Katia Yakoubi, la battante et les patates chaudes

Portrait
le 17 Sep 2022
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Militante politique, Katia Yakoubi est aussi travailleuse sociale dans une association chargée d'accompagner les bénéficiaires du RSA vers l'insertion. Dans un ouvrage qu'elle vient de faire paraître, elle s'intéresse à toutes ces "patates chaudes" qui n'entrent dans aucune case. Un peu comme elle.

Katia Yacoubi, dans son bureau, devant l
Katia Yacoubi, dans son bureau, devant l'armoire où sont rangés les dossiers des bénéficiaires du RSA qu'elle suit. Photo : B.G.

Katia Yacoubi, dans son bureau, devant l'armoire où sont rangés les dossiers des bénéficiaires du RSA qu'elle suit. Photo : B.G.

“Vous allez m’enregistrer ?” La question pourrait être vexante, suggérant une piètre capacité à la prise de notes. C’était un conseil. Une fois la porte de son bureau fermée, Katia Yakoubi croise les mains sur son bureau et plante son regard noisette dans le vôtre. Elle écoute avec attention, opine, souligne, puis les mots démarrent en flot, précis et nombreux. Du vous, elle passe au tu et sans jamais perdre le fil, elle se lève pour aller chercher un document qui appuie ses dires.

Son sujet la passionne, il est au croisement de toutes ses vies : son travail de conseillère en économie sociale et familiale auprès des bénéficiaires du RSA – “moi, je dis assistante sociale” -, son engagement politique depuis 2017 au sein de la France insoumise, son implication militante dans des collectifs, et sa propre histoire, tendue entre sa Kabylie natale et la Cabucelle.

Les patates chaudes donnent un titre à l’ouvrage qu’elle vient de faire paraître aux éditions Verone. Cette expression imparfaite l’a d’abord mise en colère, avant qu’elle la fasse sienne. “C’était il y a sept ou huit ans dans une réunion, raconte-t-elle. Tous les partenaires du dispositif y étaient. Nous discutions d’une personne dont la situation était difficile et que nous avions du mal à accompagner. À la fin, la décision a été de la réorienter vers un autre dispositif. Et là, une collègue a explosé : « alors encore une patate chaude dont on va se débarrasser ». Au début, j’étais choquée par le terme stigmatisant. Mais c’est le bon mot. La patate est brûlante, mais notre travail est de la prendre“.

138 dossiers pour une travailleuse sociale

L’appellation correspond à une part du public qu’elle reçoit tous les jours à ce bureau. Sur les 138 dossiers, rangés dans des chemises jaunes, une part échappe au travail d’insertion qu’elle et ses collègues sont censées mettre en place. “S’il faut des chiffres, je dirais qu’ils sont une vingtaine à avoir besoin d’un accompagnement spécifique, accentué, avec un besoin de temps et de proximité”. Les éloignés de l’emploi, comme on dit dans le jargon. Dans les Bouches-du-Rhône, près d’un quart des 68 000 Rsistes – bénéficiaires du revenu de solidarité active, RSA – le touchent depuis plus de dix ans.

Dans son livre, la travailleuse sociale développe longuement le cas de monsieur T., diagnostiqué schizophrène à 31 ans. Il vit chez ses parents dont il malmène la vie en raison de ses multiples addictions et accès de violence. Il est suivi en psychiatrie. Mais, à la Belle-de-Mai, selon Katia Yakoubi, le centre médico-psychologique du quartier n’a qu’un médecin et demi pour 1300 patients. Quant à l’unique médecin du dispositif RSA qui couvre sept arrondissements, elle est en arrêt pour burn out. À son premier rendez-vous avec Katia Yakoubi, monsieur T. est en rupture de soins depuis six mois.

Tout au long du livre, la travailleuse sociale trentenaire narre ses efforts pour tenter d’accompagner cet homme. “Et là, on parle d’une maladie mentale diagnostiquée, mais la dépression est beaucoup plus répandue et peut toucher tout le monde”, ajoute-t-elle.

