Peu à peu, ce quartier populaire situé à la lisière du centre-ville est en train de changer. Marsactu passe l'été à la Belle de Mai et explore ces lieux qui bougent non sans tension. Lieu culturel éminent à Marseille, la Friche attire des passionnés d'art et de culture du monde entier. Mais elle offre aussi aux jeunes du quartier une aire de jeux bienvenue, où ces deux univers s'observent et parfois, se rencontrent.

“Avant on passait devant pour aller au Parc Longchamp, mais on ne savait pas si on pouvait entrer ou pas, à cause des grilles et des vigiles… Un jour, on est entrés, mes fils ont retrouvé des copains du collège, et depuis on vient souvent”. Une friche, aux allures branchées et à la renommée culturelle internationale n’est pas forcément le premier endroit où l’on pense à emmener ses enfants pour qu’ils jouent en été. Corinne, après avoir longtemps hésité, a franchi le pas avec ses deux fils adolescents. Elle est devenue une des habituées de l’aire de jeu de la Friche Belle de mai, comme pas mal d’habitants du quartier.

Située à l’entrée du lieu, juste sous les rails de train, celle-ci comprend plusieurs paniers de basket, un terrain clôturé, des pistes de course tracées au sol, et se prolonge par un skate park, aux murs barriolés de fresque graphées. Espace déjà très vivant tout au long de l’année, en ce jour du mois d’août, c’est à se demander s’il n’est pas carrément devenu le cœur même de la Friche. La bande de goudron s’étend largement entre ombre et cagnard, et des petits y courent en tout sens, tandis que leurs aînés marquent des paniers ou jouent sur une table de ping-pong, protégés du soleil par l’imposante tour Panorama au dessus de leurs têtes.

En plus du terrain de basket et du skate park, un table de ping-pong est installée pour les jeunes. (Image LC)

On trouve là cette bande de garçons du haut du quartier, arrivée en milieu d’après-midi avec leur ballon de basket, comme plusieurs fois par semaine en été. “Dans le quartier, y a pas d’autres endroits pour jouer, en fait. Les autres, ils vont à la plage”, constate Djamel, 18 ans qui apprécie “l’ambiance assez familiale, on retrouve toujours les même personnes”. “Avant on allait à un terrain de baskets, vers la caserne des pompiers, mais il a été fermé”, explique son compère Benjamin. “Ici c’est quand même moins bien que l’ancien terrain, c’est plus pour s’amuser que pour des vrais matches”, regrette de son côté Nassur, qui en profite quand même pour peaufiner son shoot et voir les copains.

“Deux mondes séparés”

En revanche, la petite bande ne s’aventure presque jamais dans le reste de la Friche, et n’y est jamais venue pour une exposition ou un spectacle. “Je suis déjà monté en haut, mais j’ai découvert tout et n’importe quoi !, s’exclame Nassur, des bars, des restaurants !”. “Moi je voulais faire mon stage au restaurant, mais ça a pas marché”, souffle Djamel. Leur secteur à eux, c’est le bas de la Friche, le “Playground” de son nom officiel.

Depuis la Salle des machines, le café-librairie en faceDelphine, serveuse, s’est habituée à cette ambiance de cour de récré. Des petites filles se précipitent justement dans la pièce pour prendre des verres d’eau glacée mis à leur disposition. “On apprend à se connaître, certains sont plus faciles que d’autres, soupire-t-elle. Mais c’est mieux qu’ils soient là que dans la rue ! C’est ce qui fait le charme de la Friche…” Elle observe cependant que les petits et leurs parents sont rarement des clients de la Salle des machines. “Ce sont deux mondes séparés, il y a rarement des interactions…”

Tout au long de l’année, le skatepark attire des fans de planche au delà du quartier. (Image LC)

Petits et grands habitués

Si l’on fait abstraction du décor d’ancienne usine repeinte de fresques psychédéliques, cette aire de jeux de la Friche prend, à bien y regarder, des airs de place du village. Installée sur les tables en bois accolée à la Salle des machines, Corinne bavarde avec celle qui est unanimement surnommée “Mamy la Friche”, figure du lieu connue de tous. Voilà plus de trois ans que cette retraitée au physique sec et à la gouaille énergique passe toutes ses journées ici. Chaque matin, elle quitte sa maison à quelques rues de là pour rejoindre ce lieu de sociabilité. Au point de faire partie du décor et de connaître aussi bien “le personnel, la direction, les agents de sécurité” que les habitués de l’aire de jeu.

