[Portraits d’engagement] Kamel Guemari a appris la lutte sociale chez McDonald’s

Chronique
Michel Samson et Michel Péraldi
6 Fév 2019 0

Alors qu'ils s'engagent dans la rédaction d'un deuxième tome de leur ouvrage référence "Gouverner Marseille", le sociologue Michel Peraldi et le journaliste Michel Samson partagent avec Marsactu des éléments de leurs recherches préparatoires. L'occasion d'une série de portraits écrits à quatre mains, qui remontent les trajectoires personnelles de celles et ceux qui s'engagent dans la vie de la cité. Comme Kamel Guemari, leader de la lutte syndicale contre le géant McDo à Saint-Barthélémy.

Kamel est né le 2 juillet 1981 aux Créneaux, une cité du 15e arrondissement qui a fait peu parler d’elle, jusqu’à sa démolition. Il a vécu jusqu’à seize ans à la Savine, autre cité, celle-là plus connue. Son parcours est linéaire : à seize ans, l’école à peine bouclée, il intègre « la boîte », McDonald’s, et, à 37 ans, y est encore. Il y cumule en tout plus de 20 ans d’activité. Il est un des anciens, avec Aïcha qui, elle, est arrivée à l’ouverture en 1993. Des travailleurs à l’ancienne, fiers de leur boulot, dévoués à la boîte. Mais pas forcément au patron, et en tous cas, solidaires. Ce qui aurait pu se passer dans un atelier ou une usine de l’époque industrielle se passe aujourd’hui, au Mc Do de Saint-Barthélémy (14e). Kamel en est encore le sous-directeur, après avoir passé tous les échelons depuis le plus précaire.

Il a à peine 16 ans, donc, et commence déjà à suivre les copains dans la délinquance, lorsque qu’Aïcha, comme elle le fait depuis l’ouverture du Mac Do, vient à la Savine faire une animation avec Ronald, « le vrai clown de Mac Do » (c’est du moins ce qu’on dit aux enfants). Kamel donne un coup de main, s’intéresse, il est embauché quelques jours plus tard : un parmi les très nombreux jeunes des « quartiers » sans qualification et un peu à la dérive auxquels Mac Do, depuis son ouverture, donne une chance.

Largement à l’insu du « patron » qui laisse aux managers locaux le choix des embauches. Un travail précaire (il faut du temps pour accéder au graal du CDD), des salaires de misère, et un travail ingrat. Mais une dignité et un statut, celui de travailleur dans un monde où l’on se rend compte qu’il est devenu rare. On comprend alors, en parlant avec Kamel, et un peu avec Aïcha qui se mêle à la conversation entre deux clients, que cette culture partagée n’est pas celle du patron. En somme, le Mac Do de St Barthélémy a une double vie : il est un lieu de vie pour le quartier, une « entreprise d’insertion » qui n’en a pas le statut institutionnel pour son personnel, 70 à 80 personnes en permanence, tous habitants des quartiers. Pour les « franchisés » qui les gèrent il est une pièce dans une machine économique complexe. Mac Do vend une partie de ses établissements à des entrepreneurs qui les gèrent. Chaque établissement n’est lui-même qu’une transaction abstraite dans une économie en mouvement perpétuel.

Celui de Saint Barthélémy est donc la propriété d’un manager qui en possède une vingtaine sur Marseille lorsque les « luttes » commencent. Pour Kamel le basculement se fait quand il rencontre Saïd, le gérant du Mac Do fermé de la Porte d’Aix, faisant la manche : Saïd a tout perdu avec son poste. Comme Momo, un autre gérant, mort au travail, sans même un bouquet de fleur à la famille. Kamel adhère à la CGT en 2006, devient délégué du personnel et commence un long cycle de luttes dans une entreprise où le « contrat social » est a minima. Marsactu, la presse locale, nationale et même new-yorkaise, ont largement rendu compte de ces affaires. Entretemps Kamel est passé à FO qui, selon lui, a la culture du compromis et de la négociation plus que la CGT. Bon an mal an, les salariés arrivent à profiter des failles du système : le cumul des restaurants par les franchisés déséquilibre l’atomisation des lieux de travail, ce qui permet souvent au géant américain de « diviser pour régner ». Ainsi les « Mac Do de Saint Barthélémy » ont-ils réussi à construire un vrai contrat social : primes, 13ème mois, le droit local d’embauche.

Mais tout cela est dit bien abstraitement. La lutte ce sont des nuits sans sommeil à bloquer des restaurants, des menaces et des nervis qui débarquent au milieu de la nuit, et même, « des tentatives de corruption », raconte Kamel.

Mais c’est aussi des heures de bras de fer contre des patrons qui menacent avec l’arme ultime de la fermeture. Dans le puzzle géant de l’entreprise, chaque restaurant n’est qu’une coquille de noix. Kamel y a perdu sa vie de famille, le sommeil et parfois l’appétit. Il a même failli y perdre la vie cet été, lorsque qu’il y a tenté de s’immoler, filmé en direct sur les réseaux sociaux. Car les Mac Do aussi l’ont appris : les luttes passent par Facebook et Instagram autant que par les conciliabules syndicats-patrons. On ne tient plus le patron seulement par la menace de la grève, on le tient par son image que l’on menace de dégrader. Le petit restaurant de Saint Barthélémy est devenu un symbole presque aussi grand par son audience que Mac Do, son géant de patron.

Le 19 janvier Kamel était, bien sûr, sur la scène du Théâtre de l’Oeuvre, au côté des collectifs qui organisaient les luttes urbaines à Marseille – et singulièrement celle du 2 février dernier.

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