“Le dispositif RSA n’a plus qu’une fin : la sortie du dispositif”

Monsieur T est loin, très loin, de ce Rsiste modèle qui, fidèle à son contrat d’engagement réciproque, retrouve un emploi – et le bonheur – au bout de trois, six ou douze mois. Mais pour être exemplaire, le cas de monsieur T n’est pas isolé. Une simple traversée quotidienne des quartiers populaires charrie sa moisson de déparleurs, coupés du monde et de la raison. Ils sont parfois à la rue, très loin des dispositifs sociaux dont la France est bardée. Face à cela, Katia Yakoubi se vit comme “un pansement”, là où son métier devrait être un travail du lien.

Après tout, notre société est comme une famille dont il faut prendre soin.

Aujourd’hui, on nous prend pour des accompagnateurs à l’emploi, s’insurge-t-elle. Le dispositif RSA n’a plus qu’une fin : la sortie du dispositif. Parmi les 32 sorties que j’ai effectuées, il y a des CDD, des CDI, mais aussi des radiations, des départs à la retraite et des décès. Et quand une personne sort, est-elle moins isolée ? A-t-elle moins de souci ?” Elle plaide donc pour une approche plus globale qui prenne en compte la personne dans toute sa complexité. “Après tout, notre société est comme une famille dont il faut prendre soin”, formule-t-elle.

Derrière son bureau et ses piles de dossiers jaunes, elle cite le cas d’une autre bénéficiaire, incapable de respecter un horaire. Mère isolée de quatre enfants, elle vit à Félix-Pyat, grande copropriété dégradée du 3e arrondissement. “Elle n’a pas les mêmes codes culturels et, sans doute des problèmes de déficience intellectuelle. J’ai dû mettre en place de véritables outils pédagogiques pour qu’elle parvienne à tenir ses rendez-vous. Cela passait par des alertes sur son téléphone, des coups de fil la veille, avant que, au bout d’un an et demi, elle acquière de l’autonomie“. Les seuls emplois qu’elle trouve sont des ménages en remplacement. Lors de son dernier rendez-vous, elle est venue demander de l’aide pour son fils de 15 ans happé par la délinquance…

“Aujourd’hui, on parle d’aide, d’assistés, alors qu’il s’agit de solidarité nationale et d’acquis sociaux, s’emporte Henri Saint-Jean, sociologue et ancien militant de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) qui préface l’ouvrage. On multiplie les cases et on essaie de mettre les gens dedans alors que le vrai sujet est de les écouter et de les accompagner“.

La politique, “vrai pouvoir de changement”

Katia Yakoubi ne renonce pas à cette approche idéale, en allant piocher dans ses valeurs de gauche. Elle ne fait aucune partition entre sa vie professionnelle et son pendant militant. “Si nous sommes des pansements, les politiques ont le vrai pouvoir de changement”, dit-elle d’emblée. Depuis 2017, elle a fait le choix de la France insoumise, qu’elle embrasse avec passion : “Je crois réellement à notre capacité à améliorer le monde”.

Ces dernières années, elle est de tous les combats et participe notamment au collectif “punaises de lit“, un fléau qui dépasse largement les frontières de la ville. Elle prend aussi part, avant les municipales de 2020, à l’aventure du Pacte démocratique, frange radicale de la gauche qui renoncera à faire alliance avec le Printemps marseillais. Dans son vocabulaire, des accents dogmatiques se font souvent entendre avec la reprise des mots d’ordre mélenchonistes. “Aller chercher les colères locales, s’auto-organiser pour en sortir du positif“, énonce-t-elle façon bréviaire.

Mais rien de ce qu’elle dit n’est pas pensé. “C’est une battante, une vraie passionnée, qui allie un énorme courage et une forme de pureté dans ce qu’elle croit”, affirme Anissa Mehadebjia, une amie d’enfance aujourd’hui psychologue.

Ça aurait eu de la gueule, quand même, une travailleuse sociale, ancienne sans-papier à l’Assemblée.

