Michel Samson vous présente
Arts et essais

La folie des grains d’or

Chronique
le 9 Mai 2018
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Michel Samson poursuit son analyse de la vie artistique locale. Et suivre par la même occasion une saison culturelle marquée par les grandes ambitions de MP2018. Cette semaine, il a jeté son dévolu sur l'exposition Or au Mucem.

The Treasure Room (Fourth Stomach) 2012. Vue d’un des quatre panneaux.

The Treasure Room (La Chambre du Trésor, 2012) : la toile de Gilles Barbier, « gouache sur papier », est immense. Une peinture très réaliste d’une accumulation de milliers de pièces d’or, jaunes, cuivrées, ombrées, dans des sacs, des petits coffres, des boites peintes, posées en vrac devant deux toiles anciennes. Sur ces monceaux de pièces gisent des coupes dorées, des épées, des bijoux, des lingots, une boite de billets verts, des dollars, et encore des pièces, des pièces et mille choses… Cinq mètres sur trois : dès l’entrée de l’exposition Or au Mucem on est saisi : l’hyper réalisme de la peinture est absolument irréaliste. Mais voir tant d’or, même peint, cela produit un effet presque stupéfiant comme on le dit de drogues douces ; comme si on devenait un peu plus riche. De quoi ?

Étincelant, éclatant, brillant, ardent : les synonymes du mot rutilant viennent à l’esprit, ce sont les maitres mots de cette exposition originale et surprenante. Elle ne ressemble en rien à une exposition classique où les objets, les peintures, les cartes, les panneaux explicatifs  sont souvent présentés dans un ordre chronologique ou géographique ou…. Dans Or, tout se côtoie : dans la première salle on voit, accroché au mur, un ravissant bracelet d’or déposé au Crédit municipal de Marseille par une femme comorienne qui l’a reçu pour le Grand Mariage et que son couple s’est vu obligé de payer pendant des années avant de devoir y renoncer. Juste à côté : Yves Montand fait tinter l’or devant Louis De Funès, une scène mémorable de La Folie des grandeurs. Le tragique de la mise au clou et le comique du film –qui l’est vraiment- se cognent. Comme les dinars babyloniens, qui datent de six siècles avant J.-C. qui se trouvent à quelques pas de la publicité pour l’Or des Gourmands où on parle de chocolat puisque c’est une publicité pour Nestlé !

Comment se retrouver dans ce fouillis délibéré de salles thématiques mais toujours foisonnantes.

Je m’arrête et m’agenouille pour voir de près ce diorama, un « système de présentation par mise en situation d’une scène » qui représente ici « un placer dans la forêt tropicale ». En « contreplaqué, verre, plastique, papier mâché, carton, toile », c’est une grande caisse en bois à l’intérieur de laquelle est installée une grande maquette qui représente des chercheurs d’or près d’une rivière. Quatre ouvriers y travaillent, l’un a les pieds dans l’eau et regarde son tamis pour y chercher des pépites, l’autre pousse une brouette sur une passerelle branlante, un autre en descend, un tapis roulant sort d’une cascade… Les ouvriers sont noirs, et l’homme qui les surveille, fusil à la main, est blanc. Ce diorama connut un grand succès lors de son exposition à Paris en 1939. Mais il représente ce qui se passe encore en 2018 en Guyane1. Les garimperos ne sont pas tous noirs, même si beaucoup de ces misérables viennent du Brésil –comme leurs  surveillants, souvent armés et toujours menaçants. Ils viennent souvent de cette Serra Pelada, dont six photos de Salgado prises en 1986 et présentées à l’exposition, rappellent l’incroyable et tragique épopée. Des milliers de garimperos, torse et pieds nus, escaladent ensemble des échelles branlantes appuyées au flanc de la montagne pour essayer de récupérer quelques pépites. La fermeture de ces mines à ciel ouvert a renvoyé ces misérables à leur misère. Certains d’entre eux et de leurs congénères viennent désormais dans la forêt tropicale française pour les mêmes raisons –et dans des conditions comparables.

L’exposition raconte à sa manière ce que les hommes, depuis qu’ils le sont, ont fait de ce métal malléable et presque inaltérable et combien il coûte cher. A eux et à la nature, tant il est difficile et périlleux de l’extraire des montagnes ou des rivières. Mais elle montre aussi combien il a de valeur. Plus exactement des valeurs : une Miss France en robe d’apparat est à côté d’un torero dans son habit de lumières. Des jeunes femmes qui, pour la publicité du parfum J’adore de Dior, parfument leur corps et leurs seins voisinent sept grands reliquaires construits par les catholiques pour honorer les restes de leurs saints. Ce mélange, évidemment bien organisé, mérite le détour. On n’en sort pas tout à fait indemne.

Et puisque le mot « or » est polysémique, voir Leçons des ténèbres le film de Werner Herzog à propos de l’or noir (dans le cadre des Pépites du cinéma liées à l’exposition) est aussi stupéfiant. Le cinéaste allemand pleure ici une autre destruction, « un crime contre la Terre et l’Humanité » : la mise à feu de 732 puits de pétrole par les forces irakiennes qui se retirent du Koweït. Mal reçu lors de sa sortie, et à peu près invisible depuis, il dénonce la « dédramatisation de l’horreur » qui est à l’œuvre dans les médias télévisés. Qui ne parlent pas toujours d’or…

1. Les gendarmes français participent encore de nos jours à la lutte contre l’orpaillage clandestin en Guyane (cf. Chercheurs d’orpailleurs, Libération du 10 septembre 2011, signé Michel Samson !). Un chef d’escadron de ce corps vient d’être visé pour des propos racistes visant les populations locales…

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