Sommée de prendre parti sur la prostitution, la majorité municipale assume ses divergences

Décryptage
le 29 Mar 2024
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Une douzaine d'associations marseillaises qui prônent l'abolition de la prostitution se sont réunies en collectif. Avec la conseillère municipale Nathalie Tessier comme marraine, Abolition Marseille et 13 interpelle les élus locaux et les invite à se joindre à cette lutte. Si certains représentants municipaux ont répondu présents, la Ville refuse d'adopter une position unique sur le sujet.

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L'hôtel de Ville de Marseille. (Photo DR)

L'hôtel de Ville de Marseille. (Photo DR)

“Nous ne trouvons pas toujours de la part des acteurs et actrices de la vie publique le soutien que l’on pourrait attendre d’élu.es de la République”. Dans un courrier adressé aux élus de Marseille et des Bouches-du-Rhône, le collectif Abolition Marseille et 13, demande aux collectivités de s’impliquer sur la question de la prostitution. Et, entre les lignes, d’adopter un positionnement plus tranché. Une requête formulée une nouvelle fois mercredi 20 mars denier, à l’occasion de la conférence de presse de lancement de cette antenne marseillaise.

L’Amicale du nid, et la douzaine d’autres structures associatives et militantes réunies sous la bannière du collectif, portent une cause commune : une position abolitionniste vis-à-vis de la prostitution. Autrement dit, elles prônent une vision qui appelle, “non pas à prohiber la prostitution”, soulignent-elles, mais à considérer les personnes en situation de prostitution comme victimes d’un système de domination qu’il faut combattre. En ciblant notamment les proxénètes et les clients. “C’est une question transversale qui s’inscrit dans la lutte contre les violences faites aux femmes. Il y a une imbrication des systèmes de domination, et la prostitution est à la croisée des violences économiques, patriarcales et racistes”, estime Daniela Levy, porte-parole d’Osez le féminisme 13, et membre de ce nouveau collectif.

Contrairement à d’autres courants qui militent pour accorder plus de droits sociaux aux travailleuses et travailleurs du sexe, les militantes dites “abolitionnistes” défendent la pénalisation des clients de la prostitution, comme le prévoit la loi du 13 avril 2016. Une mesure qui divise au sein des différents mouvements féministes et qui, selon plusieurs organisations qui y sont opposées, rendrait les prostituées plus précaires, et entrainerait une hausse de violences à leur encontre. Cette même loi, adoptée par l’ancienne majorité socialiste à l’Assemblée nationale, abroge le délit de racolage et met en place le PSP, pour “parcours de sortie de la prostitution”. Un dispositif qui fixe un cadre pour accompagner celles et ceux qui veulent sortir de ce milieu et sur lequel les associations, abolitionnistes ou non, se rejoignent pour pointer l’insuffisance en termes de moyens et d’application.

Des membres du collectif Abolition Marseille et 13, créé en février 2024. (Photo : Julien Vinzent)

Fracture idéologique

Au-delà des fractures idéologiques qui traversent le mouvement féministe français, les membres du collectif Abolition Marseille et 13 dénoncent des “agressions lors des manifestations” et du “vandalisme de locaux”.  C’est notamment le cas au sein de l’association le Mouvement du nid, dont la porte aurait été fracturée trois fois, selon son représentant François Wioland, qui a porté plainte systématiquement. “La dernière fois, c’était en janvier. Nous avions trouvé un mot qui disait « putes et fières de l’être ». C’est signé…”, précise-t-il. “Nous avons été invectivés lors de la manifestation pour le droit à l’IVG. Me faire traiter de putophobe, moi qui reçois des prostituées dans mes permanences, j’ai mis plusieurs jours à m’en remettre !”, complète Martine Ragot, militante de Femmes solidaires Marseille. En parallèle au débat sur la prostitution, la question de l’inclusion des femmes transgenres au mouvement contribue à creuser le fossé entre les deux camps, les tenantes de l’abolition étant régulièrement accusées de transphobie par leurs opposantes. Des conflits qui ont tendance à “détourner des vrais enjeux, soutenir les victimes de la prostitution, former ceux qui sont en contact avec elles et punir les violences”, regrette Daniela Levy.

Le problème, c’est quand les gens qui portent ces idées, qui ne sont dans la réalité pas si costauds électoralement et si nombreux que ça, l’emportent dans une assemblée de collectivité.