Un militant LFI

Son ambition n’est pas feinte. Katia Yakoubi se voit volontiers élue même si elle reconnaît avoir raté le coche des législatives, où son nom a circulé un temps pour représenter les Insoumis. Sébastien Delogu est désormais le député des 15/16, secteur où elle a grandi. Elle applaudit sa victoire et n’en dira pas plus sur les ressorts internes du choix du candidat. “Ça aurait eu de la gueule, quand même, une travailleuse sociale, ancienne sans-papier à l’Assemblée“, regrette un camarade de parti.

Les taudis de la Cabu

La militante n’en fait pas étalage, mais son parcours n’a rien d’un sentier au parfum de violette. De sa Kabylie natale, elle débarque à la Cabucelle, en 1990, fille unique d’un père âgé et d’une mère à la santé fragile. “Je suis arrivée à trois ans et je ne parlais que le kabyle. Je me souviens que les profs me prenaient à part à la récréation pour me faire avancer en français”. Elle rigole : “ma mère me rappelle que j’étais trop fière à mon premier jour d’école et que le soir même, je rentrais couverte de bleus”.

“Elle n’est pas née avec une cuillère en argent dans la bouche, c’est le moins qu’on puisse dire“, sourit Anissa Mehadjebia qui a partagé avec elle, les bancs du collège Jules-Ferry, au pied de la cité Campagne Lévêque. Mais, contrairement à elle, Katia ne vivait pas dans le confort relatif des HLM. “On vivait dans une maison insalubre de la Cabucelle. Mes parents étaient sans-papier et c’était parfois dur à l’école“. Elle se remémore de cette “camarade” venue l’espionner jusqu’à chez elle pour répéter ensuite que “Katia vivait dans une cabane en bois”. “Je me souviens de la ligne d’élèves qui m’accueillait dans la cour et de leurs insultes“.

Mes parents sont de gauche sans le savoir.

Elle dit avoir fait un black-out sur ces années-là. Même si elle se souvient avec précision de la précarité du logis familial. Et de la joie de sa mère lors de leur régularisation à la fin des années 90, au temps de la gauche plurielle. “Ma mère vouait un véritable culte à Jospin. Elle a pleuré quand il a perdu à la présidentielle. Mes parents sont de gauche sans le savoir“.

L’ado complexée est devenue une leadeuse forte en math. Le social l’a rattrapée en fac de sciences à Saint-Jérôme. “J’ai posé une année sabbatique et je suis allée travailler un an dans une association à la Savine. J’ai monté une pièce que j’avais écrite et qui s’appelait Ali au pays des merveilles. Je me suis éclatée. En sortant, je voulais être directrice de centre social“, rembobine-t-elle. À 35 ans et deux enfants, elle est toujours cette ado rêveuse qui lisait de la poésie et écrivait du théâtre. Mais son rêve le plus cher est celui très concret de rendre le monde meilleur. Un monde où l’on prendrait soin de toutes les patates.

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Commentaires

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  1. marseillais marseillais

    Un beau portrait. Une belle personne comme on dit
    Merci Marsactu de l’avoir réalisé

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  2. jemamo13 jemamo13

    Exemplaire!

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  3. Eloguide Eloguide

    Merci pour ce beau portrait, quelle personnalité, quelle énergie au service des autres! Peut être la reference du livre manque t elle, l’éditeur notamment.

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  4. Bettine BANULS Bettine BANULS

    Comment vous joindre Katia Yacoubi?

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  5. Christophe Goby Christophe Goby

    Pas mieux.
    Bravo.

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  6. Cat2Mars Cat2Mars

    Merci pour ce beau portrait. Quel parcours !
    Ça me donne envie de lire le livre.
    Et pourquoi pas une chronique régulière de Katia Yakoubi dans Marsactu ? Pour faire connaître cette réalité peu visible ainsi que le travail complexe des travailleurs sociaux dans une société où on privilégie chaque jour un peu plus l’économie au détriment de l’humain.

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