L’INCURIE DE LA MUNICIPALITÉ DANS LE DOMAINE DU LOGEMENT

Billet de blog
Bernard LAMIZET
30 Déc 2018 0

En médecine et en psychanalyse, on appelle cela des symptômes : il s’agit de ces faits qui ne prennent toute leur signification que quand on les articule à des maladies dont ils constituent des manifestations, des formes de traces. À Marseille, cela a commencé par l’effondrement des immeubles de la rue d’Aubagne, et cela vient de se poursuivre par cent arrêtés municipaux de « péril grave et imminent ».

L’enchaînement des événements graves

C’était le 5 novembre, hier, donc. Deux immeubles s’effondraient rue d’Aubagne, dans le quartier de Noailles, entraînant dans la mort les personnes qui y habitaient. Depuis, pratiquement aucun jour ne passe sans que soit annoncé un événement manifestant des situations de « péril grave et imminent » contraignant ceux qui y vivent à partir et à être provisoirement hébergé dans des chambres d’hôtel, en attendant qu’une solution puisse leur être proposée. Au-delà de l’effondrement des immeubles de la rue d’Aubagne, c’est cet enchaînement qui est un symptôme. Un immeuble qui s’effondre, cela pourrait être un simple accident, deux, cela commence à être plus inquiétant, à obliger à se poser des questions, mais, quand  cent immeubles sont frappés de péril, ce n’est plus inquiétant, il ne s’agit plus de se poser des questions, mais il devient urgent d’élaborer une autre politique de l’immobilier et du logement pour la ville. C’est cet enchaînement d’événements graves qui est le symptôme de l’absence de politique de la ville, à la fois de l’incompétence des acteurs de la municipalité et de ceux qui en détiennent les pouvoirs et de l’ancienneté de cette incurie des autorités municipales, car, enfin, il ne faudrait pas se limiter à aujourd’hui ou à hier pour comprendre ce qui se passe à Marseille, mais il faut porter le regard sur hier, et, même, sans doute, sur avant-hier. Cet enchaînement d’événements graves ne fait que manifester aujourd’hui l’absence ancienne, à Marseille, d’une politique de la ville, de l’espace urbain, du patrimoine et de l’architecture. Mais peut-être, en réalité, cette absence de politique municipale du logement qui se manifeste, dans le cas des immeubles de la rue d’Aubagne, par leur effondrement, puis par l’absence de politique de relogement des survivants deux mois après, ne fait-elle que dissimuler une autre politique, celle qui consisterait à vider le centre de Marseille pour le livrer à la spéculation et à l’activité des acteurs du marché de l’immobilier, pour les mêmes raisons que celles pour lesquelles, à une autre époque, la rive Nord du Vieux-Port avait été détruite, au temps de l’Occupation.

L’absence de politique municipale

C’est la politique municipale du logement, et, au-delà, de l’espace qui est en cause aujourd’hui. Marseille a vu croître sa population sans répondre à cette croissance par une véritable politique du logement. Peut-être faut-il remonter à la municipalité de S. Flaissières, qui fut maire de 1892 à 1902 et de 1919 à 1931, pour trouver, dans l’histoire de la ville, la manifestation d’une véritable politique du développement urbain. Après la deuxième guerre mondiale, Cristofol n’est maire que pendant un peu plus d’un an et demi, en 1946 et 1947, Carlini de 1947 à 1953 et R. Vigouroux de 1986 à 1995. Le reste de l’après-guerre ne connaîtra que deux maires, G. Defferre de 1953 à 1986, pendant plus de trente ans, et J.-C. Gaudin depuis 1995, depuis plus de vingt ans. Sans doute cette longévité excessive des maires est-elle l’une des causes de l’absence d’une véritable politique de la ville, en particulier parce que, comme aveuglés par leurs pouvoirs, ils n’ont pas su voir les mutations de la ville et de ses habitants, ni encore moins les prévoir. Mais cette absence de politique municipale du logement, de la construction et de l’aménagement urbain tient aussi à l’absence d’orientation et d’engagement de cette politique, qui s’est réduite à la gestion du quotidien – et, en plus, à une mauvaise gestion, sans que soit élaboré un projet de développement dans lequel l’entretien du patrimoine et des immeubles aurait eu sa place. À cet égard, l’absence de politique du logement et de la construction rejoint l’absence de politique des transports et des déplacements dont nous avons déjà parlé, pour constituer le symptôme de ce que l’on peut appeler une politique réelle de l’espace de la ville.

L’urgence d’élaborer une véritable politique municipale du logement

Comme devant des symptômes, nous nous trouvons, ici, devant deux temps à la fois : il faut répondre à l’urgence d’une crise, mais il faut aussi engager un traitement en profondeur, si l’on ne veut pas qu’une autre crise se manifeste prochainement. À cet égard, comme le disent ceux mêmes à qui elle est destinée, la réponse immédiate à l’urgence n’est pas une politique. Comme le disent ceux qui avaient répondu aux questions de J. Beaufils, dans Marsactudu 28 décembre, l’hôtel est fait pour les vacances, mais pas pour y habiter : l’hôtel n’est que la réponse immédiate à l’urgence. C’est une véritable politique municipale de l’espace qu’il faut, à présent, élaborer, pour aujourd’hui, mais aussi, comme en ce qui concerne toute politique de ce nom, pour demain et pour après-demain. Une telle politique de l’espace devrait s’engager sous quatre formes. D’abord, sans doute, un véritable recensement des immeubles de la ville, ce qui aurait dû être fait depuis longtemps, afin de déceler les risques. Peut-être est-ce le sens des arrêtés dont il est question aujourd’hui. Ensuite, un autre recensement devait être fait, celui des immeubles vides, comme ceux de la rue de la République et, au-delà de ce  recensement, la réquisition de ces immeubles par la municipalité qui pourrait, ainsi, enfin, exercer pleinement un pouvoir qu’elle semble s’être refusé à exercer jusqu’à présent. Puis il s’agit d’élaborer et de mettre en œuvre une politique immobilière, fondée sur une véritable coopération entre la municipalité et les acteurs de l’immobilier, propriétaires et agences, acteurs de la construction et du patrimoine, afin que le marché ne soit plus seul à fonder cette politique. Enfin, il est nécessaire de commencer aujourd’hui à figurer ce que sera le paysage urbain de Marseille demain et après-demain. Pour cela, il importe d’engager dans cette politique de la prévision les acteurs de l’architecture et du patrimoine et les acteurs de la politique de la ville, notamment dans la perspective des élections municipales de 2020. Le chantier est immense.


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