Geneviève COuraud, Amicale du nid

” On ne nous respecte pas, alors que nous avons la loi de notre côté”, regrette Geneviève Couraud, ancienne élue et militante, entre autres, à l’Amicale du nid, association qui accompagne les personnes qui souhaitent sortir de la prostitution. “La France est abolitionniste”, affirme-t-elle. D’où l’appel à un positionnement plus net de la part des collectivités. “Tous les partis ne partagent pas la même approche de la prostitution, c’est la vie, c’est comme ça. Le problème, c’est quand les gens qui portent ces idées, qui ne sont dans la réalité pas si costauds électoralement et si nombreux que ça, l’emportent dans une assemblée de collectivité”, pose l’ancienne présidente de l’observatoire départemental des droits des femmes.

Derrière lui, le Collectif Abolition Marseille et 13 compte des marraines de poids, dont la sénatrice Marie-Arlette Carlotti (PS) mais aussi Nathalie Tessier, conseillère municipale (PCF) déléguée aux droits des femmes et à la lutte contre les violences faites aux femmes. Cet engagement traduit-il un positionnement de la Ville de Marseille sur la question ? “Non”, répond la mairie par la voie de son service presse, “les élus, comme les citoyens, ont un positionnement et un engagement personnel sur le sujet.” Nathalie Tessier, n’a, quant à elle, pas souhaité répondre aux questions de Marsactu.

À la mairie, on ne tranche pas

En effet, à l’image du débat qui traverse la société, des visions divergentes semblent cohabiter au sein de la majorité municipale sur ce sujet. Comme le souligne Thierry Schaffauser, membre du syndicat le Strass, la Ville n’a “jamais pris d’arrêté pour entraver l’activité des travailleuses du sexe”. Chose qui a été faite dans d’autres villes, comme Toulouse ou Paris, précise-t-il. Autre exemple, le centre LGBTQIA+ de la ville, financé en grande partie par la mairie de Marseille revendique, dans son manifeste, la défense de “la libre disposition de son corps” et demande “la légalisation du travail du sexe et lutte contre la traite des êtres humains”. “La loi de 2016 est celle de la République, on ne peut pas voir ça dans un local payé par une collectivité”, reproche Geneviève Couraud.

Les travailleur·ses du sexe n’ont aucune leçon à recevoir de personne. Il faut qu’elles puissent travailler dans les conditions les plus dignes et les meilleures possibles.

Théo Challand Névoret, adjoint au maire

“Les travailleur·euses du sexe n’ont aucune leçon à recevoir de personne. Il faut qu’elles puissent travailler dans les conditions les plus dignes et les meilleures possibles et que leurs droits soient respectés, pour qu’elles ne soient pas exposé·es à des dangers”, déclare pour sa part Théo Challande Névoret, adjoint au maire (EELV) chargé de la démocratie locale et de la lutte contre les discriminations. Une position qui ne l’empêche pas d’apporter un “soutien total à la lutte contre la traite d’êtres humains et un soutien total pour une vraie protection des victimes”. À titre individuel, “en tant que personne, et en tant que militant”, Théo Challande Névoret appelle à une meilleure politique publique pour les parcours de sortie de prostitution. “Il faut un bon accompagnement pour les personnes qui veulent s’enfuir ou arrêter”. Une position qu’il partage notamment, au sein de l’équipe municipale, avec Sophie Roques, adjointe déléguée à l’état civile. Je pense qu’il faut abolir les lois pénalisant le recours à la prostitution et en établir d’autres pour qu’elles ne pénalisent, n’isolent et ne fragilisent pas les travailleur·se·s du sexe, tout en continuant à traquer et poursuivre les réseaux de trafics et de traite d’êtres humains (proxénètes, réseaux mafieux, exploitation sexuelle de mineur·e·s). C’est la position de l’association que je préside HES LGBTI+ et c’est la mienne que j’assume pleinement”, nous écrit-elle.

Depuis son lancement, le collectif abolitionniste a quant à lui reçu le soutien de quelques adjoints municipaux. Parmi eux, Pierre Huguet (Génération.s), chargé de l’éducation, Audrey Gatian (PS), chargée de la politique de la ville et des mobilités et ancienne présidente et co-fondatrice d’Osez le féminisme dans les Bouches-du-Rhône ou encore Audrey Garino, adjointe (PCF) aux affaires sociales. Auprès de Marsactu la collectivité dirigée par Benoît Payan rappelle son “soutien aux femmes victimes de violences sexistes et sexuelles” mais se refuse à assumer “une position unique sur le sujet de la prostitution, qui représente un enjeu sociétal, un débat qui a lieu à l’échelle nationale.” Un “ni-oui ni-non” qui pourrait bien finir par lasser les associations.

