À la Busserine, le rêve d’une mosquée qui rayonne au-delà du quartier

Série
le 26 Juil 2018
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En partenariat avec la Street School, Marsactu vous présente Ma Mosquée va craquer, une série réalisée par les apprentis journalistes de cette formation intensive. Depuis deux ans, au cœur de la cité de la Busserine, une mosquée est en construction pour remplacer les salles de prières fermées dans le cadre de la rénovation urbaine. Édifiée sur un terrain attribué par la mairie, elle se veut la mosquée phare du 14e arrondissement. Mais depuis quelques jours la construction est arrêtée faute de financement.

Le chantier de la mosquée de la busserine. Dessin : Malika Moine

Le chantier de la mosquée de la busserine. Dessin : Malika Moine

« Au départ, il y a une volonté de pratiquer notre culte dans la dignité », explique Yazid Attalah, représentant de l’association culturelle en charge de la construction de la future mosquée Arrahma, dans le 14e arrondissement de Marseille. Celle-ci s’inscrit dans le cadre d’un projet de rénovation urbaine (PRU), financé notamment par l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU), suite à la démolition de plusieurs locaux et bâtiments qui accueillaient auparavant des salles de prières. Une convention, signée en 2011 entre les différents partenaires institutionnels comme la Ville et le conseil départemental, prévoyait « une étude de faisabilité et d’implantation de la mosquée de la Busserine ». Le projet a donné lieu à l’aménagement des voiries attenantes et à l’attribution par la mairie d’un terrain d’une superficie de 1100 mètres carrés, situé à côté du stade de foot de la Busserine, via un bail emphytéotique conclu pour une durée de trente ans.

Ce mode de location particulier permet à une municipalité de céder un terrain pour un temps déterminé à un locataire qui peut procéder à des constructions pendant toute la durée du bail. Dans ce cas précis, la mairie reste propriétaire du terrain, mais l’association a le droit d’y construire une mosquée. Théoriquement, le bail est révocable à tout moment. Yazid Attalah le sait, mais souligne que c’était la seule option.

Jusqu’à peu, dans certaines salles de prières, on entendait l’eau des chasses couler et on voyait passer des rats, c’était insalubre alors que ces lieux sont faits pour la spiritualité. Construire notre mosquée était devenu indispensable. Quelle dignité quand on doit prier dans une cave ?

Une attribution de terrain sous les critiques du FN

La solution n’est pas idéale pour l’association, car les constructions deviennent la propriété de la mairie au terme du contrat. Du côté de la mairie, on balaye cette hypothèse, considérant n’avoir aucun intérêt à récupérer le terrain et se mettre à dos l’ensemble d’une communauté. Pour Salah Bariki, chargé de mission auprès du cabinet du maire sur la question de la communauté musulmane, l’idéal serait que l’association puisse racheter le terrain au terme des trente années du bail emphytéotique. Encore faut-il qu’elle puisse en avoir les moyens.

Surpris d’apprendre les difficultés de financement pour la construction de la mosquée de la Busserine, notre interlocuteur se contente de rappeler scrupuleusement le rôle de la mairie dans ce dossier. « Nous essayons d’aider autant que possible, par exemple sur des questions liées à la sécurité, mais notre rôle de soutien à la construction d’une mosquée s’arrête une fois le permis de construire obtenu », tout en rappelant que la mairie met à disposition de l’association des stades de football, « pour 80 euros de l’heure » en location, pour que les fidèles puissent prier pendant le mois de ramadan, selon un tarif fixé en conseil municipal.

Dans un secteur où le Front National a remporté les dernières élections municipales, le projet d’une mosquée s’est heurté à l’opposition publique de Stéphane Ravier, alors maire du 13/14 et désormais sénateur. « L’argument de la rénovation urbaine qui détruit les bâtiments, ferme les locaux et déloge les associations cultuelles est invérifiable », s’était-il alors exprimé. Selon lui, la mairie a agit de façon clientéliste en accordant gracieusement un terrain pour la construction de la future mosquée.

« On nous laisse vaguement entendre qu’il s’agit d’une sorte de compensation que prévoit la loi, mais il s’agit de quelque chose d’anormal, pour ne pas dire illégal », dénonce encore l’élu Front National, voyant dans l’attribution d’un terrain une entorse à la laïcité et à la loi de 1905 qui encadre la séparation de l’Église et de l’État. Mais les attributions de baux emphytéotiques étant décidées par la mairie centrale, les mairies de secteur ne peuvent pas s’y opposer. Pour Benoît Payan, président du groupe socialiste d’opposition à la mairie de Marseille, « c’est le rôle d’une mairie d’attribuer des terrains, autrement les musulmans ne pourraient pas pratiquer leur culte dans des conditions optimales ».

