« Le conseil municipal doit montrer la même ville que celle que l’on voit dans les rues »

Interview
le 29 Août 2019
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Plus de 200 militants associatifs, syndicaux ou politiques appellent à remettre les citoyens au cœur d'un projet politique d'alternance à Marseille. Leur but ? Influer sur une éventuelle liste unitaire de gauche aux municipales pour s'assurer que "les professionnels de la politique" ne monopolisent pas le label.

À sept mois de l’élection d’un nouveau maire, plusieurs militants associatifs, syndicaux et politiques de gauche proposent un « pacte démocratique » pour Marseille (à lire dans l’Agora, notre espace d’expression libre). Ses signataires souhaitent faire de « la co-décision entre citoyens et politiques » la matrice d’une municipalité d’alternance de gauche. Ils se posent ainsi en aiguillon des démarches unitaires déjà engagées, et notamment de la dernière en date, l’appel à « un rassemblement inédit » lancé début juillet dont la concrétisation paraît toujours compliquée.

Ancien délégué régional de la Fondation Abbé-Pierre, aujourd’hui président de la communauté Emmaüs Pointe-Rouge, Fathi Bouaroua est un des initiateurs de ce texte.

Marsactu : pourquoi cet appel ?

Fathi Bouaroua : Nous sommes les héritiers des mouvements sociaux de cette année dont le 5 novembre a été le déclencheur et nous nous inscrivons sur une dynamique. Ce pacte est dans l’esprit des états généraux de Marseille, c’était le moment où on disait aux Marseillais « prenez en charge votre destin ». Il n’est plus question de confier notre destin à des professionnels de la politique. Nous sommes là pour poser un certain nombre de questions et nous avons vocation à disparaître. Notre texte insiste sur la démocratie locale avant, pendant et après les élections avec la création d’assemblées de territoire pour que tous les citoyens puissent se prononcer.

Nous voulons ensuite un conseil municipal ouvert, qu’il soit réellement représentatif des Marseillais, de toutes les communautés de cette ville. Il faut que quand on aille au conseil municipal, on voie la même ville que celle que l’on voit dans les rues de Marseille. Moi, j’ai poussé pour intégrer le conseil économique social et environnemental régional [une instance consultative de la région, ndlr]. Vous savez combien il y avait de basanés, de gens de couleur ? Aucun sur 148 conseillers. Il faut agir.

Le point suivant, c’est que l’on ne veut pas de système basé sur l’affairisme, le clientélisme, ou le népotisme. Il faut voir comment les discours se mettent en place pour dire aux gens ce qu’ils veulent entendre et préparer les petits arrangements. On continue à faire plaisir au petit neveu comme une certaine présidente de la métropole. On le voit avec le Fortin de Corbières, emblème des emblèmes. On privatise une voie pour les VIP marseillais. De l’autre côté, un petit passage où passent des centaines de personnes. Il y a encore ce bus caché dont vous avez parlé. On n’en peut plus et il faut que les élus et avant les candidats se tournent vers l’ensemble des Marseillais et pas seulement vers quelques lobbies.

Votre objectif, c’est d’influer sur l’union de la gauche ?

On s’adresse d’abord aux forces de progrès qui sont sur des valeurs sociales, écologistes, que ceux qui s’occupent des questions de solidarité s’emparent des questions que l’on pose. Nous faisons le constat qu’il n’y a pas un parti porteur de toutes ses valeurs aujourd’hui. La démarche du « rassemblement inédit », que j’ai personnellement signée, est celle avec qui nous discutons le plus naturellement. Nous sommes dans une relation où nous appelons à renforcer cette liste-là mais nous voulons qu’elle tienne compte de ce qu’on dit. Mais pour nous, il est évident que les partis de gauche doivent révolutionner leur façon de faire car des milliers de personnes ne vont pas voter. Les gilets jaunes sont aussi arrivés sur le fait de pas se sentir représentés !

En quoi n’est-ce pas un énième appel à une liste d’union de la gauche ?

Non, ce n’est pas un énième appel. Pourquoi ? Parce qu’on n’appelle pas à fonder une liste. On dit « ras-le-bol d’une démocratie représentative qui ne représente pas les gens ». Cela fait 40 ans que je fais de la politique dans cette ville, sans être élu. Vu ce qui s’est passé, je ne peux pas ne pas m’engager. Nous ne voulons pas créer des listes mais porter une exigence politique et éthique. Le rassemblement inédit, c’est pour gagner les élections : ce n’est pas la même chose. Nous demandons que dans cette liste, il y ait des représentants qui ne sont pas des professionnels de la politique. Qu’ils aient autant ou plus de places que les politiques. Pas des strapontins. Autant de têtes de liste de secteur, un partage des responsabilités.

Concrètement, cette démocratie permanente, cela veut dire quoi ?

Donner le pouvoir aux citoyens à toutes les étapes. Aujourd’hui, quand on parle de concertation, on nous dit qu’il y a les comités d’intérêt de quartier, mais ils ont quel pouvoir ? Celui, très faible qu’on veut bien leur donner. Cela a surtout servi à créer de petites notabilités locales. On veut que les gens soient consultés beaucoup plus régulièrement. Aux élections, on vend un programme. Une fois élu, on n’est pas libre de le changer. Si celui-ci est amené à changer en chemin, il faut demander à la population de s’exprimer.

Il y a six ans, lors des municipales 2014, vous proposiez une charte d’engagement sur l’accès à l’eau et aux toilettes publiques. Patrick Padovani, futur adjoint au maire à la santé, l’avait signée pour Jean-Claude Gaudin. C’est un changement radical de méthode.