“Mamy la Friche”, passe toute ces journées à l’entrée du site et fait désormais partie des figures incontournable. (Image LC)

Jusqu’à la semaine dernière, elle était connue pour se déplacer à trottinette, mais vient de se la faire voler. La veille, elle a apporté des sucettes qu’elle a distribué aux jeunes, un autre jour c’était des gâteaux. “Moi ce qui m’intéresse, c’est la diversité, on voit de tout ici, s’enthousiasme-t-elle. Cette année, il y a moins d’enfants que l’an dernier, où il y avait beaucoup d’Anglais, d’Allemands… Au mois d’août ça va arriver peut-être ?”. “Mamy la Friche” narre aussi avec gourmandise ses rencontres les plus marquantes avec des célébrités de passage pour un spectacle ou en simples visiteurs : Claude Lellouch, Soprano, Philippe Gelluck, Zidane et même le rappeur Jul, en tournage sur le toit-terrasse, et pour lequel elle raconte avoir rameuté tous les gamins du quartier.

Déjà entourée de Corinne et d’un agent de sécurité, c’est au tour d’un animateur de la plateforme jeunesse de venir saluer la matriarche officieuse du lieu.“Ici et là-haut, à l’espace de jeux pour les plus petits, ce sont deux espaces qui se veulent ouverts, on peut venir et ne rien avoir à y faire. Sur ces tables, on n’est pas obligé de consommer, les choses sont faites pour que les gens se posent, c’est rare, note-t-il. Dimitri Raffray est, pour la première semaine d’août, le seul médiateur sur place, et un observateur privilégié.

Animer les jeunes même en août

Salarié à l’année de la plateforme jeunesse de la Friche, son rôle consiste ce jour-là à veiller à ce que chacun trouve sa place. De cinq à dix-huit ans, les jeunes usagers du lieux viennent régulièrement lui tirer la manche pour demander une trottinette, un ballon ou un skate. “Sur le terrain, on a des gamins du haut du boulevard National, jusqu’à la place Cadenat, et parfois même de Félix-Pyat, détaille l’animateur. Pour les skaters c’est un peu différent, ils viennent de tout Marseille, même si grâce à l’association BSM qui fait des cours gratuit ici, on a maintenant un vrai vivier de skaters de la Belle-de-Mai !”. 

En période scolaire, les locaux de la plateforme jeunesse, situés dans les étages, grouillent de vie, attirée là par les différents acteurs qui y cohabitent : le bureau des médiateurs, l’association de skate, le secteur jeune de la maison pour tous Belle de mai ou encore la Maison du vallon, lieu d’accueil pour les moins de 4 ans. En assurant une présence sur l’aire de jeux, les animateurs encouragent aussi les jeunes à venir découvrir les lieux et les activités qui y sont proposées. Pour l’été, un projet de coopérative montée par des ados a même été lancé.

La plateforme jeunesse de la Friche est déserte en août, et les animateurs se concentrent sur l’extérieur. (Image LC)

Mais cet après-midi-là tous les bureaux sont fermés, et on n’y croise guère qu’une petite, venue prendre le frais sur un canapé, son skate posé à côté d’elle et un casque rose sur la tête. “Qu’est-ce que tu fais là louloute ? Tu te reposes ?”. L’animateur et l’enfant regagnent ensemble le Playground et son agitation. “Là c’est la problématique du mois d’août, la ville se vide, tout est fermé, constate Dimitri Raffray. C’est ma troisième année ici, et la troisième où je vois des loulous qui restent sur le béton”. À vue de nez, une quarantaine d’enfants courent et jouent dans la bonne humeur.

“On peut créer des rencontres”

S’il reconnaît que son rôle premier est “le maintien de la paix sociale”, l’animateur se félicite tout de même de voir les jeunes de ce quartier pauvre côtoyer le monde branché et arty de la Friche grâce à certains projets portés par la Plateforme. “Il se joue plein de choses intéressantes ici. La structure joue le jeu, on peut toujours avoir des places pour emmener les jeunes voir les spectacles. Ces deux mondes se croisent sans toujours se parler, mais il y a des moments où ça fonctionne. Bien sûr, quand il y a les files de gens qui attendent pour aller faire la fête en début de soirée, ça chambre du côté des gamins. Mais sur des plus petits événements, on peut créer des rencontres.” Comme cette jeune femme, sortant visiblement d’un des nombreux bureaux ou ateliers de la Friche, qui tente une frappe du pied pour renvoyer le ballon vers le terrain, sous l’œil mi-incrédule mi-amusé d’un jeune joueur.

En cette fin d’après-midi caniculaire, il n’y a guère que l’agent de sécurité du site pour être grincheux. “Parfois c’est calme, mais parfois ça va pas, explique-t-il pour résumer sa vision du lieu. Il y a des jeunes qui sont interdits de site et qui reviennent pour casser les pieds. Ici ça va, mais à l’extérieur les gens ne respectent rien. S’il n’y avait pas la sécurité, ce serait le bordel”. Malgré sa morgue, son bon mètre quatre-vingt-dix et son uniforme sombre, le vigile se retrouve malgré lui pris dans une bataille d’eau venant d’éclater, devenant bien malgré lui le rempart à trois petites filles se pourchassant avec des verres d’eau. Il n’y a pas que pour les enfants que l’été va être long.

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