Délire moderne : cartographier la pensée et l’action écologique.

Billet de blog
Lionel Bérenger
31 Mai 2019 0

Deux livres abordent à leur manière la complexité de l'archipel écologique. Deux rapports au monde qui ont souvent du mal à se trouver. Deux lectures indispensables.

Ces derniers temps, tous les petits malins que je connais, d’Emmanuel Macron à mon beau-frère, s’amusent à mesurer l’écart moral qui existe entre la parole et la réalité décrite. Ce qui est génial avec l’altérité c’est que selon le point d’où l’on regarde, on ne voit jamais la même chose. Ça parait être évident et pourtant c’est un point divergeant de plus en plus inquiétant depuis janvier 2017 et l’arrivée fracassante dans le « monde réel » de la « réalité alternative » trumpienne post-brexit. Nous voyons à présent, depuis les fenêtres mollassonnes de la social-démocratie, une nuée de fake news et de contre-vérités lancée à l’assaut de la Raison et de la Tempérance comme des walkyries wagnériennes sur une plage du Vietnam. 

Emmanuel Macron a cru faire de cette métastase dialectique un pistolet à eau pour les dernières européennes sans que l’on sache vraiment si la ruse a fonctionné ou pas, vu que comme l’a dit Richard Ferrand : « Avec un point de retard, on ne peut pas dire qu’on a gagné, mais on ne peut pas non plus dire qu’on a perdu ! » Cette histoire de « en même temps » c’est vraiment trop classe. Mais en faisant un pas de côté, en regardant cette guéguerre de palabres les sourcils bien froncés, on aurait de quoi en vouloir au président et notamment en matière d’écologie où la production de tirades larmoyantes et pleines de trémolos dépasse de loin celles des actions en faveur de l’environnement. « Make our planet great again » n’est-elle pas l’une des gourmettes plaquées or les plus sexys de ces dernières années ? On voudrait se tatouer le diagramme de ses connexions synaptiques au moment de prononcer cette phrase en public. Peut-être y verrions-nous enfin une explication. Quoiqu’il en soit, pour tous les hippies du pays, l’écart entre les mots et la réalité qu’ils décrivent est est une belle saloperie. Et une fois arrivé là, puisque c’est ce qui nous intéresse aujourd’hui… les discours, la réalité, l’écologie, tout ça quoi… une fois arrivé là donc, que faire ? Les écolos rageux, drapés dans une supériorité morale offusquée, sont-ils exempts de tout reproche ? Sans doute que non et ça n’est certainement pas l’aura sulfureuse (ah ah) d’un Yannick Jadot triomphant à son petit niveau (13,5%) qui en sera davantage terni. Tout a commencé bien avant l’actuel patron des Verts. Les vrais.

ACTION

Les vrais débuts du grand cirque gagagogo écologiste, c’est par là que commence le livre d’Arthur Nazaret : Une histoire de l’écologie politique. Son enquête retrace plus de quarante ans d’un courant d’abord et avant tout citoyen, puis politique par attraction du péché. Un mouvement qui n’a cessé de se déchirer de l’intérieur entre pureté himalayenne et souillure politicienne. Quarante ans, du rafraîchissant et iconoclaste René Dumont au renoncement sacrificiel d’un Nicolas Hulot paralysé de tics et à court de mots devant l’inaction sournoise des ses « amitiés » politiques. Quarante ans à essayer de savoir ce qu’est, ou plutôt ce que devrait être un écologiste, un vrai. Ce supplice de Tantale patiemment déroulé par Nazaret évite l’écueil de la moquerie fastoche qui en aurait fait un brulot juste bon à faire loucher Pascal Praud. 

Mais c’est quoi un écolo, un vrai ? Comment esquisse-t-on la tentative de transcrire des convictions en geste public ? Et surtout, qui a la plus grosse ? La question est aussi sérieuse qu’essentielle pour qui veut comprendre ce mouvement éminemment politique, mais toujours mal à l’aise avec l’idée d’en faire. Je vous parie le déficit de la sécu que les tractations qui mèneront à la nouvelle majorité du parlement européen vont en faire pleurer plus d’un. Les intentions opportunistes qui ont fait de l’écologie une sorte d’underground dominant (tout le monde en veut, tout le monde en parle, mais personne ou presque ne vote pour) demeure parfois difficiles à cerner. Et nous voilà déjà devant le prochain, l’énième traquenard qui attend la nation verte, car si tout le monde se met à faire de l’écologie (ce qui reste encore à démontrer), à quoi peuvent bien servir les écolos, les vrais ?