Un financement privé basé sur les dons des fidèles

Si la rénovation du quartier bénéficie d’aides publiques, la construction de la mosquée est entièrement financée par les dons des fidèles. La tradition de laïcité et l’application de la loi de 1905 ne laissaient pas d’autres alternatives pour respecter ce cadre légal. Sur le modèle de financement de la mosquée des Cèdres, dans le 13ème arrondissement, l’objectif est de réunir la somme nécessaire grâce à des collectes. Depuis deux ans, des cagnottes avec l’inscription « pour la construction de la future mosquée Arrahma à la Busserine » sont disponibles devant la plupart des salles de prière des quartiers Nord. Il est également possible de donner en ligne ou de mettre en place un prélèvement mensuel sur son compte bancaire pour aider à la réalisation du projet.

Afin de faciliter les collectes, plusieurs musulmans des quartiers Nord se sont regroupés au sein d’un collectif, porté par Amar Messikh, responsable de la mosquée des Cèdres. Après l’échec d’un projet de Grande Mosquée, il considère qu’il est plus efficace de se regrouper localement en procédant à la construction de mosquées arrondissement par arrondissement. Conscient qu’en l’absence de financement public, les lieux de culte pourraient rester à l’état de déclaration d’intention, Amar Messikh reste positif : « c’est très bien comme ça, on ne veut dépendre de personne ». Sur la possibilité d’un financement venu de l’étranger, sur laquelle s’était en partie reposé le projet de Grande mosquée, le responsable balaye l’idée : « Honnêtement je ne vois pas ce qu’ils viendraient faire ici. On est avant tout français, pourquoi des pays étrangers s’intéresserait à nous ? ».

Depuis la première pierre posée en 2016, les travaux ont pris du retard. « Nous avons récolté 750 000 euros de dons en deux ans, calcule un bénévole de l’association, il nous manque environ 1,25 million pour terminer la construction ». Deux étages sur trois sont déjà construits mais depuis quelques jours, les travaux sont arrêtés en raison du manque de financement. L’entrepreneur menace de démonter la grue en place sur le chantier, ce qui engendrerait des coûts supplémentaires. « Malheureusement, nous n’avons pas d’autres solutions, se résigne Yazid, si nous n’arrivons pas à construire une mosquée par nous-mêmes, c’est peut-être qu’on ne le mérite pas« .

Devenir la mosquée leader du 14e arrondissement

« À Marseille, chaque mosquée a son pré carré, personne ne va mettre le pied dans les affaires des autres mosquées », commente Franck Frégosi, enseignant à l’IEP d’Aix-en-Provence et spécialiste des questions d’organisation du culte musulman. À la Busserine, les salles de prières actuelles sont éparpillées dans des halls d’immeubles ou des garages aménagés. Une mosquée commune donnerait un interlocuteur unique à la mairie. « Ça arrangerait beaucoup la municipalité, les trois quarts des salles de prière sur Marseille ne respectent pas les règles en matière de sécurité et d’hygiène », estime Franck Frégosi.

La construction d’une mosquée centrale permettrait également au musulmans pratiquants de se regrouper pour organiser le culte et la vie de la communauté. Le collectif des musulmans des quartiers Nord, organisé de manière informelle, ne se reconnaît pas dans les instances représentatives du culte musulman comme le Conseil français du culte musulman (C.F.C.M.) et son pendant régional, le CRCM. À la mosquée des Cèdres, comme dans les salles de prières de la Busserine, on confirme ne pas envoyer de représentant au CRCM, même si les statuts offrent cette possibilité à toutes les salles de prières. « La plupart des présidents de fédération du culte musulman, à quelques exceptions près, n’ont jamais exercé comme imam et ne sont pas intégrés dans la gouvernance », reprend Franck Frégosi.

La mosquée de la Buisserine a été dessinée par le même architecte que celle du Liourat à Vitrolles et des Cèdres, Fawzi Chaoui-Boudghene. « Les Cèdres ont vocation à devenir la mosquée du 13ème, et nous, ici, on aurait la nôtre », souligne Yazid Attalah. « L’idée, c’est de recréer le lien social perdu dans le quartier. Proposer des cours d’arabe, du soutien scolaire et un lieu de vie pour se retrouver. » L’objectif affiché est de rayonner au-delà de la cité de la Busserine pour devenir la mosquée principale du 14e arrondissement.

Malgré les retards et les difficultés, le collectif des musulmans des quartiers Nord a bon espoir de terminer la construction un jour. Yazid Attalah se sent responsable « On est triste pour la génération précédente qui ne verra jamais cette mosquée construite, explique-t-il, notre devoir est de terminer le plus rapidement possible pour que tous puissent la voir. »

Cet article est issu de la série Ma mosquée va craquer. Vous pouvez lire ici les autres articles qu’elle contient. 

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