Marseille, le Peuple VS Gaudin

Billet de blog
Pascale Compte
16 Déc 2018 1

Photo Sylvain Thomas

Mardi 27 novembre

La Joliette. L’hôtel est calme. C’est le matin. J’entends le bruissement des gens qui déjeunent puis remontent dans leurs chambres. D’autres sortent travailler ou vaquer à ces occupations quotidiennes qui, depuis plus d’un mois, ressemblent à un parcours d’obstacle.

Je rencontre Anchoura, qui me raconte son quotidien depuis qu’elle et ses sept enfants ont été évacués de leur immeuble de la rue de Briançon (troisième arrondissement) le 13 novembre dernier. C’est une grande figure sérieuse et solide, qui parle calmement, même si la tension est perceptible dans sa voix. Elle a choisi de vivre seule avec ses enfants. Tous du même père, dont elle ne veut pas. Un choix de vie difficile mais qu’elle assumait avec sérénité jusqu’à ces derniers jours. Ils ont seize, quatorze, douze, dix, neuf, six et trois ans. La famille est dispersée dans deux étages différents et Anchoura n’est pas tranquille. Elle fait des rondes, la nuit, pour s’assurer qu’ils dorment en sécurité.

Elle me décrit l’état de son appartement, évoque les murs fissurés dans toutes les pièces, les fuites d’eau qui imbibent le plafond. Le sol, troué et inondé. La porte d’entrée ne se ferme plus. « Le sol tangue, le bâtiment a sans doute bougé. Même les pompiers ont peur de rentrer » dit-elle. Dans les parties communes, les escaliers dont les tomettes se soulèvent, sont décollés du mur. Alors qu’elle paye 20 euros de charges en plus de son loyer, c’est elle qui fait le ménage des communs. Comme la consommation d’eau fait l’objet d’une facture supplémentaire, elle pense que ces charges correspondent à la seule ampoule de l’entrée…

Anchoura est une femme courageuse mais aujourd’hui tourmentée. Elle a fait une demande de relogement auprès des Services publics de la mairie tout de suite, le 15 novembre. On ne lui a donné qu’une attestation d’évacuation, pas d’arrêté de mise en péril. Elle a obtenu la gratuité de la cantine pour ceux de ses enfants scolarisés en primaire, des bons pour ses collégiens. La Maison de la Solidarité lui a accordé 92 euros, et 90 euros en tickets restaurant.

Le stress permanent aggrave sa santé, elle est essoufflée en permanence et épuisée. Inquiète aussi car ses enfants sont complètement désorientés par la situation.

Vendredi 30 novembre

Joliette encore, l’hôtel, là aussi, est calme. J’ai rendez-vous avec quatre personnes évacuées de leur logement les 5, 11 et 14 novembre. Tous les quatre Algériens. Tous les quatre sans papiers. Karim et Nasser vivaient dans la zone à risque, rue Jean Roque, à proximité des immeubles effondrés de la rue d’Aubagne. Nasser est en France depuis cinq ans, sa demande d’asile a été refusée en 2017. Il a en sa possession tous les documents qui prouvent qu’il loue un T1 à près de 430 euros appartenant à un propriétaire privé. Sa condition d’exilé sans papier, dubliné et menacé d’une OQTF* (ce qui ne semble pas gêner son propriétaire), l’oblige à travailler au noir.

Karim est en France depuis bientôt quinze ans, et subit une série d’analyses à l’hôpital de la Timone pour une neuropathie persistante. Hébergé par Nasser, il a fait une demande de carte de séjour au titre de dix ans de présence, restée sans réponse à ce jour.

Farida, à Marseille depuis quatre ans, vit chez son oncle. Leur T2, situé dans le troisième arrondissement est partout fissuré, murs, plafond et sol. Évacuée le 11 novembre, l’attestation d’évacuation et interdiction d’occupation, fournie par la municipalité, est pourtant datée du 22 novembre. Farida aussi travaille au noir…

Djamila est mère de deux jeunes enfants scolarisés dans le quinzième arrondissent. Elle est en France depuis 2010. Elle a fait une première demande de titre de séjour en 2016, refusée parce qu’elle n’avait pas de travail. Elle a désormais un CDD et, elle est si fière de me le dire, des fiches de paye. Elle vivait avec enfants et conjoint dans un T2 pour 500 euros par mois. Les escaliers des communs sont cassés depuis plusieurs années. Le 14 novembre, la Mairie est venue seule, vérifier l’état de l’immeuble et évacuer immédiatement. Son attestation d’évacuation date du 19. Un expert est passé. Elle est sans nouvelles. L’école est loin, les enfants sont fatigués. Elle aussi.

