Oh les beaux lieux

Chronique
le 29 Mai 2018
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Michel Samson poursuit son analyse de la vie culturelle et artistique locale. Et suit par la même occasion une saison marquée par les grandes ambitions de MP2018. Cette semaine, il revient sur le festival Oh les beaux jours à travers une série de lieux traversés.

La rue des convalescents (Image Michel Samson)

La rue des convalescents (Image Michel Samson)

La rue des convalescents (Image Michel Samson)

Oh les beaux jours !, cet étrange festival où on parle de livres par tous les moyens, où les organisatrices réussissent à faire venir et parler Pierre Lemaitre et Dany Laferrière, Patrick Boucheron et Jean Echenoz, OLBJ donc, puisque c’est comme ça qu’on dit, a réussi cette année, entre autres belles choses, à faire parler des lieux de façon originale.

Ainsi le dessinateur, auteur de BD et graphiste québécois Guy Delisle a conversé avec Jean Echenoz sous la houlette doucement ironique de Gérard Lefort, longtemps plume de Libération. Cet artiste des traits fins et des noirs et blancs plutôt gris a dessiné la rue des Convalescents dont Jean Echenoz parle dans Nous Trois, étrange roman de science-fiction écrit en 1992. Dans ce livre de 187 pages, un tremblement de terre secoue et submerge Marseille. Meyer s’en échappe en remontant vers le quartier perché de Saint-Barnabé où Echenoz est effectivement venu un samedi de janvier 1990, avant de déguster des fruits de mer le lendemain à Cassis, dont il ne parle pas (en présence de Pauline et Manue dont il ne parle pas non plus).

La rue des Convalescents à Marseille. Illustration de Guy Delisle, à retrouver sur son blog : http://www.guydelisle.com/jean-echenoz/#jp-carousel-6620

Lors de leur entretien dans la petite salle de la Criée, Delisle et Echenoz ont tous deux raconté que, descendant de la gare pour venir parler lors de Oh les beaux jours !, jeudi 24 mai, ils sont passés par cette rue qu’une étrange cheminée de briques toujours dressée au coin de la rue de la Fare rend singulière.

Echenoz a alors raconté comment il préparait ses livres : « documents, photos, journaux, agence de presse… ». Il soulignait combien il était important pour lui de repérer des lieux dont il note toujours quelque chose quand il s’y rend. Mais ces lieux ne seront pas toujours cités dans le livre en préparation. Ils peuvent même être décrits avec précision sans qu’il s’y soit rendu : c’est évidemment le cas de la Corée du Nord, qui occupe une place majeure dans Envoyée Spéciale dont il expliquait qu’il était « le pays le plus autre possible par rapport au Cantal » où se déroule le début du livre. Mais qui est aussi « le plus impensable alors qu’il existe vraiment« . C’est d’ailleurs en préparant son dernier roman qu’il a rencontré Guy Delisle, qui avait dessiné cette Corée du Nord et s’y était rendu pour travailler sur la réalisation de dessins animés. Décidément c’est avec un lieu commun que ces deux créateurs, excellents orateurs, se sont rencontrés avant de siéger ensemble à La Criée pour OLBJ…

Cette organisation de « 50 propositions » musicales, dessinées, croisées, parlant de « retours vers le futur » à propos du roman 1984 de l’immense George Orwell, ou d’Histoire et littérature avec le réputé Patrick Boucheron, remplit toujours les salles de la Friche, de la Criée, du Mucem ou de la BMVR où elle s’est déroulée.

Mais cette année, devant des gens de tous âges, elle a aussi permis de vivre des moments forts dans un lieu magnifique et tellement étrange : les Rotatives. Comptoir à gauche en entrant, tables et sièges métalliques ronds, table de dizaine de livres : tout ceci installé devant l’immense rotative du quotidien La Marseillaise qui ne tourne plus mais offre un décor étonnant. En tous cas émouvant. L’énorme machine longiligne domine les hommes qui peuvent même la traverser : on y voit alors les immenses rouleaux de papier qui passaient au-dessus de la tête et sous les pieds du rotativiste qui travaillait face aux boutons rouges, verts ou Stop qui la commandent. Murs lépreux, sol dégradé, cette salle des rotatives qui ne tournent plus paraissait toujours vivante : elle évoque un journal déjà écrit mais juste avant son impression. Les vieilles Unes de La Marseillaise collées aux murs racontent l’OM, on a l’impression que tout va se remettre en marche. Et bien non…

La salle des rotatives (Image Michel Samson)

Mais on a pu y entendre, voix, guitare et dessinatrice, un conte pour enfants, nombreux, autour d’une chauve-souris gourmande. Ou Ne mourrons pas fatigués, un étrange montage de photos claires et floues, de morceaux de films muets et un peu mystérieux, d’extraits de vidéos en couleurs tournées dans le métro marseillais d’aujourd’hui : Envoyés très spéciaux à Marseille est une performance/déambulation qu’a présenté son auteur Bruno Boudjelal qui (avec Florence Aubenas, absente) a travaillé durant des mois avec des migrants de Marseille. Ceux, en particulier, qui attendent devant la Plateforme du bâtiment des quartiers Nord espérant chaque matin une embauche. Dont un Camerounais qui a mis cinq ans pour arriver de son pays à Marseille en parcourant les routes périlleuses de l’exil et de l’exploitation. Il s’est inventé cette devise devenue le titre du film en cours : Ne mourrons pas fatigués parce que pour réussir à traverser les épreuves les plus dures il faut toujours bien dormir… Accompagné par Hakim Hamadouche jouant sur sa mandole, ce film en cours, semblait fait pour être projeté aux Rotatives. Il parle de la dureté de la vie et des espoirs qui la maintiennent… vivante.

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