Michea Jacobi vous présente
Massilia Amorosa

[Massilia Amorosa] Le sémaphore de Pomègues

Chronique
le 11 Sep 2021
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Après Les nouvelles heures marseillaises, Michéa Jacobi délaisse les aiguilles du temps pour trotter dans les différents quartiers de la ville avec Massilia amorosa. L'amour sera son moteur : au fil des prochains mois, il racontera 16 histoires d'amour, une par arrondissement. Pour ce septième épisode, l'amour part au large.

Illustration Michéa Jacobi

Illustration Michéa Jacobi

C’était sur les îles du Frioul, rochers pelés jetés au large de Marseille dans le seul but de recevoir les bateaux en quarantaine. La Marine m’avait expédié là, en compagnie de quatre autres appelés, pour faire marcher un des soixante-dix-sept postes qui, au long des côtes de France, sont chargés de surveiller la navigation.

Notre sémaphore se dressait à la cime d’un escarpement vertigineux, au bout de Pomègues. C’était une haute tour, blanche et costaude, hérissée d’antennes et ouverte sur presque toute la circonférence d’une succession de fenêtres à châssis d’acier. On accédait à ce regard par la salle du guet, vaste pièce encombrée de postes d’émission et de réception radio et radar, de jumelles et de lunettes sur pied. Nous y assurions un service continu de veille, selon le principe des trois huit. Tandis que l’un de nous, l’homme d’astreinte – les copains disaient : “l’œil, celui qui était d’œil” – restait devant ses pupitres, les deux autres dormaient, regardaient la télé dans le fumoir en dessous, s’en allaient boire un coup au village ou se baigner, la serviette sur l’épaule, dans l’une ou l’autre des calanques proches de la tour. Le quatrième était d’entretien : ménage, popote, petites réparations. Le dernier était en permission, il y en avait toujours un en permission.

Lorsqu’on arrivait dans le poste, c’était un vrai plaisir de découvrir l’arsenal d’optiques et d’instruments de détection qu’il contenait. On suivait à la lettre les instructions des gradés, on observait longuement chaque bâtiment aperçu, on répondait au moindre appel. On s’acharnait à comprendre l’anglais de fantaisie dans lequel les navires de tous les pays s’adressaient à nous. On prenait très au sérieux leurs “Tankso bery motch” et, avant de leur attribuer un canal sur la VHF, on essayait de tenir des conversations sérieuses.

Mais au bout de quelques semaines qu’on s’était esquintés à veiller sur la navigation en rade de Marseille, la fascination se changeait en routine. On faisait pièce aux instruments, on devenait des oreilles et des yeux. Voir sans regarder, entendre sans écouter. On reconnaissait les rafiots au premier cillement, on les basculait d’office sur le canal 19, ou le 21, ou le 23. Et le côté guerrier, n’en parlons pas : le débarquement de Normandie, ce serait pour une autre fois.

Je me souviens surtout du premier-maître Giraud-Héraud, vieil homme claudicant, au visage noir et grêlé, aux cheveux blancs et à l’air taciturne.

Il y avait toujours trois gradés sur place, pour prendre les quarts avec nous et nous empêcher de négliger plus gravement nos missions. Je me souviens surtout du premier-maître Giraud-Héraud, vieil homme claudicant, au visage noir et grêlé, aux cheveux blancs et à l’air taciturne. Il nous donnait ses ordres en maugréant, comme s’il voulait ne pas être compris, il passait des heures silencieuses sur la terrasse de notre sémaphore, à regarder la mer et à tenter de terminer une marine qu’il avait en train depuis des mois, il n’ôtait son masque de misanthropie que pour parler d’un peintre qu’il aimait bien ou, plus rarement encore, raconter une histoire.

J’ai oublié la plupart des récits qu’il nous fit alors. Seul m’est resté celui qu’il me confia une nuit que nous assurions tous deux le service de veille radio.

Ce soir-là, le ciel, enluminé du feu de toutes ses étoiles, était serein. Le temps était doux, les gabians, repus ou déprimés, se taisaient pour une fois et le trafic maritime était presque nul. On avait ouvert les lucarnes et on fumait tranquillement nos Gitanes en écoutant les navires qui, de loin en loin, demandaient qu’on leur attribue un canal. Au premier mot, on reconnaissait nos Grecs, nos Libanais, nos Ukrainiens. Ça n’était pas d’aujourd’hui qu’on entendait l’anglais si curieux des marins, l’anglais parlé dans toutes les langues de la terre, mais ça nous faisait marrer quand même : l’air frais, l’âcre saveur du tabac noir, le silence des goélands.

Comme l’atmosphère était à la détente, je demandais à mon lieutenant pourquoi il tenait toujours à faire le service avec nous, pourquoi il ne nous confiait pas la boutique et n’allait pas ce soir au village, comme le faisaient si souvent nos autres chefs.

