[Mythes et mythos] La vie fantasmée de Daudet en son moulin

Série
le 18 Août 2020
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Croyant aller visiter le moulin de Daudet, les touristes qui se rendent à Fontvieille peuvent en découvrir quatre. Ceux-ci font l'objet d'une querelle d'authenticité. Quant à l'écrivain, il n'a jamais vécu sur place, contrairement à ce qu'il laisse entendre dans ses Lettres de mon moulin.

Touristes devant le moulin Ribet dit "de Daudet" à Fontvieille. Photo : Pierre Isnard-Dupuy.

Touristes devant le moulin Ribet dit "de Daudet" à Fontvieille. Photo : Pierre Isnard-Dupuy.

La série

Il y a les mythes fondateurs qui offrent une légende à un territoire. Il y a de jolies histoires qui offrent du folklore mais tiennent du mensonge. Inventaire d'été des grands mythes et total mytho.

“C’est mythique ! C’est beau hein l’endroit en plus ? Pour moi c’est ça la Provence”, lance une vacancière sous son chapeau à ses deux ados. Le paysage s’ouvre sur la basse vallée du Rhône, non loin d’Arles. Le cagnard qui tombe sur une pinède peu fournie ne les a pas dissuadés de faire la balade jusqu’à cette colline calcaire, sur laquelle s’élève un vieux moulin à vent. Celui-ci, aurait été la propriété de l’écrivain Alphonse Daudet au sein de laquelle il aurait écrit ses fameuses Lettres, dont la première édition en recueil de nouvelles remonte à 1869.

L’endroit est situé en aplomb du village de Fontvieille, l’un des villages des Alpilles qui offrent une carte postale de la Provence éternelle : rurale et pastorale. Et pour cause, Les lettres de mon moulin, lues par des générations d’écoliers, contribuent à forger un imaginaire provençal. On y rencontre maître Cornille, le vieux meunier ancien propriétaire du moulin ou encore monsieur Séguin et sa chèvre qui lui donne bien du souci. On y croise aussi l’ami de l’auteur, Frédéric Mistral, poète fondateur du mouvement félibrige et acteur du renouveau de la langue provençale.

Pas un mais quatre moulins

Sur les quelques kilomètres autour de Fontvieille, les panneaux routiers indiquent la direction du “moulin de Daudet”. Mais une fois le véhicule laissé à côté de l’office de tourisme, le panneau d’explication au départ du sentier sur les pas de l’écrivain propose une balade à la découverte “des moulins de Daudet”. Ce ne sont pas un, mais quatre moulins que les marcheurs peuvent observer. De quoi en perdre son provençal. L’un n’a plus de toit, semble-t-il depuis longtemps. Le second a été restauré mais sans ses ailes. Les deux autres semblent prêts à fonctionner.

Le moulin Sourdon, le plus vieux des quatre de Fontvieille (1791). Restauré en 2015 avec un toit mais sans ailes. Photo : Pierre Isnard-Dupuy

Lequel des quatre est donc celui de Daudet ? Difficile de se faire une conviction. Malika, la gardienne du moulin Ribet, affirme que c’est bien auprès du sien que l’auteur des Lettres de mon moulin à trouver l’inspiration. En guise de preuve, elle nous récite un extrait de l’Installation, la nouvelle qui ouvre le recueil. Elle y trouve une description qu’elle juge fidèle du lieu, à l’endroit où Daudet écrit avoir rencontré un hibou, habitant du lieu laissé à l’abandon jusqu’à que l’auteur pousse la porte :

“Il garde comme dans le passé tout le haut du moulin avec une entrée par le toit ; moi je me réserve la pièce du bas, une petite pièce blanchie à la chaux, basse et voûtée comme un réfectoire de couvent.”

Un dépliant de l’office de tourisme donne des gages à Malika : “Il correspond le mieux à la description du moulin rêvé par l’auteur car il possède la salle du bas”. Mais quelques lignes plus loin, le document adoube l’autre moulin qui a aussi été entièrement restauré, propriété municipale depuis 2015 : “Le moulin Tissot-Avon fut le lieu de recueil privilégié d’Alphonse Daudet car il est le plus proche du château de Montauban.” La plaque de présentation apposée sur le monument exhume même un extrait d’une correspondance privée, dont nous n’avons pas pu vérifier l’authenticité, pour affirmer que Daudet avait l’intention de l’acheter :

“Ce serait le cas, décidément d’acheter le moulin du père Tissot ; je lui en parlerai quand j’irai là-bas. L’honneur m’oblige à avoir un moulin”.

Jusqu’en 2015, la municipalité mettait même en avant un troisième moulin, comme Le Dauphiné s’en faisait alors l’écho. La documentation distribuée à l’époque aux touristes mentionnait le moulin Sourdon, comme le “lieu de recueil privilégié” de l’auteur. C’est celui qui aujourd’hui a un toit mais pas d’ailes, le plus vieux des quatre, bâti vers 1791. Il est aussi le seul qui ne fonctionnait plus à l’époque contemporaine de Daudet.

Le moulin Tissot-Avon, le plus proche du village de Fontvieille. Photo : Pierre Isnard-Dupuy.
Querelle de moulin
Derrière ces histoires, se cache un conflit de village des années 2010. La famille Bellon, qui possède le moulin Ribet, celui estampillé “moulin de Daudet”, louait le lieu jusqu’en 2011 à la municipalité, qui en assurait la gestion. Mais Jacques Bellon, fils d’un ancien maire, ne renouvelle pas le bail, accusant le maire Guy Frustié de ne pas avoir pris soin du site. S’en suit des travaux de restauration et un conflit de plusieurs années qui font qu’aucun moulin de Daudet n’a pu se visiter jusqu’en 2015. Le maire, lui, a d’abord essayé de racheter le lieu, 120 000 euros, puis de le préempter. En vain.

