La digue du large, 7 kilomètres de béton entre mer et terre, est fermée au public depuis 2001. Malgré des mesures de sécurité portuaire de plus en plus drastiques, quelques pêcheurs ont une dérogation pour pouvoir y accéder. Ils sont les seuls à pouvoir s'y rendre pour le plaisir. Avec les employés du port qui font leur jogging avec une vue sans égale sur la ville et la baie.

Que l’on soit à la Bonne-Mère ou l’Estaque, elle est là, séparant les bassins du port du reste de la mer. Des kilomètres de pierre et de béton qui ne détonnent même pas dans l’immensité bleue. Depuis le J4, elle semble presque accessible. Et pourtant, la digue de large est un des endroits les plus gardés de Marseille. Seuls quelques privilégiés peuvent la fréquenter, les autres devant se contenter de la contempler de loin. Tous les jours, elle accueille les bateaux de passage dans le port. Ce matin de décembre, le Corse de la SNCM côtoie le Methania, un transporteur de gaz naturel liquéfié de la fin des années 70. Sur la digue, voitures et camions cohabitent avec les gabians et les gravats. Les hommes sont rares, et tous motorisés. Côté pile, impossible d’oublier le port et son brouhaha, doublé des voitures de l’autoroute voisine. Côté face, une fois passé le mur, la mer à perte de vue. D’énormes blocs artificiels plongent dans l’eau profonde.

Aujourd’hui coupée de la ville, la digue du large ne l’a pas toujours été. A ses lignes, on devine qu’elle est d’abord un outil portuaire, destiné à protéger les bassins de la houle et amarrer les navires. Mais elle a aussi été conçue comme un lieu de vie. En témoigne la promenade de deux mètres qui la surplombe, accessible par de nombreux escaliers. Les seuls à pouvoir en profiter sont les employés du port et quelques pêcheurs bénéficiant d’une dérogation.

Pêcheurs du bord marseillais

Pour pouvoir lancer sa ligne depuis la digue du large, il faut être membre de l’association des pêcheurs du bord marseillais qui, pour 67 euros de cotisation annuelle, permet des conditions d’accès strictement encadrées au port. Retraité de la réparation navale et bénévole de l’association, Claude Cassidu est sur place tous les jours pour ouvrir son local. Il faut bien que les poissons de l’aquarium voient la lumière du jour. On y croise rascasses, verdaos, dorades, sarres de belles tailles, tous pêchés sur place. De larges barbecues occupent une partie de la salle située sous les arches de la digue.

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Quelque soit le jour, il y a toujours quelques pêcheurs. « On doit être 80 pêcheurs réguliers », estime Claude Cassidu. Les prises sont-elles meilleures côté port ou côté mer ? « Les deux sont bien » à ses yeux. Ce jour-là, même si la mer est calme et le mistral absent, c’est dans les bassins qu’on guette, sous un doux soleil de fin d’automne. Sur les 1700 mètres autorisés, en face du Mucem et jusqu’à la digue Sainte-Marie, trois fidèles sont là, patients. On ne peut pas dire qu’ils se marchent dessus et chacun a choisi son coin minutieusement. Très loin des autres.

Au bout du quai, Richard Scoffi, bonnet enfoncé sur la tête, a installé ses cannes face à la Major, dont seul le clocher dépasse d’un navire d’Algérie Ferries. « Ça fait bien quarante cinq ans que je viens ici », annonce-t-il fièrement, après avoir précisé ses origines corses. « Moi c’est simple, j’ai appris à nager ici », répond Claude. Côté port ou large ? « Côté mer bien sûr ! ». A l’ancienne. « Avant il y avait même des vaches ici ! », poursuit-il. Le bétail était parqué sur la digue en attendant de monter dans les bateaux ou après en être descendu.

« À l’époque, il y avait des daurades de 6, 7 kilos !, se souvient Richard. Aujourd’hui, il y a beaucoup de surpêche. Moi, les petits, je les relâche ». Ici, on pêche de tout. Même des poulpes et de beaux rougets, les jours de chance. « J’ai jamais mangé un poisson avec un goût de gazoil », rassure Claude, qui voit la question venir. Le sujet du jour est le concours de pêche organisé par l’association le dimanche précédent. « Pas à celui-ci mais à celui d’avant, des gars ont sorti deux thons de 3,6 kilos ! », rappelle le passionné.

