[En quête de sauvage] À la découverte du ruisseau des Aygalades
Après avoir exploré les cuisines des Marseillais puis les ateliers d'artistes, la dessinatrice Malika Moine sort au grand air à la recherche de la faune et la flore au cœur de la ville.
Ce mois-ci, Dalila Ladjal, du collectif Safi, m’a mise sur la piste du fleuve côtier Caravelle-Aygalades. C’est Arlette, membre du collectif des Gammares, qui me guide le long du ruisseau et à travers l’histoire des Marseillais et de ce petit cours d’eau.
On se retrouve à la Cité des arts de la rue, avenue Ibrahim-Ali, dans le quinzième, et après un petit café à la cantine de Fati, on emprunte un sentier qui descend en contrebas de l’ancienne huilerie devenue en 2013 ce lieu d’effervescence artistique bien connu…
Arrivées dans “la grotte” où est suspendu “le Canoé des rêves d’Agnès aux cheveux bleus, qui rêvait de descendre le ruisseau en canoé”, on rencontre trois sympathiques “cascadeurs”. Paysagiste, jardinier et maçon, ils travaillent au sein d’un chantier d’insertion un peu partout à Marseille, et beaucoup ici, pour nettoyer, débroussailler, maçonner et jardiner… Au détour du sentier, une véritable noria, ou “roue à godets”, merveilleuse machine hydraulique inventée par nos cousins de l’autre côté de la Méditerranée et réalisée par Sud Side.
Arrivées au banc de “la plage”, sous un majestueux figuier et de vieux micocouliers, devant le paysage idyllique et l’eau si claire du ruisseau, je meurs d’envie d’y tremper les pieds. Arlette m’arrête. Je pense que c’est pour ne pas troubler la vie du ruisseau, mais non ! L’entreprise SPI Pharma, en amont, fabrique un pansement gastrique et de l’alumine pour les vaccins. Elle rejette des sels qui transforment et polluent le ruisseau. “Le pire, c’est qu’ils ont demandé à doubler leur fabrication et ont reçu un avis favorable des enquêteurs publics !” Ce n’est que le début de la liste des industries qui polluent le ruisseau…
Faire et laisser vivre le ruisseau
“Pourtant, raconte Arlette, dans le temps, c’était un lieu de promenade et de plaisir.” Peut-être est-ce le Canal de Marseille, en 1834, qui a ouvert la brèche ? Une fois l’acheminement constant en eau assuré, les Marseillais ont négligé leurs cours d’eau. L’essor des industries au XXᵉ siècle a transformé le ruisseau en égout, tant et si bien qu’Arlette raconte : “Quand je suis allée interroger les gens de l’immeuble d’en face, ils ne connaissaient pas son existence !” Elle rend hommage à Christine Breton, conservatrice de l’Atelier du patrimoine, qui a commencé à valoriser le patrimoine non bâti et créé la coopérative d’habitants Hôtel du Nord, pour faire découvrir les quartiers Nord autrement. L’étonnant est que la liste de pollueurs n’a d’égal que celle des associations, collectifs et citoyens qui s’engagent pour nettoyer et dépolluer le ruisseau…
Ils se sont réunis au sein du collectif des Gammares en 2018, après que cette petite crevette a été découverte sur place par l’Institut méditerranéen de biologie et d’écologie marine et continentale. Safi, Hôtel du Nord, Lieux Publics, la Cité des arts de la rue, le Bureau des guides et des “habitants motivés comme moi”, souffle Arlette, interviennent depuis quelques années pour faire et laisser vivre le ruisseau. Un chercheur ou un historien est invité par la Cité chaque premier dimanche du mois pour une conférence, “les Voix d’eau”. Écoutez-les sur le site du Collectif des Gammares. Les mercredis après-midi, Lieux publics organise des visites publiques avec des médiateurs, et le 1er week-end d’octobre, c’est la Fête du ruisseau.
Depuis la source, au pied du Massif de l’Étoile, il n’y a pas de dégrilleur pour arrêter les bordilles après les orages, contrairement à l’aval de la cascade et jusqu’à l’embouchure au pied des tours CMA CGM où d’innombrables poissons sont bloqués par les grilles.
Pour l’heure, un fond sonore de moteur couvre le chant des oiseaux et le gargouillis de l’eau. “L’ancienne gare de Saint-Louis est devenue une immense déchetterie, dont les eaux usées coulent dans le ruisseau.” Arlette me conte le cheminement chaotique du ruisseau.