Des talents de rêveur

Sauf qu’“Alphonse Daudet n’a jamais acheté de moulin, mais il nous l’a fait croire”, nous dit Malika qui, depuis cinq ans, accueille les touristes et tient une boutique de souvenirs au sein du moulin Ribet. Pourtant, d’une façon qui paraît des plus sérieuses, l’avant-propos des Lettres de mon moulin met en scène un acte notarié par lequel l’auteur se voit devenir propriétaire du bien de maître Cornille :

“Un moulin à vent et à farine, sis dans la vallée du Rhône, au plein cœur de Provence, sur une côte boisée de pins et de chênes verts ; étant ledit moulin abandonné depuis plus de vingt années et hors d’état de moudre, comme il appert des vignes sauvages, mousses, romarins, et autres verdures parasites qui lui grimpent jusqu’au bout des ailes […]. Cette vente a lieu en bloc moyennant le prix convenu, que le sieur Daudet, poète, a mis et déposé sur le bureau en espèces de cours […].

Puis, à la nouvelle qui ouvre le recueil, dite de l’Installation, Daudet use de son talent littéraire pour embarquer le lecteur dans son rêve :

“C’est de là que je vous écris, ma porte grande ouverte, au bon soleil. Un joli bois de pins tout étincelant de lumière dégringole devant moi jusqu’au bas de la côte. À l’horizon, les Alpilles découpent leurs crêtes fines… Pas de bruit… À peine, de loin en loin, un son de fifre, un courlis dans les lavandes, un grelot de mules sur la route… Tout ce beau paysage provençal ne vit que par la lumière.”

Au grand dam des fans de Daudet en quête d’authenticité, ces écrits ne sont en effet que fiction. Et si le moulin Ribet est le seul qui s’est vu apposer la dénomination “moulin de Daudet”, c’est parce qu’il a été choisi en 1935 par la société des Amis d’Alphonse Daudet pour être restauré. Il était alors le plus récent et le mieux conservé des quatre. Construit en 1814, il a fonctionné pendant un siècle. Il était donc encore en usage lorsque Alphonse Daudet fréquentait Fontvieille. Tout comme deux des autres moulins qui ont fonctionné jusque dans la décennie 1900.

L’écrivain, né à Nîmes en 1840, a vécu à Lyon, à Alès et pour la majeure partie de sa vie en différentes localités de région parisienne. Il n’a jamais résidé durablement en Provence, même s’il y a inscrit son œuvre littéraire pour la postérité. Il venait en villégiature chez des cousins, au château de Montauban, qui se trouve à moins d’un kilomètre de chacun des moulins. L’office du tourisme est finalement très clair sur ces faits. “Alphonse Daudet s’est inspiré des moulins qu’il allait voir quand il était au château de Montauban. Beaucoup de gens sont très surpris quand on le leur dit, explique la responsable de l’accueil. À ce moment, pour eux, le mythe est cassé, mais c’est comme ça”.

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Commentaires

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  1. Alain Dex Alain Dex

    “Celui-ci, aurait été la propriété de l’écrivain Alphonse Daudet au sein duquel il aurait écrit ses fameuses Lettres, dont la première édition en recueil de nouvelles remonte à 1869.”
    Cette phrase ne va pas.
    “Celui-ci aurait été la propriété de l’écrivain Alphonse Daudet, au sein de laquelle il aurait écrit ses fameuses Lettres, dont la première édition en recueil de nouvelles remonte à 1869.”

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  2. RML RML

    Elle va très bien, duquel faisant référence à celui-ci, le moulin, masculin. Votre phrase va aussi , de laquelle faisant référence à la propriété…subtilité de sens…

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  3. PromeneurIndigné PromeneurIndigné

    :
    On a peu conscience qu’ Alphonse Daudet, auteur des « Lettres de Mon Moulin » a contribué largement notamment avec Tartarin au dénigrement des méridionaux ainsi que le rappelle cette recension de l’ouvrage de Jean-Yves le Naour « Désunion nationale. La légende noire des soldats du Midi » par André Bach dans la Revue historique des armées ,
    « 1914, alors que toutes les armées françaises, ayant perdu la bataille des frontières, reculaient en plus ou moins grand désordre, un article de journal, désignant les troupes du Midi comme à l’origine de cette défaite, en renvoyant implicitement à l’image qu’avait d’elles une grande partie de la population, provoqua approbation au Nord et explosions de fureur au Sud. LE NAOUR, dans sa partie la plus argumentée montre que cette représentation venait de loin et s’était fortifiée au fil des siècles à un point tel, qu’avant 1914, on en était arrivé à une situation, ayant beaucoup à voir, avec les représentations querelleuses stéréotypées que nous offrent aujourd’hui les Flamands à l’encontre des Wallons. L’opinion était prête et préparée par les journaux nationaux et les œuvres littéraires (DAUDET, DEROULEDE, BARRES) à ce qu’on lui désignât ce bouc émissaire si évident. Et de fait cette animosité, rentrée avant 1914, mais au grand jour dès lors, a perduré toute la guerre, en dépit des efforts gouvernementaux. Cette image de lâcheté a collé aux soldats du Sud, tant l’image péjorative d’un monde indolent, beau parleur, peu patriote, véhiculée et enrichie notamment, par le monde politique et intellectuel parisien, était enracinée dans la croyance collective »

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