De la rue Gaillard à la rue Auphan, l’épopée de la mosquée de la communauté comorienne

Série
Invités de Marsactu
26 Juil 2018 4

En partenariat avec la Street School, Marsactu vous présente Ma Mosquée va craquer, une série réalisée par les apprentis journalistes de cette formation intensive. À Saint-Mauront, la mosquée comorienne Guichard se prépare à troquer 35 ans d'histoire pour un projet à 3 millions d'euros.

Un jour de prière à la mosquée de la rue Gaillard. Dessin : Malika Moine

Un jour de prière à la mosquée de la rue Gaillard. Dessin : Malika Moine

Sous la bâche bleue tendue, un homme médite -ou se repose- sur une terrasse. Un oiseau chante, on se croirait ailleurs. Les immeubles au loin, le jardin mi-sauvage, mi-habité en face, et sur la droite, un grand arbre a poussé sur le lopin de terre attenant de la maison voisine. Rencontré dans le métro en venant, Soly doit avoir raison, la mosquée Guichard ressemble sans doute à celle du village où il a grandi aux Comores. Pourtant elle doit disparaître, comme tout le quartier qui l’entoure : nous sommes dans la partie la plus pauvre de Saint-Mauront, quartier lui-même souvent décrit comme l’un des plus pauvres d’Europe.

Cette partie du quartier est vouée à la destruction dans le cadre d’un programme de résorption de l’habitat insalubre piloté par la Soleam, filiale d’aménagement de la Ville et de la métropole. Ce programme doit donner une nouvelle forme à l’ensemble du quartier, constitué d’habitats ouvriers du début du XXe siècle. Dans ce cadre et en vertu du principe selon lequel celui qui est délogé doit être relogé, l’ancienne mosquée doit disparaître et une nouvelle construite afin de remplacer la plus vieille mosquée comorienne de Marseille.

À l’étroit

Inaugurée en 1983, sa construction chaotique qui la rend si attachante s’est faite au fil du temps. Le mufti, interprète officiel de la loi musulmane et figure d’autorité chez les musulmans comoriens, raconte que chaque vendredi un nouveau mur était monté. Au 14 rue Gaillard, une petite porte s’ouvre sur un escalier. Deux personnes ne peuvent s’y croiser sans se frôler. Seuls les hommes viennent prier à la mosquée Guichard. Cheikh Ali Kassim, le mufti qui la dirige, ne connaît pas exactement sa surface mais il estime à 300 ou 400 le nombre des fidèles qui peuvent y entrer. Rien à voir avec le plan élaboré par Maxime Repaux, du cabinet Bureau Architecture Méditerranée, pour la nouvelle mosquée. Celui-ci prévoit 700 mètres carrés de planchers intérieurs et près de 300 mètres carrés pour la terrasse et les loggias avec une salle de prière à l’étage pour 373 femmes. La fontaine prévue dans le patio est “une métaphore du jardin de paradis, de la pureté, des ablutions”.

Maxime Repaux est également l’architecte de la Grande Mosquée de Marseille, jamais construite. Il a aussi fait les plans de la mosquée de Camille Pelletan, à la porte d’Aix, rouverte il y a peu. “J’ai une double inspiration, raconte-t-il. À la fois l’architecture traditionnelle des mosquées des Comores, avec des murs blancs et épais, et l’architecture des palais vénitiens de la Renaissance, au croisement de l’Orient et de l’Occident.”

Une vue de la mosquée comorienne de la rue Gaillard, depuis le jardin partagé de Saint-Mauront. Dessin : Malika Moine

Aujourd’hui, la mosquée de la rue Gaillard est trop petite pour accueillir tous les fidèles. À l’étage, les premiers arrivés entrent dans la salle de prière, tandis que les retardataires s’assoient sur le palier ou accèdent par un escalier étroit à la petite salle du deuxième étage. Un haut-parleur y diffuse la prière et le prêche en direct que l’on entend aussi depuis la terrasse. Pour y accéder, il faut enjamber une fenêtre. Le mufti interdit aux fidèles de prier dans la rue pour ne pas contrevenir à la loi. Mais ils sont nombreux à venir d’autres quartiers à la prière dans la “seule vraie mosquée comorienne de Marseille”, comme le revendique son mufti.

