L’institut Ricard drague les habitants de l’Estaque avec une ferme à poissons du futur

Reportage
le 12 Oct 2018
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L'Institut océanographique Paul Ricard a déposé un projet de ferme aquacole basée sur le principe de la permaculture sur le quai de la Lave, à l'Estaque. L'équipe a tenté de convaincre les habitants, mobilisés sur l'avenir de cet espace, avant de passer le filtre du port de Marseille, à l'origine de l'appel à candidatures.

« Nous avons proposé un projet de ferme que l’on pourrait appeler… permaquacole ! », lance fièrement Patricia Ricard, petite-fille de Paul et présidente de l’Institut océanographique du même nom. Devant elle, une assistance perplexe. Réunies dans la salle polyvalente du centre social de l’Estaque, une soixantaine de personnes ont fait le déplacement pour l’écouter, malgré une pluie battante. Non pas que les habitants de l’extrémité nord de Marseille portent un intérêt particulier aux nouvelles techniques d’élevage de poisson, mais plutôt parce ce soir, il doit être question du réaménagement du quai de la Lave.

Au début de l’année, le Grand port maritime de Marseille (GPMM) a lancé un appel à manifestation d’intérêt pour « accompagner la mutation de la parcelle » qui jouxte le porte de l’Estaque. Ainsi, le GPMM envisage d’autoriser sur son emprise des « activités liées à l’économie bleue, en particulier, des activités d’innovations technologiques, de formation et de recherche », peut-on lire. Une mutation qui pourrait enfin, espèrent les riverains, rendre à cet endroit l’accès au littoral public, comme le promettait la charte Ville-Port signée en 2013. Il y a peu, les riverains ont même déposé un projet symbolique pour rappeler leur souhait et s’élevaient contre la privatisation du foncier du port (lire notre article). Ils savent que leur candidature ne sera pas retenue, mais sont prêts à soutenir le projet qui les prendra en compte.

Sourcils froncés et yeux ronds

Consciente qu’elle va devoir développer pour conquérir son public, Patricia Ricard, entourée de son équipe « de jeunes talents » et vêtue d’une chemise blanche impeccable poursuit : « Le principe est simple, il s’agira d’une ferme aquacole, basée sur le principe de la permaculture. L’objectif est de remplacer la chaîne du froid par la chaîne du vivant, en favorisant le circuit court ». Les sourcils froncés et yeux ronds des riverains ne la découragent pas. Elle lance une courte vidéo de vulgarisation sur le réchauffement climatique et l’acidification des océans. Puis, celle qui a siégé au conseil économique social et environnemental et participé à de nombreuses opérations en lien avec l’écologie continue de vanter les mérites de son projet  : « Il vise à créer une sorte de laboratoire pour expérimenter des façons de se nourrir durablement. Plus de transport, donc plus d’émission de CO2, pas emballage, ni de chaîne frigorifique… »

Nouvelle vidéo. Un dessin animé cette fois-ci qui reprend le principe de la chaîne alimentaire et de la permaculture, méthode qui s’inspire de la nature pour produire de la nourriture. Patricia Ricard reprend : « Tout sera produit et consommé sur place. Des légumes qui permettront de nourrir des insectes, qui permettront de nourrir des poissons, qui permettront de vous nourrir. » « Vous allez planter des légumes dans l’eau ? » tente une mamie, pas sûre d’avoir bien compris. Patiente, Patricia Ricard reprend, en notant que cela reste basé sur des hypothèses, comme celle que des poissons acceptent de manger des insectes. Et au fil des questions le projet qu’elle nomme « 13Océan » se dessine en partie dans les esprits.

