nov 2018 24

Mercredi soir, la marche de la colère qui fédérait la contestation après le drame de la rue d'Aubagne a été violemment dispersée par les forces de l'ordre devant l'hôtel de ville.

Les CRS ont divisé le cortège devant l'hôtel de ville. Image JML

Les CRS ont divisé le cortège devant l'hôtel de ville. Image JML

Un énorme nuage de lacrymogène en guise de réponse à la contestation pacifique. À 19 h 30, une partie des 8000 manifestants comptés par la police se masse devant l’hôtel de ville. Les autres approchent encore à l’entrée du Vieux-Port. Huées, sifflets, “Gaudin démission” mais aussi “justice et dignité” alternent avec l’explosion de quelques gros pétards.

Les CRS étaient cachés juste derrière le bâtiment, prêts à la charge. Aux premières barrières secouées, elle part, violente. En quelques instants, le cortège est coupé en deux, les gens pleurent et se dispersent. Une toute petite partie des manifestants est regroupée pour écouter les prises de parole. D’autres continuent de s’approcher de l’hôtel de ville dont ils sont tenus éloignés. Des organisateurs prennent la parole à la sono pour demander aux manifestants de se disperser “dans la dignité”. Ils s’adressent aussi aux CRS : “Laissez nous rentrer chez nous en sécurité”. Des pétards partent, les lacrymos aussi.

Repoussés, des manifestants rejoignent les chalets de Noël, tout juste installés sur le quai de la fraternité. Les chalets encore vides offrent une belle caisse de résonance à la colère des manifestants qui ont vu leur démonstration de nombre volontairement écourtée par les policiers. Les manifestants ne veulent pas partir et continuent de scander “Gaudin démission” sur le quai du port, alors que le bâtiment municipal se détache dans un nuage de lacrymogène et de fumigène mêlés.

Des manifestants dessinent la date de l’effondrement des immeubles de la rue d’Aubagne en rouge sur le parvis de la mairie. (Image LC)

La forte contestation qui fait suite à la marche blanche du 10 novembre dernier tourne court, dispersée. Les familles, les personnes âgées, les Marseillais venus montrer leur colère sans violence, ni intention belliqueuse. Tous partent les yeux embués. À la peinture rouge, des manifestants peignent la date du 5 novembre 2018 sur le parvis face à l’hôtel de ville. “Cette date sera taguée sur tous les murs de la ville tant que je vivrai”, lance un proche d’une des victimes. Plusieurs centaines de personnes restent tout de même sur place jusqu’à 21 h, avant une dernière charge violente. La dispersion des manifestants s’est poursuivie sur la Canebière et au delà, beaucoup appelant à se retrouver à la Plaine.

“Maintenant c’est à nous de nous faire entendre”

Pourtant tout avait démarré dans le calme aux alentours de 18 heures, rue d’Aubagne. Le point de rendez-vous laisse une impression trompeuse. La foule y est massée, en rangs serrées quasiment jusque à l’endroit où des barrières bloquent l’accès au lieu du drame qui a coûté la vie à 8 personnes, lundi 5 novembre. Aucun drapeau, aucun mot d’ordre politique. C’était une des exigences des organisateurs. De nombreuses organisations politiques ont pourtant appelé à cette marche. Les élus présents – Jean-Luc Mélenchon pour la France insoumise, Benoît Payan pour le Parti socialiste – se fondent au sein du cortège sans ostentation militante.

Les banderoles sont celles des proches des victimes qui ouvrent le cortège, d’un Centre ville pour tous, de l’Assemblée de La Plaine ou des supporters des MTP un peu plus loin. La diversité de ce cortège saute aux oreilles et les slogans se perdent dans la foule. En tête, les proches des victimes et au collectif Noailles en colère qui brandit les visages des disparus. Non loin derrière, les militants anarchistes et libertaires, dont un petit groupe cagoulé, se préparent à l’affrontement.

Un sapin brûlé par des manifestants, avec une pancarte à l’effigie de Jean-Claude Gaudin. (Image LC)

Toute la suite du cortège est une foule presque aussi calme que samedi dernier qui arbore des pancartes visant le plus souvent la municipalité. Nati, âgée de la cinquantaine a manifesté très loin des tensions et confie d’ailleurs avoir trouvé le cortège “très bon enfant”. Certains se sont confectionnés des maisons en carton, symbole de la mobilisation du jour.

Il y a là des militants de gauche habituels, rompus aux manifs et ceux qui découvrent ces rassemblements. Fatima et Oumy Awa, 19 et 23 ans habitent rue d’Aubagne, elles n’ont jamais protesté publiquement de leur vie. Des deux sœurs, c’est la plus jeune qui est la plus loquace.

Des petites maisons en carton symbolisent les immeubles effondrés de la rue d’Aubagne. (Image JML)

“Toute ma famille, ma mère, mes tantes, on habite toutes à Noailles et on est toutes là. Il y a aussi beaucoup de jeunes du quartier qui sont venus. Avant, on ne se sentait pas aussi concernés. Il y en a qui ont parlé avant, maintenant c’est à nous de nous faire entendre”, explique la jeune étudiante en droit.

David, libraire, a longtemps vécu à Noailles avant de quitter le quartier. Lui explique sa présence par “une accumulation de colère et de dégoût. Pour beaucoup de gens que je connais et pour moi aussi, le drame de la rue d’Aubagne est l’énorme goutte d’eau d’une politique municipale néfaste : je pense aux écoles dégradées, au clientélisme assumé, aux millions dépensés pour faire venir les touristes…” Ancien délégué régional de la Fondation Abbé-Pierre, Fathi Bouaroua se réjouit de l’affluence et espère que “cette mobilisation jamais vue ne sera pas retombée dans quelques mois et que les choses auront changé”.

La Canebière remplie de manifestants. (Image LC)

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