La politique est une chose intime…

Billet de blog
le 18 Sep 2019
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La politique n'est pas qu'affaire d'expertise,  Ce texte je ne l'écris pas comme un Ego trip ou un exercice de style pompeux. J'y mets beaucoup de choses dont on ne parle que rarement, parce qu'elles sont supposées nous gêner. Pourtant dans tous les débats en cours et à venir, l'empathie est plus que nécessaire si nous voulons toutes et tous parvenir à dépasser les désaccords et construire sur des fondements solides.

Image LC

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Kader est fatigué de me parler et marque son désaccord  en  me tournant ostensiblement le dos. En guise de réponse à mes arguments il me lâche :  « tu comprends décidément rien Mohamed, la politique est une chose intime » ! Je ne sais plus de quelle nature était notre divergence, ni même le sujet de la discussion, mais cette phase tourne dans ma tête comme un mantra. Chaque fois que j’oublie les émotions et l’affect, en plein milieu de mon dialogue intérieur sa voix surgit pour me répéter cette assertion.

Ce texte je le livre sans pudeur pour dire ce qui ne se dit presque jamais dans nos débats politiques, techniques, alambiqués et conflictuels. Tous nos principes, les préalables que nous posons et les valeurs que nous défendons sont imbriqués dans l’écheveau de nos émotions, de nos expériences, de notre passé et de notre éducation.

J’écris aussi ce texte pour rétablir certaines vérités sur les gens des quartiers populaires et récuser les clichés sur l’agressivité « naturelle » des habitants. En réalité trop souvent cette image est utilisée à dessein, comme celle du procès en compétences, pour marginaliser les acteurs politiques issus de ces quartiers. Ainsi la Démocratie ou plutôt le prix de la Démocratie est celui-là. Il faut se confronter à ces vérités, à ces parcours interlopes d’écorchés vifs, de relégués et ne jamais oublier de faire le pas de côté nécessaire pour rétablir les comportements dans la grille de lecture des rapports de domination, dans la machine à broyer des discriminations et dans le carcan des inégalités de droits et de traitements ! J’ai toujours aimé Robespierre et St Just parce qu’ils aspiraient à cet absolu égalitaire que la révolution bourgeoise à guillotiné puis monstrifié.

Oui nos réunions sont agitées, bruyantes, pleines de colère légitime et de paroles fortes. Des paroles qui transpercent, coupent, fendent le velours confortable des conventions et des convenances. Mais il n’y a presque jamais de haine ou de volonté de nuire. Ce sont des catharsis qui se répètent inlassablement, parce que le système qui crée cette douleur individuelle et collective ne prend jamais de pause. Mais le contenu politique est là, il est dense, intense, incandescent, mais démocratiquement vital ! il faut l’appréhender avec respect, parce que notre responsabilité est systématiquement engagée lorsque l’on travaille avec le peuple et que l’on prétend travailler POUR le peuple !

Je ne sais pas si le débat peut avancer par ce biais, mais je dois ces mots à mes camarades, à mes frères et mes sœurs de lutte, à mes voisins, à mes amis, à ma famille…je leur dois cette déclaration, pour leur rendre le millième de ce qu’ils m’ont donné et qui me structure jusque dans mon inconscient. Quelques artéfacts d’humanité, d’amour, de fraternité, de larmes et de révolte, qui font que je suis comme tant de militants et d’habitants des quartiers populaires, un être complexe, clivant (parfois), mais humain, terriblement humain…

Il fait froid ce matin de novembre dans le local de Jamila à Air Bel. Je la regarde me parler et me raconter son histoire. Cette saleté de bactérie qui lui pourrit la vie et qui a emporté son frère. Ida est là aussi et de sa voix puissante de déesse africaine elle me dit sa fatigue, le mépris et la blessure narcissique profonde que la pauvreté et la relégation provoquent dans sa psyché. Audrey opine du chef et confirme tous les propos de ses amies. J’en suis bouleversé et quelque peu désemparé. Je n’ai pas encore intellectualiser la problématique de ce quartier. Je regarde Sid qui m’a amené là en me demandant ce que je vais pouvoir faire ? Contre qui et contre quoi je dois me battre ? Silencieux et hiératiques, Nordine, Kader (un autre) et Claude m’observent avec méfiance comme des statues Moaï. Avec Karima nous avons mis des mois à travailler avec ce collectif et nous sommes passés par toutes les phases de la cyclothymie. Mais j’y ai gagné beaucoup plus que ce que ça m’a couté en énergie, en temps et en réflexion . J’y ai gagné des sœurs, des frères, des camarades pour la vie…