« Quelle place pour l’accès au littoral ? »

Une zone où seront cultivés des légumes, en plein air. Des serres dans lesquelles des insectes seront élevés. Et enfin, des bassins pour y faire grandir des poissons avant de pouvoir les consommer. Le tout, avec d’importants financements. Le projet est en effet soutenu entre autres par la fondation Veolia avec un chèque de 300 000 euros sur trois ans. Mais le principal des ressources pourrait venir de l’argent public, de l’Europe plus précisément. « On peut espérer jusqu’à 80 % de financement public », précise Claire Lemoine, présidente du groupe varois des fonds européens pour la pêche. Le projet total se chiffre quant à lui a 1 million d’euros, avec possibilité d’augmentation. « Votre projet a l’air viable et est convaincant, mais quelle place restera-t-il pour l’accès au littoral ? », recadre Marie-Blanche Chamoulaud, présidente de la fédération des CIQ du 16e et à l’origine de cette réunion. « Nous allons devoir nous positionner en fonction du soleil, des embruns et de l’accès à l’eau », tente de noyer Patricia Ricard avant d’être coupée par un riverain : « Montrez nous sur la carte ».

Dans son projet, l’Institut Paul Ricard envisage d’utiliser l’un des deux bâtiments se trouvant sur la parcelle ainsi que le terre-plein. Mais ne donne pour l’instant aucune fourchette de surface. « Mais si vous investissez la langue de terre, comment on va pouvoir s’y promener ? », s’inquiète un habitant. « L’idée n’est pas de tout mettre sous cloche. Si les serres à insectes devront être fermées, le reste pourra être ouvert. Et s’il faut envisager un espace de promenade, nous le ferons », tente de rassurer Patricia Ricard suivie par l’une des membres de son équipe : « Ça serait une bonne idée d’intégrer aussi un espace pédagogique, dans le jardin par exemple pour apprendre aux enfants du quartier à cultiver ».

Scénario d’aménagement par l’Agence d’urbanisme sur la base d’une étude du GPMM. La « langue de terre » est située à droite.

« La Transition Valley de l’Estaque »

Dans la salle, les mains continuent de se lever. « On peut souhaiter que vous réussissiez, mais si votre projet fonctionne, il y aura forcément une extension », envisage-t-on encore parmi le public. « Nous ne voulons pas produire des légumes et du poisson pour toute la région. Pas dans un premier temps en tout cas. Nous ne sommes pas là dans une logique d’investissement, nous voulons plutôt être des démonstrateurs, attirer des talents. Être une sorte de Silicon Valley, la Transition Valley de l’Estaque », décoche Patricia Ricard évoquant même une possibilité de créer sur site une école pour transmettre les techniques mises au point. Pas sûre d’avoir rassuré son interlocuteur, elle se fait plus terre à terre : « Ce que nous avons proposé au port n’est pour le moment qu’un premier jet. Ce projet est amené à bouger mais cela se fera avec les habitants. » Et ce, non pas par seul acquis de conscience.

Parmi les membres de l’équipe de Patricia Ricard, Driss Sadoun, docteur en informatique, travaille sur l’intelligence collective, le partage, la mutualisation et la valorisation d’outils développés dans les laboratoires de recherche. « Les habitants sont l’une des composantes les plus importantes de ce projet. C’est eux qui feront vivre ce lieu. Le but est qu’ils s’impliquent au fur et à mesure dans la construction et la réussite du projet. Ce soir, je n’ai rien entendu d’aberrant qui pourrait faire que ça bloque. Après les végétaux, les insectes et les poissons, ils sont le dernier maillon de la chaîne. Si on veut que ça pousse, ils doivent apporter leurs déchets. Ils font partie de la chaîne qu’on évoquait tout à l’heure. »

Du compost contre un accès à la mer, les habitants de l’Estaque pourraient être conquis. Quant au port, qui décidera in fine de l’avenir du quai de la Lave, il doit effectuer d’ici à six mois une première sélection de dossiers, sous l’œil attentif de la Ville (lire notre article sur le projet « Estaque maritime »). Mais ne rendra pas d’avis définitif avant 2019. De quoi laisser du temps pour mettre en place la fameuse « co-construction ».

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