Clémentine Vaysse vous présente
Contrechamp

La galère pour se trouver un bout de terre

Chronique
Clémentine Vaysse
18 Août 2018 0

Nous l'appelions Madame la présidente. Pendant 4 ans, Clémentine Vaysse était une des pièces maîtresses de Marsactu. Première présidente de l'entreprise, elle a choisi en 2017 de prendre la clef des champs pour tenter l'aventure de la reconversion agricole. Le temps d'une série d'été, elle revient à ses premières amours et raconte les joies et déboires de la découverte d'un nouveau monde, celui de l'agriculture. Ce samedi, elle cherche à installer son exploitation.

Photo : Clémentine Vaysse.

Ça y est, c’est décidé. Vous vous lancez enfin dans le maraîchage. Trois options s’offrent à vous : passer par la case lycée agricole, travailler dans des exploitations pour vous frotter au métier ou y aller en mode kamikaze et tenter de commencer à cultiver tout de suite. Soyons honnête, personne ou presque n’opte raisonnablement pour la troisième solution. J’ai choisi la seconde comme je vous l’expliquais précédemment. Le premier problème pratique qui se présente alors est des plus bassement matériels : mais où donc installer ses cultures ? Nous sommes dans un département agricole, cela ne doit pas être un problème. Et pourtant…

Première étape : chercher dans ses contacts. Il y a bien un des exploitants autour de soi qui doit avoir un petit bout de terrain à nous prêter. Arf, loupé. Pour quelques mois, oui, mais de là à y établir son exploitation… Rares sont les agriculteurs du coin à se plaindre d’avoir trop de terre. Au contraire, ils sont plutôt en constante recherche d’extension. Autre problème, pour s’installer en agriculture biologique (AB), il faut que le terrain soit en friche depuis trois ans, ou qu’il soit déjà cultivé sous label. Sinon, il faudra être en “conversion vers l’AB”.

La perle rare était en toc

Pour ma part, j’ai donc commencé à chercher sur le net un terrain en location, sait-on jamais. Sur le site de l’association Terre de liens, qui œuvre pour l’accès à la terre des nouveaux exploitants, j’avais trouvé la perle rare, à deux pas d’Aix-en-Provence. Un terrain de trois hectares, en friche depuis plus de vingt ans. Une rencontre très sympathique avec la propriétaire qui a gardé ces parcelles, juste en sortie d’agglomération, après avoir vendu un mas à côté. La terre est belle, il y a l’eau agricole (sans cela, vous ne pouvez rien faire), le lieu est adéquat. La propriétaire explique que cela lui ferait plaisir que ces terres soient remises en culture, que cela empêcherait aussi des dépôts sauvages de gravats. Les modalités en revanche se révèlent vite absolument insurmontables. Le terrain appartient en réalité aussi à ses fils, qui veulent le garder dans l’espoir qu’il devienne constructible et accepteraient de le prêter mais sans aucun papier signé. Sinon, à la vente, c’est 200 000 euros, ferme.

Même son de cloche sur un autre terrain que l’on me propose, encore en friche, dans une grande propriété elle aussi à la sortie d’Aix. “Bail pro domo” ou rien. Je comprends vite qu’installer des cultures alors que le contrat stipule un départ immédiat et sans condition est impossible. Pourtant, le locataire d’un terrain agricole est censé être protégé contre toute expulsion. Voilà pourquoi il est si difficile d’obtenir un fermage qui court sur plusieurs années et dont le loyer est souvent très bas, de l’ordre d’une centaine d’euros l’hectare par an. Que le plan local d’urbanisme change ou pas, les cultures restent.

17 000 euros l’hectare en moyenne ?

“La terre labourable ça vaut pas plus d’un euro le mètre” à l’achat. C’est la croyance commune, qui n’est plus vraiment d’actualité dans notre département où les prix varient de 3 à 20 euros le mètre carré. D’après un chiffre de la Safer, repris par le site d’information Terre-net, le prix moyen de l’hectare était pour les Bouches-du-Rhône de 17 000 euros en 2017 (soit 1,7 euros/m2). Ce chiffre ne dit pas grand chose en soi car il regroupe les terres nues et les vignes, qui s’achètent bien plus cher. Ceci étant dit, il est trois fois plus élevé que la moyenne nationale, témoin de la pression foncière et de l’empiétement urbain sur l’espace agricole. Il dit aussi que le raisin de cuve paie très bien en ce moment et qu’il constitue un placement sûr. Autour d’Aix, de nombreux terrains ont été plantés en vignes ces dernières années du fait des cours élevés du raisin. Un petit florilège des prix trouvés sur le bon coin pour des terrains qualifiés d’”agricole” : 25 000 euros pour 3800 mètres carrés à Grans, 13 000 euros pour 2800 mètres carrés à Auriol. La palme d’or revient à Gignac, 200 000 euros pour un terrain de 1200 mètres carrés “agricole eau et courant”.