J’y croyais, je n’y crois plus. J’ai basculé sur le fait qu’on ne pouvait plus avoir confiance dans ce système, même s’il peut y avoir des individus aux engagement sincères. Nous sommes à un moment de participation réelle pour choisir la ville de demain. On ne peut plus laisser le destin entre les mains de gens en qui on n’a globalement plus confiance. C’est pour ça que la proposition du pacte, c’est de dire que c’est ce système, du clientélisme et de l’affairisme, ne peut plus nous gouverner. Ce système qui s’est constitué à la suite de Jean Cristofol et dont Gaston Defferre a été le développeur, Gaudin et Vigouroux étant restés sur la même base. Il faut faire en sorte de redonner le pouvoir au peuple.

Vous reprenez une revendication des gilets jaunes, le referendum d’initiative citoyenne. Comment, cela peut fonctionner à l’échelon local ?

On n’a pas encore tous les éléments. Ce que l’on sait, c’est qu’il y a des modèles qui ont été mis en place de gestion plus directe, comme à Porto Alegre au Brésil. On pourrait construire une forme nouvelle pour diriger la ville, donner plus de pouvoirs aux mairies de secteur. Notre logique est municipaliste.

Si je prends un exemple comme la création du boulevard urbain Sud, comment vous auriez imaginé la réflexion ?

On fait une consultation en partant de tous ceux qui sont touchés par ce boulevard. Il faut revenir au territoire de vie des gens. L’assemblée de territoire devra se prononcer. Parfois, bien sûr, ça ne marchera pas, il y aura des contradictions entre les uns et les autres, mais, au moins, la voix de chacun sera entendue.

Concernant la préparation d’une campagne, vous dites que vous voulez une démarche qui donne la parole aux citoyens. Pourtant, il reste sept mois avant les municipales et l’on sait qu’il ne suffit pas de dire qu’une assemblée est ouverte à tous pour que chacun se sente à même de prendre la parole. En si peu de temps, est-ce que ce ne seront pas des assemblées de professionnels de la prise de parole publique ?

Bien sûr que ce ne sera pas parfait. Mais, puisque certaines formations ne se décideront pas avant mi-octobre, nous avons un mois et demi devant nous. On n’aura pas le temps de tout faire mais on proposera une méthode. Nous irons le plus possible vers la démocratie permanente. Il faut notamment écouter les gens des quartiers qui ont été les plus défavorisés depuis des années. Dans un mois et demi, il faudra que les représentants de la base puissent se positionner sur les listes comme sur le programme. Nous savons qu’il faudra faire des compromis si nous voulons une liste commune. Cette liste ne sera peut-être pas complètement représentative mais elle entendra la parole de ceux qui ne l’ont pas, qui sont issus des quartiers et des luttes. Et il faudra que l’on n’ait pas que des candidats issus des classes moyennes et supérieures. Dans tous les cas, à l’arrivée, ce sont les assemblées qui décideront.

Vous critiquez Gaston Defferre, vous axez vos critiques sur le clientélisme et on constate qu’il n’y a pas de socialistes signataires de votre appel alors que des insoumis ou des écologistes sont présents. Il y a un problème ?

Les socialistes ne se sont pas proposés pour signer. Mais la question du PS dans nos débats pèse lourd car il a des responsabilités quand il était aux affaires dans cette ville. Il y a aussi les histoires quand il gérait le conseil général : le clientélisme, le népotisme, l’affairisme… Toutes ces questions ne se posent pas de la même façon avec les autres signataires car ils ne gouvernaient pas ou alors avaient un poids négligeable dans les décisions. Certains participants ne souhaitaient pas aller avec le PS malgré les gages donnés par son leader, Benoît Payan, sur le côté progressiste. Benoît Payan était au front sur les PPP avec Jean-Marc Coppola, s’est fortement impliqué sur la question des Roms avec l’association L’École au présent. Est-ce suffisant pour effacer le passif à l’égard du PS ? C’est un débat qui n’est pas tranché. À mon avis, on ne peut pas complètement écarter les militants socialistes ad vitam æternam. Aujourd’hui, qui plus est, il fait partie du rassemblement inédit. À nos yeux, il est clair qu’il ne peut pas être la tête de liste sur la ville. Si c’est le cas, le pacte n’ira pas.

On retrouve en revanche plusieurs figures des insoumis dans votre appel dont Lise Maillard, assistante parlementaire de Jean-Luc Mélenchon, Prune Helfter-Noah et Mohammed Bensaada désignés « animateurs de la campagne » du mouvement ou encore Sébastien Delogu, ex candidat aux européennes et un temps candidat déclaré à la mairie. Êtes-vous une forme de faux-nez ?

Certains utilisent cet espace pour régler un certain nombre de comptes. C’est suffisamment ouvert pour que certains prennent ce biais pour faire passer des messages et instrumentaliser l’outil. C’est sûrement aussi valable pour les écologistes. Mais tout ça me dépasse un peu. Le but des initiateurs, c’est de faire progresser et faire reprendre nos idées de démocratie directe et permanente et d’aider les plus faibles. Il ne faut pas oublier qu’ils signent des éléments d’un texte ! Les partis ont des représentants des deux côtés, dans le rassemblement inédit comme au sein du pacte. Espérons que ça contribue à une liste unique pour gagner les élections.

Vous critiquez les professionnels de la politique. Cela veut-il dire qu’une liste unitaire à gauche doit être représentée par un novice en politique. Pourriez-vous être celui-là ?

En tout cas, il y a beaucoup de citoyens qui n’ont jamais fait de politique et qui pourraient représenter une liste comme celle-là. Personnellement, un certain nombre de personnes m’ont suggéré de réfléchir à cette idée. Si, dans le cadre que nous proposons, c’est la volonté des assemblées citoyennes et si je peux apporter, en me présentant à la candidature un avantage à cette liste, je prendrai mes responsabilités.

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