En marche et en fête avec les migrants

Chronique
le 15 Mai 2018
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Michel Samson poursuit son analyse de la vie culturelle et artistique locale. Et suit par la même occasion une saison marquée par les grandes ambitions de MP2018. Cette semaine, il s'est glissé dans les manifestations autour de la marche solidaire pour les migrants, lors de son étape marseillaise.

La marche a démarré sur la place d'Aix. CREDIT : JPNail

La marche a démarré sur la place d'Aix. CREDIT : JPNail

La marche a démarré sur la place d’Aix. Crédit : JPNail

Acte 1 : La Porte d’Aix. Samedi 12 mai, 16 heures

Devise gravée sur l’arc de triomphe à l’entrée du centre-ville : « À la République Marseille reconnaissante ». Au pied de l’arc, une jeune femme lit : « Sous cette porte qui ne se ferme pas, ouverte à tous les passagers du vent (…) s’écrit la cité que nous voulons construire. Que cette porte vous soit toujours ouverte ». Ils et elles sont quelques dizaines pour accueillir les marcheurs de la Marche Solidaire pour les migrant.e.s qui, de Vintimille à Douvres, va parcourir 1400 kilomètres en 60 villes-étapes. Dont, ce samedi, Marseille. Panneaux artisanaux faits à la main : « Réfugiés bienvenus », « D’ici nous sommes d’ailleurs », banderoles classiques, beaucoup des militants affichent leur appartenance partidaire sans que leur organisation ne soit présente. Après avoir suivi un tracé local du GR 2013 les marcheurs arrivent Place d’Aix.

Ils sont acclamés par l’antique mot d’ordre « 1ère, 2ème, 3ème  génération, nous sommes tous des enfants d’immigrés », des applaudissements enthousiastes et surtout des sourires sur les visages. À l’arc sont fixées des silhouettes de carton dessinées des jeunes migrants, mineurs isolés, du foyer Pressensé tout proche : ils ont calqué leurs formes sur leurs ombres au sol et habillé leurs personnages de toutes couleurs d’un pantalon de treillis ou d’une jupe en plastique vert. Un marcheur raconte une étape, un jeune harangue les spectateurs avec des gestes furieux contre la Françafrique. Passant sous l’arc, la marche s’élance, descend la rue d’Aix en passant devant ce qui, dans les années 60, fut le siège de la Cimade. Elle parcourt ce quartier très populaire où le restaurant Kahina fait face à un vendeur de téléphones portables. Le cortège, mi-manifestation mi-promenade, se gonfle jusqu’à la Canebière où il doit compter entre 1500 et 2000 personnes. Elles lancent des mots d’ordre, diffusent des tracts, l’accueil est bon enfant dans l’artère du centre-ville, bondée et jamais hostile. Jusqu’à l’ombrière du Vieux-Port, où quelques prises de parole, aussi variées qu’au départ, sont conclues par une sorte de banda espagnole…

Acte 2 : La Friche de la Belle de Mai. Samedi 12 mai 20 heures

« 10 – Les poètes déclarent qu’aucun réfugié, chercheur d’asile, migrant sous une nécessité, éjecté volontaire, aucun déplacé poétique, ne saurait apparaître dans un lieu de ce monde sans qu’il n’ait — non pas un visage mais tous les visages, non pas un cœur tous les cœurs, non pas une âme toutes les âmes ». Ce texte de Patrick Chamoiseau est lu par une jeune femme aux Grandes tables de la Friche de la Belle de mai. L’immense salle est comble, comme la terrasse : la queue pour acheter à boire ou à manger est interminable. On entend un militant de SOS Méditerranée avant la lecture du récit insupportable d’un migrant arrivé à Marseille après blessure, coma, voyage, tortures, vente, traversée mortifère de la mer. Mahmoud, quatuor de musiciens arabes, s’installe avant un rappeur africain qui chante en italien, et deux chanteurs turcs dont un guitariste virtuose à voix douce. Ecoutant, mangeant, bavardant, on peut lire, sur des grandes feuilles posées sur les tables la déclinaison du verbe « Etranger : j’étrange, tu étranges (…) nous étrangerons » ; ou le présent de « Viser un long séjour » au pied de quoi on lit : « Rem2 : Au XVIème siècle un « homme de séjour » était un homme frais et dispos ».

Acte 3 : Les Chiffonniers d’Emmaüs de la Pointe rouge. Dimanche 13 mai, 12 heures

La pluie interdit le « pique-nique solidaire » prévu sur la plage. Messages, annonces, tweets : rendez-vous est donné au lieu de vente des Chiffonniers d’Emmaüs de la Pointe-rouge, très présents dans le collectif d’accueil des marcheurs. On y mange ce qu’on y apporte « pour deux personnes au moins ». Les tables sont couvertes de tartes, de tourtes, de quiches, de pizzas et de toutes salades, riz, lentilles, maïs et de pains faits maison – et délicieux. Marcheurs et compagnons déjeunent à table, les centaines de présents grignotent debout devant la phrase de Riekan : « Le monde est devenu un cerisier en fleurs ». Tandis que les musiciens de Muleketu (l’enfant qui est en soi) préparent leurs percussions.

La pluie s’interrompt, les percussionnistes s’installent pour leur batucada, ce battement brésilien qui se joue avec la caixa de guerra, le tamborim, le repinique et autres caisses à peau. Ces ritmitas, en ciré ou capuches, lancent leurs rythmes lancinants. Ils jouent et dansent au milieu de chaises d’enfant, de skis, de casseroles, de planches à voiles, tous objets retapés et vendus par les Chiffonniers d’Emmaüs ; juste à côté d’un vieux « Manège écolo », le « pouss papa ». En cet après-midi pluvieux et froid, la scène résume assez bien le week-end marseillais de la Marche Solidaire pour les migrants. Il a mélangé les gens, marcheurs de la Roya et jeunes immigrés noirs, vieux soudards de la politiques et jeunes engagés d’un nouveau style. Il a réussi à mixer des façons de faire souvent antagonistes : manifester et fêter, crier des mots d’ordre et partager des tourtes. Et plus encore, à marier les gens et les genres : poésie et discours, politique et création artistique…

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Commentaires

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  1. Germanicus33 Germanicus33

    Vive la solidarité! Il est réconfortant de voir que l’hospitalité des gens du sud existe toujours, malgré les sirènes identitaires!
    Que la jeunesse prenne le relais, bravo !

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