“Si tu cherches un terrain pour commencer, tu n’as qu’à remettre en culture les restanques sous chez ma mère”, me propose alors un voisin. Le chêne kermès a repris ses droits sur les terrasses jadis utilisées pour les vignes mais la propriétaire accepte de me faire un “contrat de jouissance” pour trois ans. “Ensuite si tu veux rester nous fixerons un petit loyer”, me rassure t-elle. Les conditions ne sont pas les plus simples pour s’installer : il y a beaucoup de boulot avant de pouvoir planter mais le lieu mérite bien l’effort. Après plusieurs mois de défrichage, j’ai installé au printemps persils, basilics, coriandres, menthes et compagnie destinés à trois magasins bio à quelques kilomètres. Le terrain est magique mais loin d’être idéal car il n’a pas d’accès voiture et ne me permet pas d’installer une serre.

La toute puissante Safer

Plus on travaille un terrain et plus on se dit qu’on a envie d’y rester, de planter des arbres, de se projeter. La chose est délicate sans bail longue durée, même avec la plus gentille propriétaire du monde. D’autres occasions se présentent sur le chemin comme ce terrain avec un vieux cabanon à la vente à Lauris, au sud du Luberon (oui ce ne sont plus les Bouches-du-Rhône mais le Vaucluse). Genre terre battue et arbres qui poussent à l’intérieur. La terre, ancien lit de la Durance, est prometteuse et connue pour sa fertilité. Et alors que j’avais souvent hurlé devant le prix au mètre carré des terres agricoles dans la région, la fourchette est même basse, à deux euros. C’est là que surgit dans le tableau un organisme dont j’avais entendu parler sans pour l’instant n’avoir à faire à lui : la Safer pour société d’aménagement foncier et d’établissement rural. Créés dans les années 60 pour lutter contre le morcellement des parcelles agricoles liées aux divisions d’héritage, les Safer ont pour mission le “remembrement” des exploitations. En gros, ces structures départementales, paritaires d’un point de vue syndical, ont un droit d’ingérence dans toutes les transactions impliquant un terrain agricole. Prévenues par les notaires lors des signatures de compromis, elles peuvent par exemple préempter un bien agricole qu’un simple particulier voudrait acheter.

Sécurisant pour les terres, peut-on penser. C’est vrai. Mais la Safer intervient aussi souvent pour “réattribuer”, à qui bon lui semble, un terrain agricole que deux agriculteurs – ou plus – se disputent. Et dans ce cas-là, en vertu du “remembrement” elle a pour coutume de l’accorder de manière quasi systématique au plus gros agriculteur du coin pour qu’il étende encore un peu plus son exploitation. Un jeune avec un projet d’installation n’a alors aucune chance de se voir attribuer ce qui est le sacré Graal pour lui et une extension pour le voisin. Un agriculteur ayant vent d’une vente à proximité de son exploitation peut tout à fait demander à la Safer d’intervenir.

Dans mon cas, je tremblais un peu car je savais qu’un voisin agriculteur avait manifesté son intérêt auprès de la propriétaire de mon futur terrain, qui tenait ce bien de son père Léon qui le tenait de son grand-père Lucien. Ils y avaient leur “jardin”, qui nourrissait famille et voisins. Alors, lorsque la notaire lui a expliqué le jour du compromis que la Safer pouvait préempter – et qu’elle aurait obligation de leur vendre – puis attribuer le cabanon et son terrain à un autre, cela la révolta. Et pour moi cela ouvrit une période d’attente pour savoir si j’allais ou non pouvoir m’y installer. Le pire n’est jamais certain, bien au contraire, et ce fut un feu vert de la Safer pour mon projet, personne ne s’étant manifesté. Reste à voir l’accueil qui me sera réservé par les agriculteurs du coin. Un des voisins non fermiers m’a déjà rassurée, ou prévenue : “Tu vois Manon des sources ? Ça risque d’être un peu comme ça au début mais avec le temps, ils s’y feront.”

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