Lundi 17 décembre

Cinq semaines se sont écoulées depuis le drame de la rue d’Aubagne et ses huit morts ensevelis sous les décombres. Quinze jours depuis que j’ai rencontré Anchoura, Farida, Djamila, Karim et Nasser. Quinze jours que nous, les écrivains insoumis de Marseille, ordinateurs sous le bras, sommes allés dans des hôtels de la ville pour apporter notre aide aux personnes évacuées, une aide pour leurs démarches administratives, leurs courriers, leurs papiers. Pour leur expliquer, pour les écouter aussi.

Depuis, les marches des marseillais, marche blanche, marche de la colère, marche de la dignité, se sont succédées dans les rues de la cité, devant la Mairie, aux cris de « Gaudin, assassin », « Gaudin, démission » !

L’édile n’a pas que failli à ses obligations de suivre le dossier de l’habitat indigne à Marseille. Il a sciemment laissé des logements insalubres se dégrader sans les soumettre au service des réhabilitations. C’est en effet la Ville qui a la tâche de prendre les arrêtés de péril et de suivre la réalisation des travaux par les propriétaires. Laisser pourrir le quartier de Noailles et plus généralement des quartiers populaires relève d’une stratégie politique. Une administration municipale recrutée par clientélisme, qui lui a permis, jusqu’au 5 novembre dernier, d’assoir son hégémonie sur la cité. J’ai entendu un jour dans le bus ce qui résume ses vingt-trois années de pouvoir : « il y a la loi, et il y a Gaudin ». À Marseille, ce sont toutes les collectivités locales qui persistent à conduire des politiques indécentes. Tout récemment ce n’est que devant l’indignation des citoyens que Martine Vassal, présidente du Conseil départemental et de la Métropole, a renoncé à allouer une subvention d’un million huit cent mille euros pour la rénovation des vestiaires du Cercle des Nageurs, point de rencontre de la vieille bourgeoisie rentière et conservatrice, le socle électoral de Jean-Claude Gaudin et de ses vassaux, sans jeu de mots.

Pendant ce temps, à l’approche de Noël, les évacués et leurs enfants attendent toujours dans les hôtels de la ville. J’ai eu ce week-end des nouvelles de Djamila, Farida, Nasser et Karim. Anchoura m’a envoyé un message. Rien ne leur a été dit, ils savent juste qu’ils sont hébergés jusqu’à mi-janvier. Ils n’ont toujours pas reçu d’arrêté de péril. Certains ne savent même pas si un expert est passé dans leur immeuble. Ils n’ont que des convocations à des réunions, non nominatives et signées des services de la Ville. Ils mangent mal, dorment toujours aussi peu. Ils se terrent, démunis. Bientôt les parents ne seront plus soumis à de longs trajets pour accompagner ou récupérer leurs enfants à l’école, mais ils devront les occuper dans ces lieux impersonnels et inadaptés. Dans leurs voix, la lassitude de ceux qu’on oublie toujours. J’imagine leurs yeux défaits par les veilles soucieuses. Un rien leur arrache un merci humble et reconnaissant. J’ai honte. J’ai honte de cette ville, ma ville de cœur, et j’invite mes concitoyens à se lever, à se montrer, à reprendre leur voix…

La société marseillaise que s’imaginait Jean-Claude Gaudin est celle qui l’arrangeait.

Elle ne correspond pas, ou plus, au peuple de cette ville.

Pascale Compte, 15 décembre 2018

*OQTF : obligation de quitter le territoire français.

Les prénoms ont été changés.

Pascale Compte

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Commentaires

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  1. patintokyopatintokyo

    Très beau texte sur une situation honteuse et indigne.

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