Un peu plus loin, près de grues désaffectées, Victor Lévy, un autre habitué, montre fièrement ses deux premières prises de la journée. Thermos, fauteuil de camping, glacière pour conserver sa pêche du jour bien au frais, il est bien équipé. « J’attends 11 heures, c’est l’heure où les poissons sortent. Comme nous, ils aiment quand le soleil est au plus haut », explique-t-il. « Il est là tous les lundis, mardis, jeudis, qu’il pleuve ou qu’il vente », assure Claude. Et à voir le sourire du retraité en montrant la jolie daurade prise à l’instant, impossible de mettre sa parole en doute. « Celui qui pêche la seiche là-bas, il a environ 80 ans. Et je crois même qu’il vient à pied de la Plaine tous les jours ». L’association dispose de mini-bus, dont les clés sont gardées au magasin spécialisé pêche Les deux frères, dans le 15ème. Le premier arrivé va chercher les autres. Les voitures restent en dehors du port. Jusqu’à il y a peu, ils avaient un chauffeur. Mais faute de moyen et de subvention, tout repose désormais sur les bénévoles. Et cela semble leur convenir tout aussi bien.

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Le faux-espoir de 2013

Dans un port déjà soumis aux normes internationales, le plan vigipirate mis en place en 2001 a acté l’interdiction formelle d’accès au public de la digue du large. « On a bataillé pour avoir à nouveau l’autorisation », se souvient Claude Cassidu. L’association a gagné son bras-de-fer avec le port et la Ville en 2006. Elle est depuis titulaire d’une autorisation d’occupation temporaire en bonne et due forme. Une autre exception a été faite pour l’année capitale européenne de la culture en 2013. A cette occasion, des navettes gratuites depuis le J4 ont été mises en place les week-ends et jours fériés pour que le public puisse aller admirer les sculptures de l’artiste algérien Kader Attia. Coïncidence, la digue de Marseille est une cousine de celles d’Alger et de Cherbourg dont elle partage en partie les techniques de construction.

Bâtie par tranches à partir de 1844, la digue du large a été allongée à mesure de l’étalement du port vers le nord. Un port qui a, petit à petit, coupé les habitants des quartiers littoraux de la mer. Si bien qu’aujourd’hui, du J1 à l’Estaque, des barreaux empêchent l’accès aux bassins du port et a fortiori à la mer.

Pour cette réouverture éphémère, en 2013, le port avait rénové un petit kilomètre de la digue, pour 3 millions d’euros. Un portail empêchait les visiteurs d’aller plus loin. « On voyait souvent des personnes débarquer avec leurs baskets pour faire leur jogging mais ils déchantaient vite », raconte Claude. La parenthèse a fait naître chez certains l’espoir que cette ouverture au public survive à l’année capitale européenne de la culture. Ce ne fut pas le cas.

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Une carte postale du début du XXème siècle montrant les promeneurs près du phare Sainte-Marie. La digue n’a pas encore été prolongée vers le Sud à ce moment-là.

Aujourd’hui, l’espoir d’une réouverture au public de la « Grande Jetée », son nom au XIXème siècle, s’éloigne à chaque durcissement de la sécurité portuaire. Aux postes de douane se sont substitués des postes de contrôle et des barrières qui empêchent l’accès aux bassins portuaires à quiconque n’y a pas d’activité professionnelle. « Avant 2001, c’était déjà difficile mais pas impossible comme aujourd’hui. On rentrait avec les voitures », se souvient Claude le pêcheur. Dans leur local, quelques affiches rappellent le temps de l’interdiction totale. L’accès terrestre à la digue se fait par deux ponts, un levant et un tournant. Le premier, situé au niveau de cap Pinède est actuellement maintenu en position ouverte suite à un incident avec un bateau. Le second, plus petit et situé à Arenc, est actuellement le seul accès. De style Eiffel, il est contrôlé par un feu tricolore et des gardiens. Il est difficilement accessible aux piétons, puisque ceux-ci n’ont pas le droit d’entrer sur le port, en permanence sillonné de poids-lourds. Les navettes maritimes seraient donc la seule solution, mais encore faut-il trouver un financement.

La digue, un non-sujet pour le port

Le temps joue contre une ouverture plus large au public. A certains endroits, la corniche de la digue s’effrite. Et vu la longueur de l’ouvrage, le coût pour la rénover sera bientôt pharaonique. La rouille s’attaque également à toutes les parties métalliques de l’ouvrage et si certains secteurs, comme le Phare Sainte-Marie, sont dans un état remarquable, d’autres accusent le coup. Comme l’ancien bâtiment de la compagnie Paquet, récemment muré. En ce moment, la digue connaît des travaux dans le cadre de la construction d’une boucle d’eau de mer destinée à chauffer et refroidir certains immeubles d’Euroméditerranée.

collage-panorama-digueSi l’ouverture de la digue du large est mentionnée dans la charte-ville port de 2012, ce n’est pas pour laisser passer les badauds mais les méga-paquebots de croisière dans le cadre de l’élargissement de la passe Nord. Au port, personne ne souhaite évoquer cette ouverture au public, tant de fois promise et oubliée depuis. il s’agit pour eux d’outil portuaire comme un autre. Alors il reste cette visite virtuelle qui donne un bel aperçu de la digue dans le secteur du phare Sainte-Marie.

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