RÉFLEXION

La vingtaine d’entretiens publiés par la fantastique maison d’édition Wildproject* à l’occasion de ses dix ans ne pose pas la question en ces termes et propose plutôt de cartographier dix ans de pensées écologiques en langue française. Avec du maousse comme Bruno Latour, Catherine Larrère, Hervé Kempf ou Philippe Descola (on dirait presque le line-up d’un célèbre podcast de France Culture), mais aussi du sang neuf, des explorations aussi excitantes que radicales : Émilie Hache, Baptiste Morisot ou Pierre Madelin pour ne citer que mes prochaines envies de lecture. La grande diversité des approches illustrée par le titrage des chapitres (écologie et actualité, écologie et féminisme, écologie et justice, écologie et littérature, écologie et nature…) pourrait en affoler certains, mais le « sol commun » qui tient droites toutes ces pensées se dessine avec une douce rigueur. Chaque page tournée avec attention confirme ce que l’on pouvait espérer. Le travail d’inventaire mené par Marin Schaffner s’ouvre à la prospection et réussit précisément là où, jusqu’ici, l’écologie politique a échoué : trouver un terrain d’entente partagé pour réfléchir le monde dans lequel nous vivons et sa suite. 

L’irruption de la question écologique a rendu caduques de nombreux récits ânonnés par la modernité. Une observation minutieuse de la biosphère aurait dû nous apprendre depuis longtemps la pertinence de la coopération, les dangers permanents à utiliser la notion de « nature » à toutes les sauces, l’absence d’organisation pyramidale de la biosphère (d’où la conviction de certains libertariens qu’une écologie libérale est possible (on y reviendra)), l’absurdité d’opposer la fin du monde et les fins de mois et que le grand système de pensée dualiste (Nature/Culture, humain/non-humain, local/global…) a toujours été aussi foireux qu’une campagne électorale de la France Debout. 

Le nouveau monde qu’appelle le rhizome prolifique de la pensée écologique est si radical qu’il semble hors de portée, alors même qu’il est nécessaire. La diversité de cette pensée et la multiplication de ses interprétations devraient nous éveiller à quelque chose de sensiblement révolutionnaire et complexe. C’est cet impressionnant maillage qui jaillit de ces deux lectures enroulées. Lorsqu’on en vient à mettre face à face deux totems bancales comme la Réflexion et l’Action, on voudrait que ça soit comme un prolongement naturel l’un de l’autre, un mouvement de balancier équilibré et nutritif, et non pas comme une confrontation. Il se trouve que nous sommes souvent déçus. En tout cas, moi je le suis. L’écologie est éminemment politique, mais peut-être d’une façon trop noble et qui n’existe plus. C’est un contrat social qui n’a pas besoin de nous pour englober le Monde. Et c’est sans doute là les limites d’un mouvement politique qui se voudrait millénariste, mais qui, jusqu’à présent et par notre grâce, n’est encore qu’un gros lobby moyennement puissant.

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*Je voudrais faire ici un petit aparté pour dire deux mots sur Baptiste Lanaspèze et Wildproject. C’est une maison précieuse et rarissime à plus d’un titre. Précieuse, car depuis dix ans elle s’échine à défricher la pensée écologique dans son ensemble (du livre culte et originel de Carson, Printemps silencieux, aux classiques de J. Baird Callicott et Arne Næss), mais aussi toutes les humanités souterraines loin de la rigueur académique (on lui doit ainsi le recueil d’articles de Phillipe Pujol sur le système des trafics de drogues à Marseille). Rarissime enfin, car comme sa voisine Agone, elle est restée loin du trou noir éditorial parisien, ce qui, dans un pays aussi brutalement jacobin comme la France s’apparente à la victoire d’un cul-de-jatte en finale du 100m des Jeux Olympiques.


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