« L’habitat ancien n’est pas un problème, mais une chance pour Marseille »

Interview
le 12 Oct 2019
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Durant 48 heures, l'école d'architecture de Marseille investit Noailles. Architecte et enseignant, Pascal Urbain plaide pour les qualités du trois-fenêtres marseillais et fustige le peu d'intérêt des pouvoirs publics à la valeur de ce bâti irremplaçable.

48 heures pour Noailles. Depuis vendredi et ce samedi, l’école nationale supérieure d’architecture de Marseille se penche sur ce quartier de guingois, troublant de vie et fracassé par la misère. Un an après le drame de la rue d’Aubagne, Noailles, et plus largement le centre-ville de Marseille, devient un sujet d’étude pour les jeunes architectes. Ils exposent leurs travaux dans divers lieux du quartier en lien avec Manifesta, la biennale itinérante d’art contemporain qui doit s’installer à Marseille en 2020.

L’ambition de l’école ne s’arrête pas là. Depuis les effondrements de la rue d’Aubagne, elle a fait de la réhabilitation une priorité de son enseignement pour construire la génération d’architectes qui, dans dix ans, saura réhabiliter les centres anciens. Amorce de cette ambition, le Daki ling accueille une série de débats sous la forme de partages d’expérience dans la réhabilitation de quartiers historiques mais aussi « pour penser une réhabilitation respectueuse de l’histoire de Marseille et de Noailles ». Enseignant à l’ENSA de Marseille et architecte, Pascal Urbain revient sur cette qualité particulière du quartier Noailles et de ce qu’elle dit du patrimoine marseillais.

Quelle place occupe Noailles dans le centre-ville de Marseille ?

Périmètre officiel du quartier Noailles.

Noailles n’est pas un quartier de manière évidente. Si on le compare au Panier ou même à Belsunce, il ne possède pas la même unité. Le Panier est parfaitement circonscrit. C’est une île. On sait où ça commence et où ça finit. Belsunce est aussi clairement défini par le boulevard d’Athènes, la rue de Noailles qui prolonge la Canenière, le cours Belsunce. Pour Noailles, c’est moins évident. On est à Noailles à la gare de l’Est, à la rue Longue des Capucins qui pourtant se prolonge dans tout Belsunce. Mais jusqu’où c’est Noailles ? En dessinant le périmètre, je me suis posé des questions.

À l’origine, Noailles est un faubourg inscrit entre la porte de Rome au sud et la porte d’Aubagne au niveau de l’enceinte de la ville. Or, les faubourgs ne sont pas des quartiers très organisés. S’ajoute à cela un relief particulier, avec un point zéro rue de Rome et une pente qui va jusqu’au cours Julien avant le percement du cours Lieutaud. La troisième strate est justement cette percée hausmannienne avec un changement de niveau brutal qui enclave le quartier de ce côté là. Cela donne un mélange d’immeubles variés avec du hausmannien, du deux-fenêtres et du trois-fenêtres. Même s’il n’est pas seul, ce dernier type d’immeuble marseillais est emblématique du quartier.

Or, c’est justement ce type d’immeuble qui est décrit par certains promoteurs, des propriétaires, comme inadaptés à la vie moderne ?

Tout prouve le contraire. C’est un bon type de bâti qui s’adapte aux circonstances. Des familles aisées de la petite bourgeoisie font appel à des architectes pour réhabiliter un trois-fenêtres sur deux étages en plaçant la cuisine et le salon dans le niveau dits des basses offices et en réservant l’étage aux chambres. Inversement, on peut ouvrir le salon sur la cuisine, faire comme Stéphane Plaza et avoir une belle pièce à vivre, un bon T3 pour un couple plus modeste. Si quelqu’un estime qu’il est inadapté, qu’il le prouve.

Cette histoire d’inadaptation est un peu dingue. Si on sort de Marseille, que l’on va à Paris, à Nantes, à Bordeaux, à Strasbourg, à Lyon, le centre est valorisé. Ce dont on se plaint dans ces villes là c’est que les pauvres ne peuvent plus aller au centre. Donc il a de la valeur, même trop. Dans une société libérale, il faut de lourds moyens publics pour permettre à des gens qui ne sont pas aisés d’y vivre. A contrario, Marseille est une grande métropole dont le centre fonctionne comme celui d’une petite ville de province. Il n’est pas confisqué par les pauvres, il y a un peu de tout, de la petite bourgeoisie, des artistes, des bohèmes, des étudiants et des pauvres. Si c’était inadapté, il n’y aurait personne. Ce n’est pas le cas. L’habitat ancien n’est pas un problème, mais une chance.

