Rue d’Aubagne, “on a besoin d’espoir, sans oubli, ni pardon”

Reportage
le 6 Nov 2020
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Deux ans après les effondrements de deux immeubles rue d'Aubagne, habitants et militants ont rendu hommage aux huit victimes. Malgré les restrictions imposées par le couvre-feu, ils étaient plusieurs centaines sur la place pour dire leur tristesse et leurs attentes.

Le 5 novembre, un peu avant 9 heures, le soleil passe dans l'axe de la rue d'Aubagne.

Le 5 novembre, un peu avant 9 heures, le soleil passe dans l'axe de la rue d'Aubagne.

9h05. Le silence se fait sous le ciel d’un bleu limpide sur lequel les murs blancs de ce qu’il reste des 63, 65 et 67 rue d’Aubagne contrastent violemment. Une église voisine fait sonner le glas et égraine les huit minutes d’un hommage silencieux. Ce jeudi 5 novembre, pour la deuxième année, les militants, les parents, les passants rendaient hommage aux huit victimes des effondrements.

Quelques minutes auparavant, des torches s’embrasaient au pied de la statue d’Homère. Il n’y en a plus huit mais des dizaines, prises en main par des militants du collectif du 5 novembre, quelques élus et des habitants du quartier. Parmi eux, il y a Djamel, un des jeunes qui occupent régulièrement la place. Chemise blanche brodée, cheveux coiffés au gel, “j’ai cours après”, sourit-il, torche en main.

De nombreux élus

Deux ans après le drame, il n’y a pas eu l’hommage officiel prévu par la mairie du fait du confinement. Mais un rassemblement a pu se faire malgré les restrictions imposées par l’état d’urgence sanitaire. Au nom du collectif Marseille en colère, Khaouter Ben Mohamed remercie les autorités d’avoir fait preuve de souplesse. À la différence du premier hommage, en 2019, les élus sont présents en grand nombre : Benoît Payan, le premier adjoint, Patrick Amico, adjoint à l’habitat, Pierre Huguet aux écoles, Pierre-Marie Ganozzi à l’éducation, Aïcha Sif à l’agriculture urbaine, Sophie Camard, la maire de secteur… La maire de Marseille, Michèle Rubirola se recueillera seule, dans l’après-midi. Cas contact d’un malade du Covid, elle est en quarantaine le temps que le doute soit levé.

Un autel avec fleurs et bougies a été improvisé sous les photos des victimes, place du 5-novembre.

Pour l’heure, c’est l’émotion qui domine. Face au vide, une parente de Chérif, l’un des disparus éclate en sanglot : “miskin, miskin… Le pauvre, il est parti”, chuchote-t-elle dans les bras d’une proche. Elles tiennent toutes deux une fleur dont les pétales tombent à terre. Un homme se fraye un passage parmi les gens rassemblés. “Moi, j’habite en face”, maugrée-t-il. Comme pour dire que le rappel du drame est sous ses yeux au quotidien.

Une voix s’élève, venue de la place. Un chant gospel a capella se déploie. Un autre chant est entonné par Nadia Ammour. “Une chanson d’Idir qui parle de la mort”, dit-elle. La frêle chanteuse d’origine algérienne vit dans la rue de l’Arc, à deux pas. Depuis deux ans, elle accompagne régulièrement les actions des collectifs.

“Cela a ouvert une plaie que je pensais refermée”

Après le chant kabyle, elle prend le micro encore pour entonner une chanson inédite sur l’air de Mon amie la rose, reprise par une partie des présents. “On est bien peu de choses et notre amie la rose nous le dit en novembre, chante-t-elle d’une voie de tête qui se brise. On veut encore y croire. On a besoin d’espoir. Sans oubli ni pardon” Les yeux s’embuent. Ceux de Nadia aussi, quand elle traverse la foule sous les applaudissements. Elle garde en mémoire ce matin du 5 novembre 2018 où elle était chez elle et attendait une amie qui, heureusement, n’a finalement pas emprunté la rue d’Aubagne. “J’ai encore en mémoire le bruit des immeubles, raconte-elle à Marsactu. J’ai passé deux jours hors de chez moi. Et quand je suis revenue, il y avait toujours les secours. Cela m’a rappelé le tremblement de terre de Boumerdès [en 2003]. Cela a ouvert une plaie que je pensais refermée“.

