Jean-Noël Consalès : “90% du maraîchage de la métropole est consommé à l’extérieur “

Interview
Benoît Gilles
17 Jan 2019 2

Peut-on encore manger local si les champs qui entourent les villes cèdent la place à des lotissements ? En éclairage du débat que Marsactu organise ce jeudi, l'urbaniste Jean-Noël Consalès dresse un état des lieux de l'agriculture dans la métropole, tordant au passage quelques idées reçues.

Rarement le contenu de nos assiettes a autant servi de miroir à notre civilisation. La qualité de ce qu’on mange, comment et où ces aliments sont produits sont désormais des questions que l’on se pose au quotidien en pensant à sa propre santé comme à l’avenir de la planète dans son ensemble.

Le maintien de la production agricole et donc des terres fertiles à proximité immédiate d’une grande métropole est un enjeu central, peu ou pas mis en débat. La prise de conscience politique existe. À travers des démarches citoyennes mais aussi au sein des institutions qui soutiennent l’agriculture locale comme la métropole, le département et la région. Mais le développement de cette agriculture de circuit court n’est pas seulement un enjeu institutionnel. Il interroge nos modes de consommation, nos choix de vie et la façon dont la ville doit se construire à l’avenir.

Pour éclairer le débat que Marsactu organise ce jeudi 17 janvier au Théâtre de l’Œuvre, nous publions ici un entretien avec Jean-Noël Consalès, maître de conférences en urbanisme et aménagement du territoire à Aix-Marseille université et chercheur associé au laboratoire Telemme. Il a notamment participé au groupe de travail de la mission menée par le préfet Laurent Théry pour préfigurer la métropole Aix-Marseille-Provence. Il tord ici quelques idées reçues sur l’agriculture urbaine et l’avenir de ces champs qui poussent à nos portes.

Peut-on envisager que la métropole puisse assurer un jour son auto-suffisance alimentaire ?

Jean-Noël Consalès : Difficile de faire de la science-fiction, mais dans la relation à l’alimentation et à la ressource agricole, la métropole Aix-Marseille-Provence a des atouts bien supérieurs à ceux des autres métropoles françaises. Cela tient à l’effet XXL de la métropole qui fait que nous avons des étendues agricoles en son sein que l’on ne retrouve pas ailleurs. On est sur un équilibre. En gros, à l’échelle de la métropole, nous sommes en présence d’une tache urbaine qui correspond à 20% du territoire et les espaces agricoles, même mités, sontbéquivalents voire supérieurs. L’autre atout est celui de la diversité de l’agriculture dans ses formes et ses filières.

Elle s’exprime sur trois échelles : métropolitaine, péri-urbaine et urbaine. L’agriculture métropolitaine est plutôt au Nord, très structurée et assez bien intégrée à l’économie mondiale. C’est la vallée de la Durance, l’Ouest, toute la marge agricole de la métropole qui produit énormément et qui surtout exporte énormément. Mis à part la production de vins, le gros de la production de cette agriculture métropolitaine part à l’extérieur. La chambre d’agriculture avait montré que 90% du maraîchage produit dans la métropole est consommé à l’extérieur.

Cela ne veut pas dire que les 10% restant suffisent à nourrir les métropolitains…

Ce sont des logiques économiques qui ne sont pas rationnelles. Les filières sont constituées de telle manière que ce qui est produit va être consommé ailleurs même s’il aurait pu l’être localement. Sur le plan économique, cela fonctionne même si cela a un impact en terme de rapport au territoire, de consommation et de mobilité.

Comment peut-on inverser ce rapport ?

Cela relève justement des politiques publiques et c’est pour cela que j’espère beaucoup dans le plan alimentaire territorial. Quand j’ai commencé ma petite carrière de chercheur en 1998 dans la plaine agricole d’Aubagne, quasiment l’intégralité des cultivateurs étaient en circuits longs de distribution de leurs productions. Vingt ans après, l’intégralité des agriculteurs sont sur des circuits courts.

Mais ne sont-ils pas beaucoup moins nombreux ?

Oui mais ce n’est pas une question de poids démographique. Il y a eu à un moment donné un prise de conscience politique avec la mise en place d’une charte agricole du pays d’Aubagne qui a pris à bras-le-corps cette question, qui a accompagné les agriculteurs en les convertissant aux vertus du consommer local, en créant une marque des jardins du pays d’Aubagne. Perpignan a fait la même chose. Cela peut être tenté à l’échelle de la métropole. Tous les agriculteurs ne sont pas appelés à se tourner vers le local mais si on passait de 90% à 50%, cela serait déjà formidable…

Mais le réseau de distribution n’a-t-il pas tendance à tirer vers l’exportation ?

Les centrales d’achat ne sont ni philanthropique, ni au service d’un territoire. Néanmoins la tendance du retour au local est telle que les grandes enseignes sont obligées de s’y conformer. La collectivité peut être un accélérateur et un régulateur de ce rapport entre les producteurs et le marché. Terres de Provence en est une forme, un marché de producteurs en plein Plan-de-Campagne. Si on se projette à Marseille, il y en a très peu. Or, quand on voit l’attachement des Marseillais au marché aux puces ou au marché des Capucins, il y a un atout potentiel à mettre en valeur.

Quelles sont les autres échelles de production de l’économie agricole ?

