Carole Barthélémy, sociologue, a travaillé, avec d'autres chercheurs, sur les pollutions industrielles dans les calanques, principalement aux métaux lourds. Ces recherches sont aujourd'hui rassemblées dans un ouvrage collectif, Les calanques industrielles de Marseille et leurs pollutions, une histoire au présent. Elle s'est intéressée, pour sa part, à l'action publique quant à ces anciennes usines ces vingt dernières années.

Callelongue, les Goudes, Samena. Avant d’être des lieux de pèlerinage « au bout du monde », ou plutôt au bout de la route, ces calanques étaient des lieux industriels. Dès 1810, par décret, Napoléon demandait aux industriels de quitter la ville et de s’éloigner des riverains en allant s’implanter sur cette côte sauvage. La Madrague de Montredon, aux portes des calanques, devient alors un nœud économique, où se multiplient les usines de soude, de plomb, de soufre, d’acide tartrique. L’activité se développe jusqu’au port de Callelongue qui accueillera de 1849 à 1884 un établissement fabriquant de la soude.

Le dernier site en activité sera celui connu aujourd’hui sous le nom de « Legré-Mante » du nom de deux grandes familles industrielles anciennement propriétaires. Depuis 2009 et l’arrêt de la production d’acide tartrique, tout est resté tel quel, dans l’attente d’un projet immobilier qui soulève l’indignation d’une partie des riverains. Les 285 logements prévus sont aujourd’hui à l’arrêt après une décision administrative annulant le permis de construire en octobre. 

L'usine de Legré-Mante, en activité jusqu'en 2009
L’usine de Legré-Mante, en activité jusqu’en 2009

Cette histoire face à la mer a laissé des traces le long de ce littoral où pendant près de 200 ans ont été remblayés et rejetés en mer les résidus de fabrication. En témoignent les scories, issues du traitement des métaux, reconnaissables à leur teinte rouge et noir détonnant du calcaire gris des calanques. Cette histoire industrielle, ses traces et la gestion de ces déchets passés font actuellement l’objet d’un travail universitaire collectif, le projet SynTerCalm, financé par la fondation d’excellence de l’Université d’Aix-Marseille. Les premiers résultats sont réunis dans un ouvrage qui vient de paraître, intitulé Les calanques industrielles de Marseille et leurs pollutions, aux éditions Ref2C, sous la direction de Xavier Daumalin et d’Isabelle Laffont-Schwob.

Entretien avec une des co-auteurs, Carole Barthélémy, maître de conférence spécialisée en sociologie de l’environnement qui s’est intéressée à la manière dont l’État et les collectivités gèrent ces anciens sites industriels et leur lourd héritage de déchets polluants.

Pour traiter de la prise en charge des anciennes usines polluées dans les calanques, vous avez choisi, et vous l’expliquez, de procéder à des entretiens avec les responsables de la question dans les différentes collectivités locales et au sein des services de l’État. Pourquoi cet intérêt ?

C’est une approche classique qui s’inscrit dans le courant de la sociologie de l’action publique. Longtemps, la sociologie s’est cantonnée à regarder les répartitions budgétaires, la manière dont les services se structurent. A émergé la volonté d’humaniser cette approche en allant rencontrer des personnes qui ont des charges administratives. On leur accorde un intérêt en tant qu’individus dans la manière de mener ces actions. J’ai travaillé sur des documents administratifs mais c’est largement insuffisant. Il y a plus d’un siècle les historiens avaient de riches archives. Or, quand nous remontons à 1999 nous avons très peu de documents. Interroger les personnes c’est reconstruire cette action publique.

Est-ce qu’il a été aisé de remonter le fil de cette prise en charge ? Vous dites que peu de gens sont en mesure de dater le début de l’intérêt pour ces sites.

C’est un phénomène que l’on retrouve dans beaucoup d’actions publiques environnementales : les gens ne savent pas dater avec exactitude quand et pourquoi l’action se met en place. Dans les services de l’État, il y a souvent une personne qui prend à bras le corps le dossier. En l’occurrence, c’était une personne de l’ex-Direction régionale de l’industrie, de la recherche et de l’environnement (DRIRE) qui est allée sur le terrain, s’est rendue compte de la pollution et qui a intenté une action juridique auprès du propriétaire de l’ancienne usine de plomb de l’Escalette. Il a œuvré localement pour que soit créé un consortium entre les services de l’État et les collectivités locales mais aussi au niveau de son ministère car il fallait de l’argent public. Le propriétaire étant défaillant, le fonctionnaire m’a expliqué qu’il a dû chercher des relais aussi à cette échelle là. C’est lui qui a pu me dire que l’intérêt public remontait à 1999 suite à une plainte dans le cadre d’un conflit de voisinage.