Je suis debout là, au milieu de tout et de nulle part, devant la grille d’un chantier de la Busserine que nous bloquons depuis 10 jours. Il y’a des journalistes et des caméras, je dis des choses dont je ne me souviens plus et qui sont sans importance en réalité. Sid et Emile me disent de parler et de parler fort ! Zora fend la foule et se met à hurler ce qu’elle sait mieux que personne, ce qu’elle vit comme tant d’autres. Elle pose cette question qui ouvre un gouffre sous mes pieds : « Pourquoi, pourquoi doit on se battre pour chaque démarche, pour chaque geste du quotidien ? Pourquoi cette vie de chien ? »…je n’ai pas de réponse satisfaisante. Lui dire que le monde est ainsi fait ? Je ne m’y résous pas ! Je réponds par l’action. Je ne sais faire que ça, bloquons le rond-point comme les habitants le demandent. Nous avons gagné provisoirement, une délégation a été reçue en préfecture et certaines revendications entendues…mais presque 5 ans après la même histoire se répète, comme si les habitants des quartiers étaient autant de Sisyphe. Sauf qu’aucun de nous n’a déjoué la mort et trompé Thanatos. Nos petits frères que nous enterrons à intervalles réguliers sont là pour en témoigner.

Il fait beau, c’est le mois d’Avril et les fleurs volent au vent. Kamel me dépasse de plus d’une tête, son regard noir, sa longue barbe et son corps taillé à la serpe tranche avec ses gestes et sa voix d’une infinie douceur. Il me salue et m’enlace de ses bras comme pour me transmettre ce que j’oublie si souvent « la politique est une chose intime ». Je sens au travers de cette étreinte cette humanité déchirante qui l’habite. Je sens aussi le trouble abyssal qui lui noue les entrailles, cette responsabilité qui transforme ses nuits en jours et son sommeil en vague souvenir. Kamel porte ce fardeau sur ses épaules et le souci de ses 77 collègues menacés par un plan social qui ne veut pas dire son nom. Sur la terrasse de ce Mc DO, les mines sont préoccupées, Tony me jauge et me raconte tous les contacts et les pseudos soutiens qui sont venus les inciter « à lâcher l’affaire ». Coralie m’explique tranquillement le dossier technique, pendant que Kamel perpétuellement dans la tornade qui l’englobe fait les cent pas au téléphone…quelques mois plus tard dans le parking devant mon lieu de travail et après des heures et des heures de discussions, de mobilisations et de luttes partagées, je reçois un appel, j’entends des cris de joie et des gens qui pleurent, les voix de Tony, de Kamel et d’Anoussone s’entremêlent dans un galimatias inaudible. Le tribunal nous a donné raison…je  m‘assois sur un parpaing, comme pris d’un vertige. Je crois que j’ai pleuré, tout seul à l’abri des regards et de l’incompréhension. Je savais que la lutte serait encore longue, mais mon dieu que cette minute de pur bonheur était belle. Le soir même je les ai rejoints et Tony (entre autres)  m’a sauté dessus en criant des mots qui sortaient dans le désordre…oui moi aussi je t’aime, mon frère  !

Je suis au pied des escaliers de la gare St Charles nous sommes des milliers, pour la plupart venus des quartiers, à manifester notre accablement devant ce déferlement de violence qui emporte notre jeunesse du mauvais côté de l’éternité. Des dizaines de collectifs se sont unis, des habitants aussi se sont mobilisés pour que cette journée soit à la hauteur. Nous sommes plusieurs sur le camion a haranguer la foule qui n’a même pas besoin de nous. Le cortège s’ébranle et nous descendons vers la préfecture en chantant, en riant , en pleurant ceux qui sont tombés. Je suis aux premières loges à l’arrière du camion qui roule sur le cours Lieutaud et je regarde le carré de tête où les mamans ont été placées. Certaines portant des T-shirts à l’effigie de leurs enfants, d’autres brandissant des portraits et d’autres encore comme soutenues malgré elles, tellement la douleur qui les affligent entrave leurs mouvements. Je regarde leurs visages et je n’entends plus ni le bruit de la sono ni celui de la foule, je suis connecté à cette immense chagrin, je ressens l’injustice universelle qui consiste à voir ses enfants partir avant soi. Je compatis, et pour ne pas sombrer je maudis les indifférents et les yeux fermés. Ceux qui s’en foutent et ceux qui peuvent changer les choses et ne le font pas. Mon engagement est là, mon honneur et mon obsession. Je ne trouverais de véritable repos que si je contribue à changer cette fatalité. Assez de larmes, assez de sang ! De Profundis…