Ce sont les crieurs de Noailles qui concluent l’hommage. Régulièrement, ils interviennent pour partager les nouvelles avec le quartier. Pour cette matinée particulière, ce sont les textes des enfants de Noailles qu’ils vont lire. L’écrivain et journaliste Bruno Le Dantec y tient régulièrement des ateliers d’écriture. Il leur a demandé de coucher par écrit leurs rêves pour le quartier de demain, “pour dire à voix haute ce que l’on a envie de vivre”.

Portées par des voix d’adultes, leurs attentes résonnent avec force. Ils voudraient que leur école ne soit plus rue Chabanon, à la lisière du quartier mais là, dans les locaux de l’association Destination famille, au cœur de la rue d’Aubagne. “Je veux que l’école vienne chez nous, là où on se sent bien”, écrit cet enfant de neuf ans. Un autre rêve d’une piscine ouverte à la place du grand trou. “Je veux un quartier plus calme, avec moins de fous comme en haut de la rue. On pourrait tous faire du yoga, de la relaxation. Depuis les effondrements, ça me fait vraiment peur”.

Rêve d’un quartier “plus solide”

Ils rêvent d’un quartier “plus solide” avec moins de choses qui tombent. Une vraie fête pour les quartiers, un endroit pour courir… École, centre social, logements, ces mots d’enfants dits et choisis par des adultes soulignent avec acuité les besoins. Ceux défendus par des collectifs qui ne cessent d’interpeler la Ville sur ses engagements passés et futurs. Celui du 5 novembre publie chaque jour, pour marquer l’hommage, les points d’achoppement qui se font jour avec l’équipe en place.

Ils pointent notamment le non respect de la charte du relogement qu’ils avaient co-construite avec l’ancienne municipalité et la préfecture, les difficultés rencontrées par les délogés qui vivent toujours dans des conditions précaires et rentrent parfois chez eux dans des conditions indignes, dans des immeubles où le péril a pourtant été levé… Une évaluation de la charte va commencer avec l’ensemble des parties prenantes. La manière dont les futurs projets vont réellement inclure la parole des habitants, de tous les habitants, fait partie des sujets sur lesquels la Ville, l’État et la métropole sont attendus. Le chantier ouvert est colossal, à peine moins grand que les attentes.

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Commentaires

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  1. jean-marie MEMIN jean-marie MEMIN

    L’espoir; forme subtile de la résignation…!

    Qu’en pensez vous?

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    • 236 236

      plutôt une force face aux injustices

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  2. Brallaisse Brallaisse

    Silence coupable de l’ancienne majorité.

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  3. Vitamines Vitamines

    “Ni oubli, ni pardon”, le slogan des amateurs de guerre civile.
    Depuis 1500 ans que le peuple français subit des avanies, invasions, massacres, guerres imposées, etc.., heureusement que nous savons “oublier ou pardonner”, sinon on serait encore en guerre contre la planète entière…
    “Oubli ou pardon”, c’est une des caractéristiques des civilisations, par opposition aux “cultures” tribales, barbares, qui font de la vengeance une valeur cardinale.
    Ici, il y a une institution qui s’appelle la justice, sans laquelle notre société serait invivable, car ce serait la “guerre de tous contre tous”.
    Je m’étonne qu’un canard “de gauche” fasse la promotion de ce genre de discours sans prendre un minimum de recul, comme je m’étonne que des élus de “gauche” s’affichent sans moins de recul avec des partisans de la vengeance. Il faut vraiment être désespérément à la recherche d’un électorat – et là encore, ils se font des illusions.

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    • Lecteur Electeur Lecteur Electeur

      Le commentaire de “Vitamines” déforme le contenu de l’article et de la manifestation d’hommage aux victimes ! En plus il introduit le terme de “vengeance” que personne n’a utilisé à propos du drame de la rue d’Aubagne.

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    • Vitamines Vitamines

      @Un électeur…
      L’expression “Ni oubli ni pardon” a été utilisée dans un contexte historique très particulier, celui d’un génocide. Est-on dans un tel contexte? Non.
      “Pas d’oubli”, je comprends.
      “Pas de pardon” : outre le fait qu’on entre là sur un terrain mouvant, celui d’un concept religieux, qui n’a rien à faire dans une république laïque, l’appel à la vengeance est clairement sous-entendu.
      Et il est déplacé, puisque dans une société organisée selon des principes non-tribaux, il existe l’institution de la justice pour sanctionner (pénal) et/ou réparer (civil). Le “pardon” et son contraire “l’oeil pour oeil'” n’ont pas leur place dans notre société, ce n’est pas négociable..
      Si ce n’est pas dans les intentions des manifestants, ils feraient alors mieux de changer de slogan…

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