D’abord, Giraud-Héraud se tut, puis, il quitta la fenêtre contre laquelle il se tenait, les yeux fixés sur le clapot, et vint me rejoindre, en boitant encore plus bas qu’à l’habitude. Il s’assit sur un tabouret et commença par me dire qu’il avait toujours été correct avec les appelés, qu’il les avait toujours respectés et qu’il les respecterait toujours, et patati et patata. Je lui répondis que ça me faisait bien plaisir d’avoir son estime, mais je continuais à lui demander pourquoi il n’en démordait pas de son temps de service. Il me demanda alors si je voulais vraiment savoir, m’appelant “petit” et me parlant soudain d’une voix sépulcrale, une voix qui ne me laissait pas le choix de refuser.

“Un jour que la mer était infestée de méduses, je me baignais dans une calanque”

Et, sans qu’à aucun moment je n’ose l’interrompre, il me livra le récit suivant :

“Un jour que la mer était infestée de méduses, je me baignais dans une calanque, sous l’ancienne batterie. Une femme est venue, accompagnée de son mari et de sa fille. Une famille, tu vois le topo.

Le père et la fille étaient plongeurs. Ils ont mis leurs combinaisons, leurs ceintures de plomb. Les gants, les palmes, tout le barda. Comme ils s’aidaient, ça n’a pas pris trop de temps : ils sont descendus dans l’eau.

Quand ils ont disparu, la femme s’est allongée sur une serviette, à deux ou trois mètres de moi. On n’a rien dit. Plus tard, je me suis baigné. Elle a vu qu’en entrant dans l’eau, j’éloignais des cadavres de méduses.

J’ai nagé un peu, mais ces sacrés lampions me foutaient la trouille. Je suis revenu me mettre au sec.

Elle a demandé s’il y avait des méduses. J’ai dit oui.

Elle a demandé si elle pouvait se baigner quand même. J’ai dit oui, si elle n’avait pas peur des cadavres au bord.

Elle est descendue dans l’eau, armée d’un bâton. Elle prenait les bêtes par-dessous et les envoyait valdinguer sur le bord. Des fois, elle n’y arrivait pas, c’était trop gluant. J’ai trouvé moi aussi une branche morte et je suis allé l’aider. On a purgé l’anse d’une quinzaine de macchabées, mais, finalement elle ne s’est pas baignée.

La pensée de son mari redevenu poisson, de sa fille passée dans le camp des sirènes…

Elle est retournée s’allonger sur sa serviette et elle a défait son soutien-gorge. Je la regardais à la dérobée, et la pensée de son mari redevenu poisson, de sa fille passée dans le camp des sirènes, augmentait mon excitation.

Pendant ce temps les méduses séchaient au grand soleil. À un moment elle s’est levée et s’est dirigée vers les cadavres en tas. Elle a dit : “Vous avez vu, elles ne ressemblent plus à rien”. Je me suis levé, je me suis approché d’elle. Encore. J’ai mis la main sur son sein, elle s’est tournée et sans manière elle a collé sa bouche à la mienne. Puis elle m’a entraîné vers son drap de bain.

On s’est frottés tant et plus avant de passer à l’essentiel. Puis on s’est mis à l’œuvre, mais à peine y étions-nous que j’ai senti une présence derrière nous : c’était le mari en combinaison de plongée, le masque sur les yeux, le fusil harpon à la main. “Tire-toi salaud”, qu’il a dit. “Tire-toi salaud”, a répété sa fille, derrière lui. Je me suis relevé en vitesse, j’ai renfilé mon maillot et j’ai couru récupérer mes affaires. Mais au moment où je me baissais pour ramasser ma serviette et mon sac, j’ai reçu le harpon dans le mollet.

Malgré la douleur, j’ai réussi à me hisser jusqu’au sémaphore, la flèche plantée dans la jambe. J’ai rejoint Francis, un qui faisait son service comme toi. J’ai dit : “Francis, appelle les pompiers, je me suis blessé.” Il a dit : “Raconte pas d’histoire. Ta flèche, tu l’as bien méritée”.

Ce petit con m’avait regardé baiser, avec les jumelles à prismes.

Mais il n’a pas été salaud. Il a même dit au secouriste que c’était lui qui avait tiré, en essayant mon fusil : un accident, quoi. Il m’a sorti d’un sacré merdier, ce Francis. Tu comprends, ça pouvait aller loin, j’étais de service.”

À ce moment, le lieutenant s’arrêta de parler. Un pétrolier libérien réclamait un canal pour entrer en communication avec son sistership. Mon boiteux le prit immédiatement en charge, débita d’un ton redevenu neutre les consignes de circonstances et machinalement effectua la bascule vers radio Marseille. Il se tourna à nouveau vers moi et répéta comme pour se convaincre : “J’étais de service…”, puis, exceptionnellement, il partit se coucher, me laissant me débrouiller tout seul avec mon quart.

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Commentaires

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  1. Fougère Fougère

    Merci pour cette échappée littéraire.

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  2. barbapapa barbapapa

    J’ai adoré la tirade “Ta flèche, tu l’as bien méritée”

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  3. Daniel Bourély Daniel Bourély

    Jolie histoire. Bien menée. Écrite avec talent. Bravo Michéa.

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