Vous avez également une agriculture plutôt péri-urbaine, constituée par l’ancienne couronne agricole de villes comme Aix, Marseille, autour de l’étang de Berre ou d’Aubagne. Une agriculture professionnelle, constituée, qui peut encore fonctionner dans un rapport de proximité avec les consommateurs urbains. C’est le cas sur la plaine agricole d’Aubagne où tous les agriculteurs qui restent sont désormais en circuit court, tourné vers le marché urbain métropolitain. Cette agriculture péri-urbaine est lourdement concurrencée  par la pression foncière et l’urbanisation. Enfin, il ne faut pas négliger des formes d’agriculture infra-urbaine qui ont tendance à se développer. Je pense à l’ensemble de la banlieue agricole de Marseille où il y a des initiatives urbaines, non professionnelles, comme les jardins ouvriers ou familiaux mais qui ont une vocation nourricière qui tend à s’affirmer. Nos études le démontrent. Ces initiatives d’agriculture urbaine ont tendance à se professionnaliser. Marseille devient une véritable scène de développement de cette agriculture.

Ces initiatives sont-elles anecdotiques ou peuvent-elles contribuer à nourrir les Marseillais?

Anecdotiques, sûrement pas. Ce sont des projets qui ont pour vertu d’être démonstrateurs, nourriciers à petite échelle mais là aussi qu’est-ce que cela veut dire nourrir les Marseillais ? C’est la conclusion de ma réflexion à trois niveaux. L’enjeu du plan alimentaire territorial en cours d’élaboration au sein de la métropole est justement d’articuler ces trois échelles. Cela commence au plus près des gens. C’est en cela qu’elle permet de démontrer l’intérêt du bien consommer et cela a une incidence sur l’alimentation et donc la santé. Il ne faut pas opposer ces formes et décréter qu’il y aurait une vraie agriculture et d’autres formes qui ne le seraient pas. Nous avons fait des études dans les quartiers Nord de Marseille qui ont montré qu’il y avait des passerelles entre les jardins urbains cultivés en pied d’immeubles et une pensée sur l’alimentation, y compris dans les milieux les plus précaires.

Cela permet également de diminuer la dépendance vis-à-vis de l’extérieur ?

Les politiques urbaines dans les métropoles interrogent systématiquement la question de l’autonomie alimentaire. Combien de jours une métropole peut-elle tenir en cas de grave crise de mobilité qui coupe les échanges ? Cela se réduit souvent à quelques jours. Paris, c’est un jour. On peut monter jusqu’à cinq. Notre métropole qui a par ailleurs des dimensions gigantesques peut espérer un autre rapport à l’agriculture.

On a combien de jours d’autonomie alors ?

À ma connaissance, cela n’a jamais été calculé. Mais peut-être que le prochain plan alimentaire territorial nous donnera une idée. Nous devons être mieux situés que les autres eu égard à cette agriculture très présente et très diverse. La métropole lilloise est entourée de grandes plaines céréalières. Avec ce type de monoculture, difficile d’assurer son autonomie.

Est-ce que les documents stratégiques comme le plan local d’urbanisme ou le schéma de cohérence territorial prennent en compte cette nécessité de préserver les terres agricoles ?

Oui, mais pas assez. La préoccupation de l’agriculture renaît de ses cendres. Les plans locaux d’urbanisme qui ont précédé la constitution de la métropole ont déjà amorcé un changement d’attitude car cela devient une question d’aménagement du territoire récurrente. Sur le plan local d’urbanisme de Marseille sont réapparues des zones agricoles qui avaient complètement disparues dans le plan d’occupation des sols précédent. Ces efforts ne sont pas suffisants car quand on regarde le rythme d’urbanisation des terres naturelles entre la fin des années 90 et aujourd’hui [voir notre carte], on voit clairement qu’il y a encore des dynamiques de construction très fortes. L’économie de la construction supplante encore l’économie agricole.

Le plan d’occupation des sols de Marseille, révisé au début des années 2000, a détruit des terres agricoles à Sainte-Marthe, à Château-Gombert et ailleurs…

Les documents d’urbanisme ne changent pas du jour au lendemain. La dynamique lancée à cette époque est encore perceptible aujourd’hui. Malheureusement, on peut difficilement revenir sur l’artificialisation des sols.

Autour des villes, c’est le mitage qui est à l’œuvre avec des plaines agricoles qui sont morcelées par l’urbanisation. 

Oui. C’est une consommation du foncier agricole au coup par coup qui a énormément d’incidence car il entraîne une fragmentation de l’économie et des pratiques agricoles. L’enjeu est de marquer la limite entre le construit et le non-construit. Cela correspond à des choix politiques au sens plein du terme. Cela intègre pleinement nos responsables politiques qui doivent prendre position mais cela nous concerne aussi en tant que citoyens. Ce mitage est voulu par une grande partie des citoyens qui rêvent d’une maison individuelle avec un jardin. Ce mode de vie est toujours plébiscité.

Le nouveau vice-président à l’agriculture, Christian Burle dans un récent article de Marsactu dit ne pas croire à cette nécessité de sanctuarisation. Il met en avant le fait que c’est d’abord le milieu naturel qui prend le pas sur les terres agricoles. Il faut donc selon lui remettre de l’économie dans l’agriculture. Qu’en pensez-vous ?

Quand le milieu naturel prend le pas sur les terres agricoles, on parle d’enfrichement. C’est une problématique qui existe. Mais un champ qui se transforme en friche, cela a un caractère réversible. Cela n’est pas le cas de l’urbanisation. Celle-ci a toujours tendance à consommer les meilleures terres agricoles car elles sont situées en plaine, plus facile d’accès…

Derrière ce propos que je peux comprendre, il y a un défenseur de l’activité agricole. Il ne suffit pas de dire “on protège, on met sous cloche” pour que ça fonctionne. Protéger l’agriculture, ce n’est pas que protéger les terres agricoles mais c’est protéger une profession. Une agriculture qui fonctionne bien sur le plan économique, elle a énormément d’arguments pour lutter contre la pression foncière. Personne n’imaginera poser des lotissements dans des crus classés Bordeaux. La pérennisation du foncier agricole non-bâti doit aussi être pensée pour l’agriculture de demain.

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