Vue aérienne de l'usine de l'Escalette. Les crassiers noirs, sont bien visibles en bas à gauche.
Vue aérienne de l’usine de l’Escalette. Les crassiers, non végétalisés près de cent ans plus tard, sont bien visibles en gris.

Vous écrivez que cette découverte du site de l’Escalette est « fortuite », est-ce courant dans ce type d’intervention?

Tout à fait. Il est rare que ce soit par un système de surveillance de l’État. J’ai beaucoup travaillé sur le Rhône. La crise des PCB commence par un pêcheur qui, en période de grippe aviaire, s’inquiète de voir un oiseau mort et fait analyser ses poissons. C’est lui qui est porteur de l’alerte.

Dans ces deux dossiers, l’État n’est donc pas moteur ?

Au départ, non mais il prend ensuite le relais. Les historiens ont montré que dès que les usines ont été installées au XIXe siècle, il y a eu des plaintes, et des contrôles vont être faits par les services d’hygiène locaux. Ce qu’il nous reste encore à explorer c’est la période entre la fermeture de l’usine de l’Escalette en 1925 et le début des années 2000. Est-ce qu’il n’y a vraiment rien eu comme initiative concernant la pollution ? Notre hypothèse est qu’il y a eu une forme d’effacement de l’industrie dans les calanques, malgré la présence de Legré-Mante qui était encore en activité. J’ai l’impression que les combats autour des calanques portaient plus sur l’urbanisation pour défendre le patrimoine naturel. Il y eu une forte revégétalisation à l’Escalette. Cela crée ce que l’on appelle une esthétique de la ruine. Lors de l’exploitation, il n’y avait plus aucune végétation autour de l’usine. À part elle, il n’y a plus aucun vestige industriel. Il y a eu énormément de travaux de remblais, on retrouve énormément de scories sur la route du littoral, dans le vallon de l’Escalette. Cela s’est effacé dans le paysage.

Qu’est ce qui explique qu’il faille attendre 2013 pour qu’il y ait une action de l’État avec le renforcement des barrières et des coffrages ?

Les services de l’État et les collectivités réagissent toujours de deux manières. Il y a d’abord l’expertise, la première évaluation des risques date de 1998-2000. La seconde procédure est l’interdiction d’accès. Dès 2000, un arrêté préfectoral et des panneaux indiquent qu’on ne doit pas accéder aux crassiers, aux cheminées et à la galerie de l’Escalette. Ils n’ont pas attendu 2013 pour agir. Le propriétaire a été obligé d’informer les habitants d’éviter de jardiner. Des études de la qualité de l’air chez les gens sont menées en 2002. Et puis il y a Samena. Ils se rendent compte que c’est une plage publique et qu’il faut faire quelque chose. Ils ont renforcé le talus, remplacé le sable, mis des panneaux. C’est une réaction classique des services de l’État : je fais de l’expertise et par des arrêtés j’alerte et j’interdis. Il y a ensuite une étude de risques sanitaires de l’Agence régionale de santé (ARS) non pas de pathologies déclarées mais probabilistes. Les gens ont été informés. Une campagne de dépistage du saturnisme [intoxication au plomb NDLR] a été organisée et à ma connaissance, une seule famille a répondu.

Une vieille photographie de Samena ou les scories sont bien visibles (source forum de l'association Calancoeurs)
Une vieille photographie de Samena où les scories sont bien visibles (source forum de l’association Calancoeurs)

Que disent ces disparitions de panneaux, particulièrement à Samena ?

