Drôle de jeu, drôle de je

Chronique
Michel Samson
12 Juin 2018 0

Cet homme aux cheveux gris, bandeau noir sur le crâne, est debout à 20 centimètres de moi, il me fixe. Silencieux, pas un mot, rien. Dans le hall d’accueil du théâtre du Merlan, j’attends l’entrée dans la salle avec d’autres spectateurs. Une femme traverse le hall, mains nouées, ses coudes pliés moulinent dans le vide. Je m’assieds, une jeune femme s’installe devant moi et se penche vers mon visage. Elle me regarde dans les yeux et me dit : « Tu es l’homme de ma vie », une autre phrase que j’ai oubliée, elle répète : « Tu es l’homme de ma vie ». J’ai compris depuis quelques minutes que parmi ces gens habillés comme vous et moi, certains jouent -comme on joue au théâtre, pas au loto. Mais entendre cette phrase « tu es l’homme de ma vie » dit par une femme, les yeux dans les yeux, est troublant. Vraiment. D’ailleurs à une table d’à côté, une autre dame s’adresse à un homme : « Tu es un homme, je te pardonne, mais à toi jamais ! ». Avant de reprendre : « Tu es mon homme, je te pardonne, mais à toi, jamais ! ».

Cette vingtaine de femmes et d’hommes marchent de façon déambulatoire, parlent, se scrutent, me regardent fixement quand, brusquement, une femme se met à chanter. On n’est pas au spectacle, on a l’impression d’en faire partie, effet assez poignant. Les phrases prononcées sur la notion de genre paraissent alors crédibles et stupéfiantes. Elles m’interrogent, comme quand deux hommes sont venus à ma table et qu’eux aussi m’ont fixé…C’était La Criatura, qui jouait Parlez moi de lui et m’avait enrôlé.

Cela m’a donné envie de me rendre à 10h30 au parvis de l’Opéra pour participer à Tout le monde aime les super-héros : La Mondiale générale, demandait des acteurs amateurs pour participer à Sirènes et midi net qui se joue le premier mercredi du mois. En ce milieu de matinée, nous sommes une douzaine, prêts à écouter les consignes. On nous fait essayer des sacs en papier noir dans lesquels il faut enfiler sa tête jusqu’à ce que nos yeux atteignent les deux trous. C’est un peu étouffant, mais bon, on est là pour jouer pas pour se plaindre.

Un jeune homme qui semble metteur en scène, Alexandre Denis, nous réunit sur le parvis de l’opéra et dit : « Je vous ai un peu menti », ça m’inquiète un peu. Puis il rassemble celles et ceux qui sont habillés en noir, un message avait proposé de venir vêtus ainsi. Je suis content d’être en vert, parce que le trac commence à me tarabuster…. Aux habillés en noir il dit : « Vous êtes le bureau officiel, vous allez être présents pendant toute la durée de la sirène, ça sera pas agréable. Déplacez-vous avec les masques, essayez». Ils essaient. Aux autres, donc moi, il explique : « Vous, vous serez assis dans le public, vous serez les premiers à balancer des fruits ». On descend sur le parvis et on comprend que « le coupable » sera lapidé avec des fruits pourris. On apprend aussi qu’il y aura de la musique et des paroles. Le spectacle commence à prendre tournure. Il évoque pour moi l’expérience de Stanford qui, sur la base d’expérimentations avec des étudiants, affirme depuis 1963 que tout le monde se soumet toujours à l’autorité.

Cela ne me plait pas trop, j’en parle au metteur en scène qui connait l’expérience mais précise que là il s’agit « d’un jeu, de théâtre ». Et qu’il y a un texte…

A onze heure et quart, les habillés de noir répètent leur arrivée sur le parvis, le micro lance « à la fin de la torture sur le plateau, vous distribuez les cagettes, et vous donnez les sacs et les gants, il y a 200 sacs et 400 gants ».

Peu à peu des gens arrivent, s’installent sur les petits tabourets noirs devant le plateau, je suis assis au milieu d’eux, acteur anonyme, il est midi. On entend alors le texte d’un philosophe : « Quand on entend le mot justice, on pense d’abord à la Justice comme institution (…) Etre juste, c’est donner à chacun ce qu’on ignore lui devoir ». Sur le plateau le coupable, installé sur des morceaux de bois qui lui font mal, est malmené. Avant que les deux bourreaux semblent clouer ses pieds au sol. Le micro nous encourage « Vous disposez des cagettes, prenez les fruits, jetez les sur lui… »

Je n’en ai aucune envie, je n’en jette pas et autour de moi j’entends, venant du vrai public : « Non, non ! on n’est pas d’accord ». Quelques-uns, dont des enfants, jettent les fruits pourris sur le coupable, alors que d’autres – la plupart ? je n’ai pas compté – semblent gênés et ne jettent rien…

La sirène retentit, fin du spectacle. Les gens ne savent pas trop que penser, on ressent un malaise dans le public qui se disperse. Je bavarde avec un copain présent, qui connait l’expérience de Stanford.

Et je lui apprends, comme je l’ai dit à Alexandre Denis, que Thibault Le Texier vient de publier Histoire d’un mensonge. Enquête sur l’expérience de Stanford (Editions de la Découverte) qui montre de façon indiscutable que cette expérience, célèbre et utilisée à tous propos, était truquée, et ses résultats falsifiés.

J’aurais essayé de jouer, sans même y arriver, dans une sorte de vaudeville tragi-comique.

Tout le monde aime les super héros. La Mondiale générale, mercredi 6 juin sur le parvis de l’opéra

Parlez-moi de lui. La Criatura. Cité des Arts de la Rue : samedi 23 juin entre 15 et 19 heures

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Michel Samson
Journaliste, écrivain et documentariste. Ancien correspondant du Monde, il est auteur d'ouvrages de références dont le dernier, "Marseille en procès" (La Découverte & Wildprojet) vient de paraître. Il cosigne avec le cinéaste Jean-Louis Comolli, Marseille contre Marseille, une série documentaire qui couvre 25 ans de vie politique locale.


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