Chronique de Noël – Pour un inventaire populaire

Chronique
le 25 Déc 2015
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Il s’agit d’une série en pointillé avec de grands écarts entre les points. Elle porte le nom un peu emphatique d’inventaire populaire. Le principe en est simple : comme n’importe quel praticien du centre-ville de Marseille, je collectionne les figures qui trament son quotidien et qui incarnent son identité de ville populaire. Je les coule à l’encre et aux aquarelles sur du papier de soie, glané à la fin du marché de La Plaine. C’est pour cela qu’ils ont l’air froissé. Ils le sont.

Sans-logis, fous de dieu ou fous tout court, prostitué(e)s ou simples badauds affairés, on les croise tous les jours. Ces neuf là ont été croqués tout exprès pour les plus généreux donateurs de notre opération de financement participatif. Avant que ces images ne rejoignent leurs nouveaux propriétaires, nous vous offrons cet échantillon d’un inventaire populaire toujours en cours.

Ben 8

Le sapeur

Ses costumes sont bâtis sur mesure en tissus d’excellente qualité avec de longues vestes souples et colorées. Il porte des Ray-Ban brillantes et un chapeau à large bord qui tire vers le Stetson. C’est un sapeur mais sans les marques luxueuses que ces natifs du Congo aiment arborer. Depuis 25 ans que je le croise, je ne l’ai vu qu’une fois avec une ribambelle d’enfants qui se tenaient par la main. Là, il est seul seul tout en blanc, toujours aussi élégant.

La sentinelle

J’ai croisé sa silhouette immobile une année entière. Il se tenait tous les soirs à l’heure où le soleil remonte la Canebière. Toujours derrière un lampadaire, immobile. Il fuyait les regards en fixant un point devant lui. Pas de main tendue, comme s’il attendait, indifférent aux intempéries. Au fil des jours, sa barbe et ses cheveux poussaient en buisson. Son manteau est devenu gris de crasse puis il a disparu.

L’Italien

Il s’occupe de l’accueil du Noailles, un immeuble de bureaux, situé entre le commissariat du même nom et une banque. Il délaisse souvent le fond du hall où il stationne pour accueillir les employés sur le perron. Il se distingue par le soin qu’il met à sa vêture, coordonnée du bout des pieds à la monture des lunettes. Verte quand il est habillé dans un ensemble camouflage, rayée et bleue avec le survêtement complet de l’OM, rouge les autres jours. Il sort ses binocles cerclés de fer quand il porte un banal t-shirt. Il a un très bel accent italien, naturellement.

Les passantes

On les appelle ainsi dans les journaux parce qu’elles passent leur journée sur une portion limitée de la Canebière du cours Saint-Louis au cours Lieutaud. Elles passent et repassent en attendant les clients qui, pour une somme paraît-il modique, partageront l’intimité de leurs corps. Elles ont l’air de mères de famille qu’elles sont sans doute aussi.

Le voile

Elle se tient assise sur un drap la tête couverte d’un voile et mendie. Je la croise souvent avant sa journée de travail. Elle va alors tête nue et l’air las. Elle a ses habitudes dans un petit bar du bas de la rue d’Aubagne où une poignée d’habitués soignent leur alcoolisme en toute convivialité. Elle y vient le matin et commande un café, un verre de rosé, voire un pastis pur qu’elle sirote lentement avant de disparaître sous son voile.

Le mage

Sa barbe blanche finit en tresse. Toujours vêtu de vert et de blanc, gilet en satin coordonné au sarouel, babouches de la même teinte. Il marche d’un pas pressé, souvent le sourcil froncé. Il s’agirait d’un mage, connu dans la communauté musulmane. Il aurait paraît-il encore la phobie des contacts humains et éviterait de toucher les surfaces effleurées par ses contemporains.

La titulaire

Elle occupe un des rares endroits de la Canebière où on peut s’asseoir. L’endroit est stratégique car situé à  proximité immédiate d’un distributeur de billets. Elle se tient recroquevillée, une main tendue vers les passants. Parfois elle fume discrètement. Pendant de longs mois, elle a occupé cette place comme si elle en était titulaire. Un jour quelqu’un l’a remplacée et elle a disparu.

Mama Africa

Elle fait partie des habitués du cours Belsunce. Elle se tient assise non loin du snack Le Prince dont elle emprunte une des chaises. Toujours habillée d’un boubou chatoyant, elle tient entre ses jambes un sac d’où elle tire les quelques marchandises qu’elle propose à la vente. Il y a notamment un fagot de bois tendre destiné au nettoyage des dents, des lobes rouges de noix de kola et de minuscules quantités de baume du tigre.

L’acolyte

Il apparaît toujours plus ou moins au même endroit dans la partie basse de la Canebière. Tous les jours, il a le même air surpris de ce regard qui l’isole parmi les passants. Je me souviens de lui pour l’avoir croisé dans la petite église grecque catholique Saint-Nicolas de Myre, rue Edmond Rostand. Il y assistait le prêtre dans son office. Ce jour-là, une visite culturelle. J’appris plus tard qu’il tenait là le rôle d’un acolyte. Ce nom lui va si bien.

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Commentaires

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  1. barbapapa barbapapa

    Bravo, ces personnages de la rue que pour certains j’avais déjà remarqués, remarquablement traduits, et mis en valeur, j’apprécie beaucoup !

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  2. nicolas maisetti nicolas maisetti

    Superbe ! Bienheureux leur propriétaire. La série continuera-t-elle ? Elle le mérite. Bonnes fêtes à toute l’équipe.

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  3. nicolas maisetti nicolas maisetti

    J’avais lu trop vite le chapô. Ou je suis pas assez réveillé. Ou j’ai trop hâte de voir la suite ! Bonne nouvelle en tous cas.

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  4. Viso Viso

    Merci pour ce regard tendre et décalé sur notre ville. Un beau cadeau de Noël… Bien sûr, on attend la suite. En tous cas bravo pour ces chroniques et bonnes fêtes à toute l’équipe de Marsactu !

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  5. Cabri Cabri

    Oui vraiment bravo, j’ai souvent vu quelques uns de ces personnages. Un joyeux noël et meilleurs voeux 2016 et au-delà pour toute l’équipe.

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  6. Mars1 Mars1

    Les aquarelles de Ben8 étaient exposées au théâtre de la Comédie le soir de la présentation du nouveau Marsactu aux “ululeurs”. Très beau travail sur ces papiers de soie froissés qui s’accordent bien aux sujets représentés.

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  7. Happy Happy

    Merci pour ces beaux portraits de ces personnages de notre quotidien. Je connais l’Italien, Mama Africa… Le Sapeur conduit ses enfants à la même école que les miens, toujours impeccable dans son costume blanc malgré la saleté environnante. Quant au Mage, je l’ai croisé récemment à Belleville à Paris. J’étais tellement surpris de le voir là que je l’ai abordé. Il m’a affirmé qu’il faisait des rêves prémonitoires. Je lui ai demandé s’il avait rêvé de notre rencontre à Paris, mais ce n’était apparemment pas un événement assez notable pour troubler son sommeil…

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  8. jucriss jucriss

    très beaux dessins

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