Une entrevue entre le député Mohamed Laqhila et des gilets jaunes tourne au vinaigre

Info Marsactu
Violette Artaud
28 Déc 2018 56

Alors que le président de la République a annoncé une "grande concertation" pour sortir du conflit social avec les "gilets jaunes", certains sont déjà allés à la rencontre de leurs députés. Mohamed Laqhila, élu des Bouches-du-Rhône, a reçu trois d'entre eux. La rencontre fût tout sauf paisible, et les manifestants en sont ressortis choqués par les propos du député.

Photo Assemblée nationale

Photo Assemblée nationale

“Je les ai virés !”. Questionné par Marsactu, Mohamed Laqhila, député Modem des Bouches-du-Rhône, a décidé de ne pas mâcher ses mots. En cause, une discussion mouvementée qu’il a eue avec une délégation de trois représentants des gilets jaunes de la Barque, le 18 décembre dans son bureau à Puyricard. “Je les ai virés parce qu’ils m’ont manqué de respect”, s’agace l’élu, dix jours après la rencontre. Un “manque de respect” que ce dernier semble avoir rendu à ses interlocuteurs.

“Je ne m’attendais pas à grand chose mais je ne pensais pas être méprisée à ce point. Franchement ça m’a choquée“, rend compte de son côté Béatrice*, présente ce 18 décembre dans le bureau du député aux côtés de Sébastien et Jérôme, également mobilisés sur le péage. C’est ces derniers qui, après avoir entendu le président annoncer une “grande concertation” ont décidé de solliciter leur député. Une sollicitation a laquelle Mohamed Laqhila a répondu positivement.

“Je leur ai dit de partir faire les guignols sur un rond-point”

“Nous nous étions fixé des revendications à présenter, comme la TVA à 0% pour les produits de première nécessité, les injustices fiscales et sociales, l’écologie et les violences policières. Mais nous n’avons pas eu le temps de tout aborder”, poursuit Béatrice, rejointe par Sébastien. “Au début de l’entretien, le député a été accueillant, jusqu’à ce que nous abordions la question de la légitimité des députés.”

Les deux parties prenantes de cette réunion s’accordent sur l’étincelle. “Tout allait bien jusqu’au moment où ils m’ont dit qu’il n’y avait que des guignols à l’Assemblée”, se remémore le député. Les gilets jaunes expliquent, eux, avoir employé le terme dans le sens du mot “marionnette” pour mettre en avant “un gouvernement qui fait voter des lois sans prendre en compte l’avis des députés”“L’image était sûrement maladroite mais a été amenée avec des gants. Nous lui avons dit de ne pas se vexer, que nous n’avions pas trouvé d’autres images mais que c’était l’impression que nous avions. Nous sommes toujours restés courtois, contrairement à lui”, défend Béatrice. Selon cette dernière ainsi que ses collègues, le député aurait ensuite lâché, entre autres, cette phrase :

Moi je me fais engueuler tous les jours, on me dit ‘vous devez tenir le cap !’ C’est pas 10 000 guignols qui vont nous arrêter dans notre démarche.

Œil pour œil, dent pour dent. Le député confirme avoir tenu ces propos. Il estime avoir répondu en conséquence à des interlocuteurs “pas respectueux et pas éduqués” avant de leur demander de partir “faire les guignols sur un rond point”. Mohamed Laqhila explique avoir voulu mettre fin à la rencontre “pour éviter de répondre avec la même violence à quelqu’un qui m’agresse et qui n’a rien à faire dans mon bureau”, juge-t-il. Il poursuit : “J’ai reçu d’autres personnes avec qui ça s’est très bien passé mais le comportement de ces gens est scandaleux. Ils sont dans l’illégalité. On a le droit de manifester mais pas de bloquer les gens et de les empêcher de travailler.” Pour les gilets jaunes, le député a sauté sur l’occasion. “Il a profité d’une parole malheureuse pour mettre fin au débat qui au final, le gonflait”, rend compte Jérôme. Résigné depuis, ce gilet jaune avoue, avec colère, avoir voté pour Mohamed Laqhila en 2017. Il n’était pas au bout de ses surprises.

“J’assume mes propos”

Toujours selon ces gilets jaunes, qui ont pris des notes pendant l’entretien, Mohamed Laqhila a tenu les propos suivants :

On ne va pas pouvoir voter les réformes à cause des guignols qui bloquent la France. Vous voulez faire fuir les riches, continuez comme ça ! On a 8 millions de pauvres, on fait venir des pauvres plus pauvres que nous, on fait fuir les riches et c’est très bien. On aura 8 millions de pauvres et d’assistés.