Cette chance, elle a un coût…

Partout cela a un coût. Le problème est que les élites marseillaises pensent que le centre ne vaut rien. Au moment de la réalisation du tramway sur la Canebière, je me souviens d’une conversation que j’avais eu avec des amis des quartiers sud qui me disaient que la Canebière était infréquentable, qu’on ne pouvait plus y circuler. Or, moi qui vis dans le centre, je trouvais que la Canebière était au contraire plus agréable avec des trottoirs plus larges. Mais nous ne parlions pas de la même chose. Je la fréquentais à pied alors qu’ils ne la descendaient qu’en voiture.

« Cela a un coût de réhabiliter. Mais si vous ne le faites pas, vous allez reconstruire du neuf. Cela n’aura plus aucun intérêt. Cela sera la Capelette à Noailles. »

Partout ailleurs en France, le centre est un trésor. En tant que citoyen, je peux dire que Marseille a un trésor et que des gens veulent le détruire. Au regard d’un air du temps qui voudrait que ça ne vaudrait rien. C’est une question de regard. Cela a un coût de réhabiliter. Mais si vous ne le faites pas, vous allez reconstruire du neuf. Cela n’aura plus aucun intérêt. Cela sera la Capelette à Noailles. Je n’ai rien contre la Capelette, mais c’est tristounet.

Pendant des décennies, la Ville aménageuse a détruit et reconstruit comme au Centre Bourse, sur l’îlot sainte-Barbe. Puis ils se sont arrêtés, faute de doctrine d’aménagement.

Ici, le centre est vécu comme une charge. Car il y a une élite marseillaise qui ne reviendra pas au centre. C’est une chance. Ils se trouvent bien dans les quartiers sud ou ailleurs. Il faut ensuite regarder le résultat des élections dans le centre : Mélenchon fait un tabac, les écolos font un tabac, même les socialistes continuent de faire un tabac. Quand on voit les résultats électoraux, on comprend leur réserve à avoir une doctrine puisqu’elle se résume le plus souvent à gagner les élections. Il faudrait une doctrine où ils annoncent ce qu’ils veulent faire.

Y compris dans les espaces publics car rénover un quartier c’est prendre en compte toutes ses fonctions d’accueil, de commerce, de lieux publics…

Nous avons en ce moment l’énième campagne d’intervention publique. On peut faire de l’utile avec le tramway. C’est une réussite. Ils ont fait le Vieux-Port, cela fonctionne notamment du point de vue touristique mais aussi dans les usages. Là, ils veulent piétonniser. Ils veulent faire de l’espace public sans avoir de politique du logement. Or, on ne peut pas aménager ces espaces si on n’a pas de politique sur les lieux qu’il dessert. L’espace public n’est pas une friterie.

« Si on supprime le Panier, on ne peut pas le reconstruire. »

Or, le bâti pré-industriel est irremplaçable. Au sens premier du mot. D’abord d’un point de vue économique : construire en pierre, faire venir des artisans, c’est très cher. L’ensemble des cadres intellectuels et des normes excluent qu’on puisse faire autre chose. Si on supprime le Panier, on ne peut pas le construire. Les services d’accessibilité seront contre, les pentes sont trop fortes. Les pompiers seront contre, on ne peut pas passer. C’est un site naturel, impossible d’y faire passer des transports en commun. Les rues sont trop étroites, le soleil n’y passe pas.

On ne fera plus de quartier de ville qui ont la qualité des quartiers de ville pré-industriels. Il y a des qualités à ces quartiers, si elles sont détruites, elles ne reviendront pas. On sait élargir des rues, on ne sait pas les resserrer. Les ruelles tortueuses, on ne sait pas faire. Aujourd’hui, les produits de promotion répondent aux attentes des acheteurs solvables. Rien ne dit qu’ils seront adaptés aux besoins de demain.

Mais n’est-il pas trop tard ? Une partie de ce bâti est d’ores et déjà condamné…

C’est purement idéologique. La principale fondation du Marais, à Paris, c’est la poussée d’Archimède [le quartier est construit sur un marécage, et « flotterait » donc en quelque sorte, ndlr]. Mais on sait faire. Si on réhabilite avec la même absence d’intérêt pour le centre, cela va être trop cher. S’il y a une politique ferme pour dire que cela doit être un lieu de rencontre entre classes sociales, entre touristes et habitants, les moyens techniques existent.

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