Les États généraux de Marseille oscillent entre contre-pouvoir et stratégie électorale

Reportage
Lisa Castelly
24 Juin 2019 13

Samedi et dimanche, se tenaient les États généraux de Marseille, deux jours d'échanges autour des urgences sociales de la ville. Organisé par une soixantaine de collectifs et associations, ce grand forum a soulevé de nombreuses questions, y compris celle d'entrer ou non dans le jeu politique de la campagne municipale.

Ouverture des Etats généraux de Marseille le 22 juin. (Image LC)

Ouverture des Etats généraux de Marseille le 22 juin. (Image LC)

« Quitte à mettre les pieds dans le plat je vais le dire : je veux qu’il y ait un homme ou une femme issue des États généraux à la mairie l’année prochaine ! ». Dimanche matin, pour clôturer trois demi-journées de débats et d’échanges, Mohamed Bensaada, militant du syndicat des quartiers populaires de Marseille (SQPM), brise un tabou tout en faisant exploser la sono de l’amphi par sa ferveur. Un coup d’éclat, de la part de celui qui milite aussi au sein de la France insoumise, comme un coup de pied dans une fourmilière qui ronronnait un peu trop. « De quoi les États généraux sont-ils le nom ? », s’interrogeait-il en préambule de son intervention, limitée, comme pour tous les participants, à deux minutes. Difficile au terme de deux jours, comme au terme de deux heures d’assemblée conclusive, de trancher.

Organisés dans les locaux de la fac Saint-Charles après un lancement à Air-Bel, vendredi, les États généraux de Marseille ont attiré plusieurs centaines de personnes samedi et dimanche. Un peu moins que les 900 inscrits annoncés, mais tout de même de quoi remplir, et parfois même saturer les 21 ateliers et huit forums qui se sont tenus sur des sujets aussi variés que la place des femmes dans la ville, les équipements publics, la mémoire des migrations, le logement, la rénovation de la Plaine, la gentrification, la culture, le patrimoine… Avec la consigne de porter une parole respectueuse des identités de chacun et chacune. Et à chaque fois l’objectif, pas toujours pleinement atteint, de formuler des propositions concrètes pour améliorer une situation locale que tous ici considèrent comme « un désastre ».

« Contre-pouvoir citoyen » ou tremplin électoral

Sur quoi doivent déboucher ces heures de palabres ? Cueillie à la sortie d’un atelier sur la culture, mené par l’auteure Valérie Manteau, Claude Chapiro-Renard, du collectif Brouettes et Cie est sans détours : « Je suis là pour participer à la construction d’une liste commune, pour que les choses soient dans l’esprit des propositions formulées aujourd’hui ». Les municipales sont dans les esprits de tous. Pourtant les États généraux, portés par plus de 60 collectifs et associations marseillaises dans la lignée des mobilisations citoyennes de l’hiver, ont toujours été présentés comme le lieu d’émergence d’un « contre-pouvoir citoyen » plutôt que comme un brainstorming à grande échelle destiné à noircir les pages d’un programme électoral. Et encore moins comme une réserve de noms à caler sur les listes.

Atelier sur la thématique de la culture. (Image LC)

Lors de l’assemblée plénière de dimanche matin, les deux stratégies se confrontent de prise de parole en prise de parole, venant de militants aguerris ou d’anonymes. « Je ne suis pas venue ici parce qu’on doit élire le maire l’année prochaine », lâche une participante. « Le délai est trop court, en se précipitant, on va détruire cette logique de convergence des luttes de la ville, ceux qui disent qu’on est capables de prendre le pouvoir se leurrent. Il faut prolonger le travail, renforcer le rapport de force avec les élus », appuie un autre, dont l’avis semble assez partagé. « Une société civile qui vérifie les actions du pouvoir, ça ne nous a amenés à rien », rétorque une troisième.

Le texte voté à l’unanimité en fin de plénière pousse vers la stratégie du contre-pouvoir social, sans ignorer l’échéance électorale : « Nous sommes un pouvoir citoyen, une société civile organisée, et nous interviendrons dans les mois et années à venir pour nous réapproprier des espaces et lieux, mettre au cœur du débat l’expertise citoyenne, porter un programme politique et citoyen, avant, pendant et après les élections ».

