Michel Samson vous présente
Chronique du Palais

Pas de casier

Chronique
le 15 Mar 2016
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Depuis des mois, Michel Samson se rend tous les jours au Palais. L’ancien correspondant du Monde, journaliste et écrivain, y enquête sur la justice au quotidien, sur ses réalités multiples et les images qu’elle renvoie. Cette enquête nourrit un ouvrage en cours d’écriture qui traite justement de la justice à Marseille, de la manière dont elle est rendue, vécue, au quotidien. Dans la perspective de cette écriture au long cours sur les rouages de la justice pénale, Michel Samson nous propose une chronique hebdomadaire. Il y parlera des vies qu’on croise à la barre, des mots qu’on y entend. Cette semaine, il nous fait le récit du procès d’un cambrioleur ordinaire.

Un petit homme brun, barbe rase sur les joues, jean, tennis blancs, cheveux ras, pousse la demi-porte qui sépare le public de la scène judiciaire. Il s’avance à pas comptés vers la barre que son avocat lui désigne du doigt.

La Convocation par Officier de Police Judiciaire est le mode de poursuites le plus courant : elle intervient à l’issue de l’enquête (et donc, souvent, de la garde à vue) et comporte une citation à comparaître à une date précise devant le Tribunal, donnée par le procureur.

 Identité, adresse, il acquiesce regard au sol. A., 23 ans, comparait devant la table de justice dans la séance de COPJ, présidée par une juge qui traite souvent des comparutions immédiates. Elle résume les deux vols qu’il a commis avec “effraction d’un local d’habitation” en deux jours d’intervalle, en décembre 2015. “C’est bien moi, je me suis fait attraper. J’ai joué et j’ai perdu. J’ai eu des problèmes familiaux avec mon père. Mon métier aujourd’hui, c’est agent de sécurité, c’est arrêter les voleurs…”.

La présidente, au visage souvent sévère, parait étonnée et sourit de la spontanéité et de la sincérité presque ironique de  l’aveu. Elle poursuit la lecture de l’enquête d’identité qui explique que l’accusé “est très marqué par la disparition de sa mère”. Il essuie discrètement une larme, répond qu’il habite chez son père, mais qu’ils “ne se parlent plus, j’ai essayé qu’on parle, je ne sais pas ce qu’il a dans la tête”.

Après la succincte description par la présidente des objets volés trouvés dans son sac : “un séchoir, une tablette, deux ordinateurs portables, une console PS3…”, le tout revendu 600 euros, il dit juste, voix éteinte : “J’ai pas très envie de vous revoir”, ce qui amuse les juges et la procureure. Il s’assied sur le banc des accusés, où il regarde le sol de plus près encore. Dans son réquisitoire, la procureure s’étonne “de la facilité avec laquelle monsieur A. commet ses méfaits”, une fois avec un jeune homme, non identifié, une autre fois tout seul, “et avec sa voiture !”. Méfaits “qui sont si graves : la lutte contre les cambriolages est une priorité des services de police” qu’elle requiert 6 mois de prison avec sursis.

Rarement présent dans ce genre d’audience, l’avocat Me Michel commence sa plaidoirie en soulignant que son client “assume complètement”. Avant de raconter ce que l’accusé lui a “demandé de ne pas raconter”. Ce jeune homme a été “adopté quand il avait six mois”, mais il ne l’a appris que bien plus tard, après la naissance de celle qu’il appelle “ma petite sœur” : “On l’informe d’un coup que son père n’est pas son père, ‘ma mère ce n’est pas ma mère’”.

Tassé sur le banc, A. pleure à chaudes larmes, l’avocat poursuit : “Son père préférait sa sœur et là il perd sa mère”. Français et Algérien car il est né en Algérie, il ne peut aller aux obsèques de sa mère adoptive, celle qu’il aime tant : il risquerait d’être “mobilisé deux ans pour le service militaire”.

Effondré, il subtilise à son père sa carte bancaire, et lui doit 15 000 euros. “Son père c’est 100%”, continue l’avocat, qui détaille : “Il a toujours tout assumé, il se met à travailler pour rembourser son père, il gagnait 1200 euros par mois, son père lui prenait 1200 euros”. Alors, poursuit-il, “oui, il a dérapé, il vous l’a dit, dans une spirale négative” et il est prêt à payer. “Vous pouvez le condamner à 6 mois de prison avec sursis, même plus, il s’y attend”, mais “je vous demande une chose, la seule qui importe pour lui : la non inscription au casier judiciaire, une non inscription vitale pour qu’il puisse continuer à travailler comme agent de sécurité”.

