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Contrechamp

Reconversion, acte II : de patronne de presse à exploitante

Chronique
Clémentine Vaysse
1 Sep 2018 0

Nous l'appelions Madame la présidente. Pendant 4 ans, Clémentine Vaysse était une des pièces maîtresses de Marsactu. Elle a choisi en 2017 de prendre la clef des champs pour tenter l'aventure de la reconversion agricole. Le temps d'une série d'été, elle revient à ses premières amours et raconte les joies et déboires de la découverte d'un nouveau monde, celui de l'agriculture. Pour ce dernier épisode, un premier bilan s’impose.

L’exploitation de Clémentine Vaysse surveillée par Nomade. (Image CV)

“Il est temps de vivre la vie que tu t’es imaginée.” Certains ont des mantras qui les guident au quotidien, moi depuis le lycée et un sujet de philo à partir de cette citation, ce sont les mots d’Henry James qui ont souvent influencé mes choix. Construire sa vie selon ses aspirations, ses passions. Cela implique des sacrifices, des renoncements. Pour ma part, entre mon goût pour l’aventure et mon envie de prendre racine et de m’ancrer dans la terre, c’est la seconde que j’ai fait primer. Durant mes études à Sciences po, c’est ce besoin irrépressible de nature qui m’avait fait renoncer à un retour au Brésil où je m’étais pourtant tant plu, apprentie journaliste lors d’une année à l’étranger. Huit ans plus tard, je suis bien loin du poste de correspondante à l’étranger qui était mon fantasme. Je suis aussi très loin de ma vie marseillaise à Marsactu, aventure que j’ai aussi vécue comme une passion. Face au béton, aux bruits urbains et à la vie de bureau, l’autre part en moi a fini par l’emporter.

Pardon pour cette entrée philosophique à cette dernière chronique. L’été s’achève, les premières cultures s’arrêtent et il y a déjà dans l’air quelque chose qui annonce l’automne. Les jours raccourcissent, il fait de nouveau nuit le matin quand on prend le chemin du champ. Dans deux mois je finirai ma première saison à mon compte. Après un an à travailler dans des exploitations, je vends depuis avril des plantes aromatiques biologiques, en parallèle d’un mi-temps dans une exploitation maraîchère. Je cultive actuellement à peu près 5000 mètres carrés, en partie en restanques. Le tout certifié sans pesticides, sans herbicide et sans engrais chimique.

5000 mètres carrés de culture, en partie en restanques”. (Image CV)

Lundi, mercredi et vendredi, à l’aube, je prends mon opinel, mon tablier et mes élastiques et je ramasse des bouquets de persil, basilic, menthe, coriandre et autres aromates que je livre en bouquets frais à trois magasins biologiques. Deux appartiennent à une grande enseigne, le troisième est un indépendant qui ne vend que des produits biologiques et locaux. Dès l’automne dernier, j’avais frappé timidement à leur porte pour savoir si des bouquets frais les intéresseraient et à quel prix. Comme ce sont des produits fragiles, des livraisons tous les deux jours s’imposent et les trois m’ont fait part de la forte demande et du peu d’offre. “De la menthe et de la coriandre, on nous en demande toujours. Ce serait super d’en avoir de manière régulière”, m’avait répondu une des responsables des achats. En jaugeant avec eux cet hiver les quantités qu’ils étaient susceptibles de m’acheter, j’ai établi un planning de culture et surtout le nombre de plants que je devais planter. Tout était, en gros, prévendu, quand j’ai installé mes petits persils et basilics en terre. J’en ai même régulièrement manqué.

“Mettre de ce que l’on est dans ce que l’on fait”

Après avoir été co-actionnaire de Marsactu et donc dans la codécision, je me suis lancée seule dans cette nouvelle aventure, en entreprise individuelle. J’aurais pu peut-être chercher un associé, comme c’est souvent le cas en maraîchage, mais l’idée ne m’a pas traversé l’esprit au début. À vrai dire je n’en ai pas vraiment ressenti le besoin, au contraire. J’étais contente de faire les choses comme je l’entendais, au rythme je voulais. Le revers est que l’on est seul face à soi-même mais je n’ai pas eu souvent le sentiment de ne pas savoir par où commencer. Histoire de tempérament sûrement, j’avoue ne m’être pas posé tant de questions que cela avant de me lancer.