Le local de l’association qui nous accueille aux Flamants est surpeuplé. Il peut recevoir 50 personnes nous sommes 200 avec les journalistes. Ce matin du 3 décembre 2013, 30 ans après la marche pour l’égalité et contre le racisme, nous présentons avec fierté le fruit d’un travail collectif de plusieurs mois : « Les 101 Propositions – Urgence Sociétale ». Ce travail vient conclure une quinzaine d’assemblées populaires organisées par le Collectif des Quartiers Populaires de Marseille dans tous les quartiers nord et même une fois, invités par une association des quartiers Sud. Nous avons essayé avec Karima de mettre en œuvre ce vieux fantasme de la Démocratie directe. La vraie, celle qui ne laisse personne indemne, celle qui fait peur parce qu’elle est la substance organique du principe démocratique. Combien de témoignages, combien de débats, combien de fous rires et de prises de têtes ? Je n’en ai pas tenu le compte. J’ai essayé avec d’autres de compiler et de respecter cette parole franche, dure, pleine d’épines. J’ai essayé avec mes collègues de rendre compte de l’âpreté de cette parole, sans l’enjoliver et sans la caricaturer. J’ y ai mis tout mon cœur comme Soraya, Karima, Muriel,  Hanifa, Agathe et tant d’autres que je ne peux pas citer. Je m’y suis consumé, intégralement. Parce que le peuple, mon peuple n’est pas une abstraction. Il n’est ni beau, ni laid, ni honnête, ni menteur, ni ingrat, ni reconnaissant…Il est ! Tout simplement. Je repense à ces réunions, parfois je comprends la peur  que peuvent ressentir ceux qui n’y participent pas. Il faut se dénuder et entrer sans défense dans cette arène qui peut t’aduler un instant et te lyncher la minute d’après. Mais c’est ce que coûte la Démocratie dans son effrayante pureté ! J’ai eu du mal à me remettre de cette expérience, mais j’en ressors ignifugé, immunisé contre les faux semblants, les stratégies d’évitement et les conventions hypocrites de la Démocratie représentative quand elle rompt avec ce qui la légitime…Le Peuple !

La politique est une chose intime et ce qui me fait tenir c’est la chaleur et le soutien de mes camarades, de mes frères et de mes sœurs de lutte. A quelques pas de mois il y’ a toujours Karima qui de son regard profond dicte ma conduite, me rappelle notre éthique. Il y’ a toujours Yazid et son intelligence hors du commun, son sens du dialogue et son calme à toute épreuve. Il y’ a Sid, pas loin qui témoigne de notre enfance commune à Corot, de cette extraction qui m’oblige envers ce peuple et ces quartiers. Il y’ a ma petite sœur Soraya, son sourire lumineux et la poésie lyrique de ses prises de parole .Les plus belles orchidées poussent parfois là où elles ne sont pas supposées le faire. Il y’ a mon alter ego, parfois ma conscience, parfois mon âme damnée. En fermant les yeux, aussi loin que je me souvienne, Salim a toujours été là. Nos gueulantes et nos réconciliations 15 fois par jour, à en épuiser ceux qui nous entourent. Et pourtant sa fougue, sa folie, ses colères légendaires et sa gentillesse m’accompagnent depuis toujours et pour toujours je l’espère. Il y’ a mon père qui regarde au loin et me raconte son passé de ferrailleur en bâtiment, accroupi 8H/jour à tordre des barres de fer.  Il remonte dans ses souvenirs et me raconte l’année 61, celle de son arrivée en France. Les nuits à même le sol, les mandats qu’il envoyait a sa famille. Il me dit que c’était dur et que je n’ai pas idée…Je le regarde couver du regard ses petits-enfants et je me rappelle, perplexe, son ombre tutélaire, son regard intimidant et les douleurs de ses articulations pleines de rouille. Il y’ a ma mère, je prends ses mains abimées dans les miennes. Je les retourne et lis le parchemin de sa vie de labeur, de son courage et des sacrifices qu’elle a fait pour ses enfants. J’y lis aussi mes regrets de l’avoir fait tant pleurer avec mes gredins de frères. Elle pose parfois sa tête sur mon épaule et y dépose le sel de ses larmes. Je l’ emporte précieusement comme une relique.

La politique est une chose intime…je repense à celles et ceux que j’ai croisé, que j’ai aimé et qui m’ont aimé. Je repense aux malentendus, aux manipulations qui divisent et qui éloignent. Je repense à Fanon et je me dis combien il avait raison. La politique cabosse, abime, blesse et parfois  tue. Mais la politique est une aventure passionnante, un don de soi, une ambition irréductible et forcément collective. La politique est une chose intime, elle est ce à quoi nous aspirons. Cet espoir fou qui bat au rythme de notre cœur et se cache dans les circonvolutions les plus lointaines de notre cerveau. La politique est un absolu, la politique est une chose intime…Ce texte en qualité d’ex voto, je le devais à tous ces gens que l’on tente de désincarner. Les quartiers populaires sont habités par des femmes et des hommes, il ne sont pas cette Terra Incognita peuplée de chimères et de Léviathans. Ces femmes et ces hommes habités par cette flamme qui peut effrayer dans certaines réunions, mais une flamme qui réchauffe et protège.

Par le sel et le pain partagé je jure de ne jamais les trahir…

 

Mohamed Bensaada                                                                     18 Septembre 2019

 

Commentaires

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  1. MM

    Je déveloperai plus tard.

    Après avoir lu ce superbe billet, il me semble que l’horizon indépassable n’est pas l’empathie, mais la solidarité…

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