C’est symbolique de la complexité de la relation qu’ont les individus à la pollution. C’est cela aussi qu’il faut nuancer. Dans tous les cas, cela stigmatise les lieux de vie, les plages « où je vais depuis que je suis enfant et à laquelle je suis attachée ». Cela leur renvoie une image extrêmement négative d’eux-mêmes, comme le montrent les travaux célèbres d’anthropologie de Mary Douglas sur la souillure. Dire à quelqu’un qu’il vit dans un lieu pollué c’est le polluer aussi. À Samena, il y a également un restaurant et il faut également prendre en compte la présence de cette activité économique. Ce que montrent mes enquêtes c’est que l’interdiction, si elle n’est pas accompagnée de communication, les gens vont s’affoler, se demander « pourquoi me disent-ils cela aujourd’hui alors qu’on sait que c’est pollué depuis cinquante ans ? » Le message est totalement brouillé. Pour le coup, services de l’État et collectivités locales n’ont pas un discours partagé. La commune a tendance à relativiser. Ce qu’il est important de prendre en compte est que ces pollutions aux métaux lourds n’ont pas un effet immédiat sur la santé, ce n’est pas comme une intoxication alimentaire où vous allez être malade. Ce qui importe c’est le temps long de l’exposition. Les habitants ne voient pas plus de gens malades ici qu’ailleurs.

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N’y a t-il pas un grand écart entre des riverains très mobilisés au sein d’un collectif et visibles dans les médias et d’autres riverains qui ne considèrent pas comme importante cette question de la pollution au quotidien ?

C’est justement ce qui nous intéresse, nous chercheurs. Entre Legré Mante et l’Escalette, il y a d’un côté une forte mobilisation, très structurée et quasiment des experts des questions de la pollution industrielle et d’un autre côté l’Escalette, Samena, Callelongue où il y a peu de mobilisation à part le CIQ de Samena qui a fait un peu entendre sa voix. Il y a des formes de silence. Ce qui l’explique c’est qu’à la Madrague, les gens avaient un lien avec ces industries. Un père ou un oncle a souvent travaillé dans les usines. L’industrie leur apportait leurs salaires et faisait vivre le quartier. L’Escalette c’est un peu plus lointain mais les gens arrivés dans les années après-guerre ont un fort attachement à ce lieu et ont toujours vécu avec la pollution. On m’a raconté comment les enfants faisaient de la luge dans les scories. L’Escalette était pour eux un lieu de jeux. Si on regarde la mobilisation au sujet du projet immobilier à Legré Mante, il y a des habitants mais aussi des nouveaux habitants. C’est un phénomène que l’on retrouve souvent. Les néo-habitants vont s’indigner de l’usine alors que pour les autres il y a une forme d’oubli, d’effacement, la force du quotidien.

Dans les archives de Marsactu : Legré-Mante : vend T4, vue mer, sur terrain pollué

La différence ne s’explique t-elle pas aussi par le fait que l’Escalette appartient aujourd’hui au conseil départemental alors que Legré-Mante appartient à un privé et est vouée à un projet immobilier ? Cela change le rapport à la dépollution ?

La dépollution de Legré-Mante doit être prise en charge par le promoteur, cela fait partie de l’accord avec le propriétaire-vendeur. L’Escalette est au contraire un site orphelin. Les toutes premières évaluations ont été financées par le propriétaire qui l’a rapidement « cédé » au conseil départemental. Ce dernier ne veut pas financer seul. Se met alors en place un consortium qui prendra trois noms différents. Le rapport à la dépollution est d’abord lié à ces situations juridiques différentes.

Vous évoquez à la fois l’aspect « patate chaude » entre collectivités et un engagement conjoint de celles-ci mais où personne ne veut faire le premier pas.

Ce sont les services de l’État qui ont poussé les collectivités. À l’époque où j’écrivais, on ne savait pas si la ville de Marseille allait s’engager financièrement. On sait aujourd’hui que ce sera le cas et qu’un comité de suivi a été créé en août avec les services de l’État, les collectivités, des experts et, chose nouvelle, des comités d’intérêt de quartier. Ce qui souligne une certaine ouverture des discussions. Les études sont quasiment finies, elles ont été confiées à un bureau d’études via l’ADEME. Maintenant, la question est de savoir ce qu’on fait et comment on le fait.

Affiche d'annonce de la réunion publique de 2013
Affiche d’annonce de la réunion publique de 2013

Comment expliquer que simultanément à ces comités qui rassemblent les collectivités et l’État, il n’y ait eu que deux réunions publiques sur le sujet ?