Des paroles que le député assume en partie seulement. Selon lui, ils auraient été prononcés lors de l’évocation de la question de l’ISF, impôt sur la fortune supprimé en 2017 et que les gilets jaunes voudraient voir rétablir. “J’assume mes propos. Nous avons supprimé l’ISF car nous ne sommes pas obligés de faire partir à l’étranger les gens qui doivent le payer, se défend Mohamed Laqhila. Oui, il y a en France 8 millions de pauvres et on reçoit des gens encore plus pauvres qui traversent la Méditerranée pour ne pas mourir dans leur pays. J’assume cette solidarité nationale qui doit aussi servir aux accidents de parcours qui peuvent mettre des gens au chômage. Je n’ai pas parlé d’assistés, mais de solidarité.”

Pourtant, les gilets jaunes sont formels. “Il a parlé sous le coup de la colère et c’est le fond de sa pensée qui s’est ouvert. Cela est représentatif du problème”, s’offusque Sébastien. Et pour preuve, lui comme ses deux collègues témoignent d’une prise à parti. “Je suis au chômage et monsieur Laqhila m’a clairement dit de chercher du travail plutôt que de m’amuser autour d’un rond point. Comme si trouver du travail et monter une entreprise était facile pour tout le monde”, raconte Béatrice. “Comme si les chômeurs n’étaient pas des citoyens, c’est hallucinant!”, ajoute Sébastien.

“Ils se sont sentis méprisés mais il n’y avait pas de quoi. Ils se sont montés la tête, esquisse-t-on dans l’entourage du député. Il s’est énervé mais il faut le comprendre. Il s’était couché à 6 heures du matin pour voter la loi sur le budget et on lui dit que c’est un guignol.” Un coup de nerfs que les gilets jaunes de la Barque, bastion du mouvement dans le département, ne sont pas prêts d’oublier. “Ça nous donne une idée de la réalité de leur jolie déclaration sur l’ouverture du dialogue”, regrette, amer, Jérôme. “Nous voulions trouver une conciliation, des solutions, mais ça n’a fait que rallumer la mèche”, soupire Béatrice. La grande concertation n’a pas encore commencé, mais déjà le dialogue s’annonce explosif.

*Le prénom de cette interlocutrice a été changé à sa demande

Article en accès libre

Soutenez Marsactu en vous abonnant

1 € LE 1ER MOIS

Si vous avez déjà un compte, identifiez-vous.


A la une

Total redémarre La Mède avec un modèle économique encore fumeux
Habemus Total. Une fumée s’envole dans le ciel de Châteauneuf-les-Martigues. Elle est noire et fait office d’annonce pour les riverains : la Mède redémarre...
L’ouverture nocturne de la plage des Catalans revient à la barre du tribunal
Sera-ce la bonne ? Une décision de la cour administrative d'appel est sur le point d'influencer le devenir de l'apéro-les pieds-dans-l'eau-d'un-coup-de-vélo. C'est en tout...
Malades de la pollution à Fos : “Les personnes peuvent aussi être expertes de leur corps”
L'équipe du projet de recherche Epseal vient de dévoiler le deuxième volet de son étude. En 2017, ces universitaires franco-américains lancent un pavé dans...
Les États généraux de Marseille oscillent entre contre-pouvoir et stratégie électorale
"Quitte à mettre les pieds dans le plat je vais le dire : je veux qu'il y ait un homme ou une femme issue...
Maryse Joissains : “Les procès, tout ça, cela a été fait pour m’empêcher d’être candidate”
Élue depuis 2001, la maire Les Républicains d’Aix-en-Provence a annoncé à Marsactu son désir de briguer un quatrième mandat. À 76 ans, et malgré...
Trois immeubles menacent ruine et ferment une station de métro jusqu’à nouvel ordre
La place Jules-Guesde vibre de son activité habituelle, ce jeudi matin. Les turfistes cochent les cases autour du kiosque central. Quelques chibanis cherchent l'ombre...

Commentaires

Vous devez être vous-même abonné pour écrire un commentaire sur un article réservé aux abonnés.

Ajouter un commentaire

Vous avez un compte ?

Mot de passe oublié ?


Ajouter un compte Facebook ?


Nouveau sur Marsactu ?

S'inscrire