Ce qui me tenait à cœur était de pousser à fond mon envie de cultiver en respectant le plus possible l’environnement. J’ai choisi ainsi de ne pas utiliser de paillage plastique, d’investir dans des goutte-à-goutte rigides et non d’acheter des jetables que l’on ne garde qu’une saison. C’est plus cher que l’aspersion mais plus économique en eau. Pas de tracteur ni de travail profond du sol. Mes plants viennent d’une institution aixoise, la pépinière de Maurice Audier, pionnier du bio qui s’est converti dès les années 70. Mes graines d’Agrosemens, une société basée à Rousset. Mettre de ce que l’on est dans ce que l’on fait reste à mon sens la meilleure manière de s’épanouir dans une reconversion.

Il ne faut pas croire que ce soit un chemin sans embûches. Comme toute aventure, celle-ci pousse à affronter soi-même, à dépasser ses appréhensions. La première pour moi était aussi simple que la peur de ne pas réussir “techniquement”, en somme ne pas avoir “la main verte”. En témoignent les nombreuses plantes grasses que j’avais fait mourir alors qu’elles étaient soit disant increvables. Alors des basilics réputés fragiles…

Finalement, ça a été. Tout n’est pas parfait bien sûr et j’ai encore du mal sur certaines cultures qui ne sont pas aussi belles que je le souhaiterais (coriandre maudite) mais j’ai réussi à produire, c’est déjà bien. Si j’avais choisi le maraîchage pur et dur, rien ne dit que j’aurais obtenu des carottes ou des poireaux dignes d’être vendus. Merci les aromates dont le cycle de croissance est court et qui, en cas de ratage, permettent de se rattraper relativement facilement. Mais au final, je n’ai pas eu tant de loupés que cela. Être producteur, (voir la chronique de la semaine dernière), c’est aussi apprendre à accepter que l’on ne contrôle pas tout à 100 %. C’est affronter les coups de mou et les coups de stress ou de fatigue. Mettre les coups de collier quand ils sont nécessaires aussi. Mais jusqu’à maintenant, les magasins ont été très compréhensifs lorsque je manquais de coriandre, que ma menthe avait quelques petits trous ou que mon basilic était court sur tige. Une partie des clients en bio entendent que les produits peuvent parfois, et ça n’enlève rien au goût, avoir des imperfections.

Premières récoltes d’herbes aromatiques (Image CV)

L’hiver sera consacré au déménagement de l’exploitation vers le nouveau terrain à Lauris. Pour la seconde année consécutive, mais cette fois pour de bon, il faudra à nouveau aménager, bâtir, les planches permanentes sur lesquelles seront installées mes plantes. Monter une serre aussi, qui me permettra d’avoir des rotations à l’abri l’été et d’étendre un peu la saison de culture à l’automne et au printemps. Serre non chauffée bien sûr, hors de question de produire à tout prix de la menthe en janvier. Côté vente, j’espère pouvoir faire un ou deux marchés hebdomadaires, cette fois-ci avec mes herbes. Je dois aussi pouvoir ajouter quelques magasins à ma tournée de livraison.

Pas jusqu’à Marseille, malheureusement, car je ne souhaite pas étendre ma zone de commercialisation, ni changer le modèle de mon exploitation qui se rapproche de ce que l’on nomme les “micro-fermes”. De petites structures, frugales, portées par une ou plusieurs personnes mais qui n’ont pas l’intention de grandir à l’infini ni de se mécaniser. Ce n’est pas une agriculture en dehors du capitalisme mais une agriculture à échelle humaine. Je n’exclus pas non plus, qui sait, de revenir, parfois à mon clavier. Même si ce n’est “que” pour décrire ce que je vois tous les jours dans mes champs.

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