Mufti à vie

Proposé par les fidèles, Ali Mohamed Kassim a été désigné mufti à vie par un décret du président des Comores en 2011, dit-il. Il est bénévole et vit avec une retraite de professeur d’arabe. Responsable autoproclamé de la diaspora comorienne en France, il “remplace la parole de Dieu là où il n’y a pas de solution dans le Coran”, après avoir consulté les imams. C’est aussi à lui de confirmer les imams comoriens. À la mosquée Guichard, six imams se partagent les prêches, et ces temps-ci, il “examine” le “nouveau” qui a officié ce vendredi. Il s’intéresse à ses études, et dit vouloir se rendre à la mosquée où il prêchait avant, histoire de voir s’il n’y a pas eu d’histoires. L’islam des Comores est d’inspiration soufie selon certains, sunnite chaféite selon d’autres. En tous cas, nombreux sont les jeunes qui vont faire des études en Arabie Saoudite ou en Égypte, et y apprennent un islam wahhabite.

Après la fermeture de la mosquée takfiériste As Souna du boulevard National à deux pas de la rue Gaillard, certains des fidèles se sont présentés dans la mosquée mais “j’ai dit que dans notre mosquée, on ne commente pas la guerre en Libye ou en Syrie”, raconte Kassim, avant d’ajouter “personne ne peut traumatiser les gens dans la mosquée”. Mettant en avant ses bonnes relations avec la préfecture, il précise qu’elle soutient d’ailleurs un projet social en lien avec les écoles coraniques et porté par des éducateurs bénévoles parmi lesquels le secrétaire du mufti, assistant social de profession. Les écoles, “shiyonis” en mahorais, littéralement “dans le Livre”, sont traditionnellement très importantes dans la culture comorienne. Les enfants à partir de 5 ans apprennent à lire et à écrire l’arabe, et reçoivent des leçons de morale. Jusque-là dans la petite salle du deuxième étage de la mosquée, l’école coranique sera hors les murs, assure le mufti, lorsque la nouvelle mosquée sera construite.

Échange de terrains

En projet depuis cinq ans, la destruction de la vieille mosquée comorienne et l’édification d’une nouvelle mosquée s’est heurtée à des difficultés de plusieurs ordres. La balle est aujourd’hui dans le camp de la mairie quant à l’acquisition du terrain rue Auphan : il ne reste plus qu’à signer les transactions.

À l’époque de la construction de la mosquée Guichard, l’association culturelle a reçu une aide de 100 000 francs de la mairie et le conseil régional a donné la même somme. Philippe San Marco, alors à la mairie, ne se souvient pas de cette étonnante subvention. Par contre, il se rappelle que, “à l’époque, il n’y avait pas de revendications de lieu de culte et le problème religieux était secondaire. C’était lié à la politique urbaine”. Une aide de cette nature serait inimaginable aujourd’hui. Les nouvelles mosquées construites peuvent bénéficier de baux emphytéotiques à des tarifs très privilégiés, comme la mosquée de la Busserine (lire notre article), ou de la vente d’un terrain à un prix raisonnable, comme la mosquée des Cèdres.

À Saint-Mauront, il était prévu que la Ville vende un terrain rue Auphan à l’association de la mosquée au prix de 300 000 euros. Par ailleurs, la Soleam devait racheter à hauteur de 150 800 euros le foncier appartenant à l’association. Sauf que la mosquée Guichard était construite sur des parcelles qui n’appartenaient pas toutes au même propriétaire. Des associations comoriennes aujourd’hui disparues étaient en effet propriétaires et il a fallu démêler cet imbroglio juridique. Ce qui serait désormais fait. “Reste donc à trouver environ 150 000 euros pour le terrain rue Auphan”, résume Maxime Repaux. Là encore l’obstacle a été franchi assure-t-il : “Il manquait un relevé de banque de l’association pour finaliser l’acte notarié”. Contacté, le président de la Soleam et adjoint au maire Gérard Chenoz, dément pourtant l’existence d’une transaction imminente. “Rien n’est encore fait”, répond-il.

“3 millions, c’est rien !”

Quand bien même, il faudra ensuite construire la mosquée. “3 millions, c’est rien !” affirme le mufti. L’architecte n’est pas aussi tranquille et confie avoir “recommandé au maître d’ouvrage [l’association, ndlr] de faire un crédit relais pour avoir la totalité du montant au départ des travaux, sinon le chantier risque d’être désorganisé comme à Camille Pelletan”. Dans l’islam, ajoute-t-il, “c’est difficile de prendre des crédits, mais c’est un problème pour la construction des mosquées en France”.

La confiance du mufti pour la collecte des dons s’appuie sur une solide tradition d’entraide de la communauté. La collecte de la mosquée Guichard pour la construction de la mosquée de la Busserine a rapporté 40 000 euros, même si cette dernière peine à boucler le budget de 2 millions d’euros nécessaire à son achèvement. À Saint-Mauront, le début des travaux pourrait symboliquement coïncider avec l’ouverture du consulat général des Comores sur la Canebière cet automne.

Malika Moine

Cet article est issu de la série Ma mosquée va craquer. Vous pouvez lire ici les autres articles qu’elle contient. 

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