Avec Julien Vinzent

Actualisation le 29 mars à 10 h : ajout de la position de Sophie Roques et retrait d’une phrase indiquant que Théo Challande était le seul élu publiquement sur cette ligne.

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Commentaires

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  1. zaza zaza

    Je regrette que nulle part l’on ne parle pas de la prostitution des mineurs. Théo Challande va là aussi dire que les mineurs subissant le système prostitutionnel n’ont pas de leçon à recevoir.

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    • kukulkan kukulkan

      je pense que votre commentaire est diffamatoire, laisser penser que cet élu serait favorable à la pédocriminalité n’engage que vous et n’a aucun fondement.

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    • julijo julijo

      oui zaza, je pense que le commentaire de theo challand a été mal compris de votre part.

      parlez en, vous des mineurs qui se prostituent, c’est un grave problème.
      parlez en.

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  2. kukulkan kukulkan

    on voit bien sur la photo que ce collectif rassemble des personnes plutôt agées, dépassées par les débats et combats d’aujourd’hui faits de pragmatisme et non plus de pureté théorique.
    On voit bien dans tous les pays qu’abolir, interdire et punir durement la prostitution, clients ou travailleur.ses ne fait que précariser et mettre en danger ces milliers de femmes.
    Si le fond est bon : les prostituées sont, comme les femmes en général d’ailleurs, victimes d’un système d’opression patriarcal, sexiste, raciste et classiste, la solution à trouver est celle qui conduira au moins de souffrance.
    Et ce n’est clairement pas l’abolition, qui est tout simplement hypocrite, impossible et illusoire.
    Pour une reconnaissance pleine et entière des droits des travailleuses du sexe, avec la création de dispositifs efficaces pour en sortir pour celles qui le souhaitent.

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    • julijo julijo

      bizarres les commentaires !

      “des personnes plutôt agées, dépassées par les débats et combats d’aujourd’hui faits de pragmatisme et non plus de pureté théorique.”
      ah bon ? et à quoi vous voyez ça ?
      j’en repère sur la photo qui ont plutôt l’air d’avoir entre 30 et 40 ans !!?!
      et puis comme la plupart sont membres du collectif la fréquentation des gens qu’elles reçoivent ne les laisse pas s’éloigner de la réalité. je connais bien “le nid”, je vous assure que la motivation reste entière…malgré leur grand âge !!

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    • jacques jacques

      Marthe Richard,sort de ces corps! C’est les veuves qui clôt!

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    • Alceste. Alceste.

      Ne seriez-vous vous pas vous même oppressif, raciste,,sexiste dans vos propos.Toutd’abord concernant les personnes présentes sur la photographie avec un jugement plus que limite et vous oubliez aussi la prostitution masculine. Quand on attaque le sexisme faut aller jusqu’au bout

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    • RML RML

      D’un côté vous pointez la possible diffamation, à juste titre, du commentaire précédent, de l’autre vous discriminez en fonction de l’âge…dommage.
      Vous venez de perdre tout crédit…

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  3. MarsKaa MarsKaa

    Ce debat est complexe, parce qu’il y a plusieurs formes de prostitution et plusieurs parcours personnels qui mènent à la prostitution. Si les deux “courants” évoqués dans l’article semblent d’accord sur la protection des personnes concernées, il semble que ce qui les oppose est la vision que chacun a des prostitué. es : sont-elles des personnes victimes à protéger, ou des personnes actrices de leur vie à respecter ?
    Aucun des deux courants ne me semble avoir raison tout seul, parce que les situations sont très différentes, et qu’il faudrait une approche alliant les 2 ! Mais l’animosité est très (trop) forte entre ces 2 courants, en raison d’un passif sur diverses luttes, et il est difficile de tenir une position intermédiaire, ce que je regrette.

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  4. Alexeï Mikhaïlovitch Alexeï Mikhaïlovitch

    Les abolitionnistes ne veulent pas protéger les travailleuses et travailleurs du sexe, ils et elles veulent les stigmatiser, les livrer à la traite des êtres humains et aux clients violents.

    C’est ça être abolitionniste. Vous voulez aider les situations contraintes ? Attaquez vous aux réseaux et aidez les victimes.

    Il n’y a aucun respect à avoir pour ce courant de pensée.

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    • Alexeï Mikhaïlovitch Alexeï Mikhaïlovitch

      L’abolitionnisme c’est la volonté de voir les prostituées en garde à vue et humiliées pour racolage passif. L’abolitionnisme, c’est les bourgeois réactionnaires en cheville avec les trotskystes et les rouges-bruns.
      L’abolitionnisme n’aide pas, il opprime.

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