Anguille, grenouille rieuse et bouchon plastique
À la source, le ruisseau Caravelle est contrôlé par Lafarge, qui extrait du calcaire pour fabriquer du ciment. Ils utilisent l’eau pour dépoussiérer, et pratiquent des “lâchers d’eau” quand l’orage menace, pour éviter les inondations, avec pour conséquence l’impossibilité pour la faune et la flore de s’installer… Malgré tout, parmi celles et ceux qui habitent le cours d’eau, on peut citer l’anguille et le chevesne qui passent quand ils le peuvent du ruisseau à la mer ; un petit mollusque appelé potamopyrgus qui se nourrit de phytoplancton en filtrant l’eau ; la grenouille rieuse qui respire sous l’eau par sa peau… Sans parler de l’oligochète, de l’aselle, de la physella, de la planaire et j’en passe… Sur le petit fascicule que m’a donné Arlette, d’autres espèces sont mentionnées, parmi lesquelles… le bouchon plastique, emblématique de la pollution visible. À ce propos, lisez donc ce petit conte écrit par les classes de CE1 de l’école de Saint-Henri après des balades le long du fleuve…
La Mairie de Septèmes, associée aux Gammares, a négocié pour avoir de l’eau confisquée par Lafarge plus régulièrement. Elle tente aussi d’aménager une trame turquoise, avec des associations et les CIQ en essayant d’agir contre Spi Pharma et en organisant des nettoyages citoyens.
En aval de la cascade, le terril de boues rouges, abandonné par une usine désormais fermée. Les déchets radioactifs rendent impossible le jardinage en cas d’écoulement des eaux qui le traversent. Peut-être, comme le suggère Bertille Darragon lors d’une conférence, faudrait-il le dédier aux polluants éternels et comme “sanctuariser à l’envers” le terril en en interdisant l’accès et en s’assurant que rien n’en échappe…
Le ruisseau devient “les Aygalades” — de l’occitan “eaux abondantes” — à Saint-Antoine, où il est découvert et par moments “busé” (canalisé). Arlette précise : “Euromed 2 devait rouvrir le ruisseau à tout le monde autour de l’ancienne gare du Canet, mais des analyses ont montré que le ruisseau est archipollué. Une entreprise en aval fabriquait de la peinture pour les avions Dassault et une de ses citernes a fui, déversant de l’hexachrome. L’entreprise a fermé et ne peut plus payer la dépollution, et l’État dit que c’est trop cher.”
Reconsidérer notre rapport au vivant
“On a dit aux habitants de fermer les puits et aux jardiniers du Jardin des Cheminots de ne plus manger leur production… Ils sèment maintenant des plantes dépuratives comme la moutarde…“, explique Arlette.
Parmi les hommes et les femmes de bonne volonté qui habitent aux environs de notre fleuve côtier, Mario Goffé, à qui j’avais consacré une chronique d’atelier, et Jean-François Marc ont œuvré pour une “renaturation” de la cascade… On s’en approche et les charmants cascadeurs ont allumé pour nous le mécanisme magique qui transforme le filet d’eau en véritable cascade… C’est magnifique !
Le long du sentier, des panneaux racontent les plantes et parfois, une œuvre d’art apparaît. “Ici, on a la chance d’avoir des artistes. Ils n’ont pas une vision utilitariste du monde.”
Il est midi, les pelleteuses de la déchetterie s’arrêtent et on entend subitement les oiseaux et les grenouilles… et les insectes virevoltent autour de nous. Arlette m’emmène voir le jardin de la cascade, où poussent depuis 2016 des myriades de sauges différentes, de l’hélichryse, du romarin, du ciste, de la marjolaine, de l’acanthe —la feuille modèle des colonnes doriques — grâce au chantier d’insertion et à SAFI. Le lierre grimpe le long de l’ancien moulin dont la meule a échoué dans le ruisseau…
Ma guide me montre le futur “temple de l’eau” avec ses fenêtres en ogives. L’idée me plaît et résonne avec La Suite dans les idées, l’émission de France Culture que j’écoute en dessinant : il s’agit de repenser notre usage du monde et redéfinir la notion de liberté à l’aune des infinités du vivant, ne plus se considérer comme seuls sujets dans un monde peuplé d’objets à notre service — enfin, au service de quelques-uns…
Ces collectifs, associations, habitants marcheurs et artistes, écoliers, cascadeurs, graffeurs de la Visitation — cité construite sur des déchets industriels — s’inscrivent dans ce grand mouvement face aux politiques dédiées au pouvoir des puissants. Dire qu’à l’heure qu’il est, le gouvernement détricote les fragiles lois environnementales et se met en quatre pour permettre l’importation et l’utilisation d’engrais et de pesticides hyper-polluants ! N’est-il pas temps par exemple de transformer en opportunité les difficultés d’approvisionnement en dérivés pétroliers pour reconsidérer notre rapport au vivant et aux entités autres qu’humaines ? Il est temps que la nature acquière des droits !
Commentaires
Rejoignez-la communauté Marsactu pour, vous aussi, contribuer au débat local.
Découvrez nos offres
ou connectez-vous si vous êtes déjà abonné.
Vous avez un compte ?
Mot de passe oublié ?Ajouter un compte Facebook ?
Nouveau sur Marsactu ?
S'inscrire



Merci pour cet article. On sait bien que ce n’est pas le jardin d’Eden, mais c’est un très bel endroit malgré tout, la cascade des Aygalades !
Se connecter pour écrire un commentaire.
Très bel article sur un lieu magique. Bravo aux riverains et associations pour leur énergie et le travail réalisé pour mieux le faire connaître
Se connecter pour écrire un commentaire.