« Tout le monde croit avoir les collectifs dans la poche »

Dernier rendez-vous social important avant l’été, les États généraux étaient pourtant guettés avec attention par les formations politiques de gauche, comme potentiel déclencheur d’une dynamique pour 2020. Avec parfois, la tentation d’instrumentaliser le mouvement. Au sein des organisateurs, dont plusieurs sont par ailleurs militants dans des partis, on assure avoir déjoué ces projets. « Tout le monde croit avoir les collectifs dans la poche, mais ça n’a pas eu d’incidence sur les États généraux », assure Bernard Eynaud, président de la Ligue des droits de l’homme. « Des gens peuvent avoir envie de puiser leur programme ici, admet Nassera Benmarnia, membre du collectif du 5 novembre et permanente socialiste. Mais on a des profils différents qui font qu’on borde les choses, on s’autorégule, on se cadre. Ce n’est pas un strapontin pour les municipales ». Au final, le texte voté en plénière laisse les portes et le fenêtres ouvertes à ceux qui voudront entrer dans la campagne :« Nous avons débattu de façon bienveillante et en assumant certains désaccords quant aux échéances électorales de 2020. Il faut laisser chaque sensibilité s’exprimer tout en maintenant notre union ».

Les partis sont par ailleurs restés très en retrait de l’événement. On croise dans les allées de l’université l’insoumise Sophie Camard, le communiste Jean-Marc Coppola, l’écologiste Sébastien Barles, le socialiste Benoît Payan. Aucun ne prendra la parole en assemblée plénière, comme pour éloigner la suspicion de récupération. « Peut-être que certains attendaient un moment électoral, ils en sont pour leurs frais. Cette assemblée elle est mûre, ce ne sont pas des enfants à qui on peut dire : « voilà ce qu’il faut faire » », va même jusqu’à saluer ce dernier. En off, certains confirment que le quatuor serait plus que jamais au travail pour proposer l’union électorale dans la lignée de l’appel « S’unir ou subir ». Reste à savoir s’ils sauront séduire les participants des États généraux.

« 900 personnes, pour Marseille, ce n’est pas beaucoup »

Forum sur la thématique del’action citoyenne le samedi 22 juin. (Image LC)

Se pose aussi une autre question « de qui les États généraux sont-ils le nom ? ». Quelques centaines de personnes partantes pour discuter un jour de juin forment-ils une vraie force sociale ? « On a réuni un petit millier de personnes, c’est absolument énorme. C’est une preuve de maturité. Nous sommes un 4e pouvoir citoyen », veut croire Kevin Vacher, du collectif du 5 novembre. À la tribune, Jean-Pierre Cavalié, du réseau hospitalité, nuance cruellement : « c’est un événement politique extraordinaire, et en même temps il faut être modeste, 900 personnes, pour Marseille, ce n’est pas beaucoup ». 

Représentés à travers le Syndicat des quartiers populaires de Marseille et des collectifs comme celui des « McDo », de Maison blanche, ou de Kalliste, les habitants des quartiers Nord, par exemple, ne s’étaient pas déplacés en nombre. Et la masse des participants semblaient, à certains moments, socialement homogène : blanche, éduquée, politisée. Les organisateurs reconnaissent qu’il reste du chemin à faire. « Quand tout au long de votre vie tout, on vous a fait penser que vous n’étiez pas autorisé à prendre la parole, ça ne se fera pas d’un coup de baguette magique », analyse Soraya Guendouz, du SQPM.

À certains moments, des mondes se rencontrent. Lors de l’atelier sur la criminalité, le récit de Céline Burgos, mère de famille qui a extirpé son fils d’un réseau de trafic bouleverse un public pas habitué à ces récits crus venus de l’autre bout de la ville. Les débats, laissés inachevés, sur la question de la dépénalisation notamment, devraient peut-être se poursuivre sous la forme d’un groupe de travail.

Des occasions pour faire mieux, les organisateurs des États généraux espèrent en créer beaucoup d’autres. Assemblée générales de quartiers, création d’un collectif culture, groupe de travail sur la criminalité donc, mais aussi sur les communs, la santé… Les promesses de se revoir sont nombreuses. Pour voir réussir les différentes luttes portées par les collectifs, la victoire sur la charte du relogement sert désormais de référence. La méthode : « être à la fois à la table des négociations et pouvoir faire des démonstrations de force dans la rue », résume Marie Batoux, du collectif du 5 novembre et élue (PG) des 2e et 3e arrondissements. « La charte du relogement, ça a pris 7 mois, si on avait été à la mairie, ça aurait été instantané », grince tout de même Mohamed Bensaada, pour remettre un sou dans la machine.

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