Nous nous intéressons aux difficultés qu’ont les services de l’État, la préfecture, les collectivités à associer les habitants à ces questions. J’ai travaillé sur d’autres problématiques environnementales où je n’ai jamais senti une telle frilosité. Dès que l’on aborde les questions sanitaires c’est très compliqué. Si on alarme trop on risque d’affoler. Si on alarme mais qu’on ne fait pas les travaux rapidement certains vont râler. Je pointe une forme de difficulté à communiquer. Je m’intéresse beaucoup aux parcours des personnes, comment elles ont été formées, etc. La majorité des personnes en charge du dossier ont une vision juridique, administrative ou technique de la question. lls expliquent : « nous, services de l’État, devons appliquer cela ». Par exemple sur l’étude sanitaire, je leur ai demandé : « comment se fait-il que les gens ne se soient pas faits dépister ? » Ils répondent : « Nous n’avons pas vocation à aller plus loin ».

Pour moi il est aberrant que les services de l’État n’arrivent pas à communiquer avec les collectifs mobilisés autour de Legré Mante. N’y a t-il pas de possibles lieux de partage des discussions ? Arriver à ne pas être dans l’alerte puis le silence pendant 13 ans, trouver des manières de faire, sans masquer les conflits, qui dépassent les grandes oppositions. On parle de co-construction des questions sanitaires et environnementales, pour dépasser à la fois ces périodes de crise et de silence. Il es prévu une mise en sécurité, est ce qu’on va excaver ces scories si oui pour les mettre où ? Une fois qu’on aura fait cela, ce n’est qu’une partie de la dépollution. Mes collègues ont montré qu’il y a une pollution diffuse que l’on retrouve ailleurs. Ils travaillent sur de la restauration écologique à partir de la capacité qu’ont les plantes à jouer un rôle de stockage des polluants. On est dans un parc national, on ne peut pas aller avec des bulldozers dans le vallon de l’Escalette. On n’est pas dans le cadre d’une friche industrielle classique. Cette situation nous impose de penser autrement le rapport à la pollution, comme partie intégrante du paysage et du patrimoine local.

Comment s’est articulée la création du parc national et cette prise en charge des pollutions ?

À la création du parc, il y a eu un avis du conseil national de protection de la nature. Ce sont des experts qui évaluent la faisabilité des parcs. Ils avaient dit qu’il allait falloir travailler sur la question des pollutions. C’était inscrit dans les objectifs et il faut savoir que le parc s’est saisi de l’ouvrage. Mais au moment des concertations sur la création du parc, la question de la pollution n’a pas été traitée ni par ceux qui préfiguraient le parc, ni par les habitants. Aujourd’hui, tout ce qui se fait est en accord avec le parc. Dans un espace protégé il faut faire différemment que dans une friche industrielle classique où on voudrait installer un projet immobilier.

Vous expliquez que les responsables vous reprenaient et parlaient de ‘ »mise en sécurité », non de « dépollution », comment expliquer ce vocabulaire particulier ?

Cela a été beaucoup étudié notamment par Françoise Zonabend qui a travaillé sur le nucléaire à la Hague. J’ai donc été vigilante sur les mots choisis et j’ai remarqué que j’ai été reprise plusieurs fois sur les termes de dépollution ou d’enquête de risque sanitaire et non d’enquête sanitaire. La mise en parole est aussi une mise en évidence de la pollution. Parler c’est déjà rendre réel et donc pour certains acteurs rendre la pollution problématique. Avec certains habitants aussi ce n’est pas facile d’en parler. Il faut trouver d’autres manières d’expliquer pourquoi on fait ce travail. Il faut d’abord établir une confiance pour pouvoir discuter de ces questions. L’entrée pollution n’est pas forcément la bonne. Mon enquête auprès des habitants montre qu’il y a une différence entre ce qui se passe dans l’espace public et dans l’espace privé. Le fait qu’on arrache les panneaux, qu’on ne veuille pas en parler. Dans l’espace public, on tend à relativiser. en revanche, quand on discute sur leur quotidien on se rend compte que les gens font attention, ils ont quand même appliqué le fait de ne plus consommer les oursins, les moules. Certaines personnes ont enlevé la terre pour en remettre. Il y a de petits principes de précaution que les gens appliquent. En 2000, quand l’État met des panneaux et informe, cela entraîne quand même une réaction chez les habitants.

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