“Levez-vous, voulez-vous ajouter quelque chose à ce qu’a dit votre avocat ?” lui demande la présidente. “Non”, répond-il d’une voix craintive. A. est condamné à 6 mois de prison avec sursis, mais il y aura “non inscription au casier judiciaire”.

Il sort de la salle d’audience avec son avocat, sourit, montre sa carte de renouvellement d’habilitation dans la société de sécurité : “C’est bientôt”, il remercie Me Michel, sourit encore. Le soulagement se lit sur son visage, il remercie et félicite encore son avocat. “Il n’y aurait pas eu ça, explique-t-il, je perdais mon travail, je risquais de faire des conneries”. Son avocat lui dit qu’il devrait réessayer de parler à son père, il opine vaguement…

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Commentaires

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  1. hervechik hervechik

    Merci pour cette tranche de vie judiciaire. C’est toujours instructif d’apercevoir ce qui se cache sous la surface…

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    • LM LM

      A la surface : un agent de sécurité coupable de deux cambriolages…
      Sous la surface : un jeune homme meurtri…

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  2. Armelle Rioualen Chevassu Armelle Rioualen Chevassu

    La vie, comme elle va… Juge, flic, prof, ou plutôt dans le sens inverse, on rencontre tous les jours des A. qui ont à se faire pardonner et qui ne demandent qu’un peu d’indulgence. Demande entendue apparemment, on espère qu’il réussira à tracer son chemin. Et qu’il osera parler à son père.

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    • LM LM

      Voilà, c’était mon unique but ce jour là…

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  3. MPB MPB

    Comme toujours avec Michel S., le ton juste et l’humanité. On ne juge pas, on observe et on partage pour mieux comprendre

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    • LM LM

      Oui Philippe, c’est ce qui fait la différence entre ceux qui sont pour le “tout répressif” et les autres.
      Un agent de sécurité arrêté pour deux cambriolages, normalement c’est sanctionné lourdement.
      J’ai eu de la chance d’être entendu par le Tribunal.

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  4. JL41 JL41

    La justice est souvent une guerre aux résultats incertains. Là il s’est produit un moment de fraternité, une occasion de faire confiance à l’humain.

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    • LM LM

      Et encore bien plus que ça.
      Savez-vous ce que la victime du cambriolage lui a dit après l’audience ?
      “Si j’avais connu ton histoire avant, jamais je n’aurais demandé à être dédommagé”
      L’homme sait parfois être humain…

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  5. barbapapa barbapapa

    Même s’il y a une chance sur deux que A. ait déjà recommencé à délinquer, j’ai hâte de lire d’autres chroniques judiciaires marseillaise de Michel Samson

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    • LM LM

      Je ne pense pas que nous reverrons ce jeune homme au Tribunal…

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  6. LM LM

    Merci Michel Samson d’avoir ouvert votre chronique avec cet article.
    Ce garçon, s’il n’avait pas bénéficié d’une dispense d’inscription sur son casier judiciaire aurait perdu son travail…
    Ce garçon, s’il avait perdu son travail aurait perdu toute faculté de rembourser son père adoptif…
    Ce garçon, s’il avait perdu son travail, n’aurait pas pu rembourser la victime…
    Ce garçon, alors, aurait été entraîné dans une spirale négative et nous l’aurions immanquablement revu en correctionnelle…
    Ce jour là, l’avocat c’était moi…
    Ce jour là, je ne voulais que faire comprendre le drame humain que ce garçon vivait…
    Ce jour là, j’ai eu de la chance d’avoir l’oreille du Tribunal…
    Ce jour là, j’ai fait une belle rencontre en croisant ce jeune homme…
    Ce jour là, je me suis pris à espérer ne jamais le revoir sauf peut-être en train de faire son travail ou, mieux encore, attablé à la terrasse d’un café accompagné d’une personne plus âgée que lui, son père…
    Merci Michel Samson de m’avoir rappelé cette belle audience empreinte d’une émotion particulière…
    Merci Michel Samson de me rappeler que j’ai raison de continuer à assurer des permanences pour ne pas perdre le sens des réalités…

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  7. marseillais marseillais

    Merci pour ce récit, si quotidien, et pourtant extraordinaire.

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