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Arts et essais

Danses polyglottes

Chronique
Michel Samson
19 Juin 2018 0

Après avoir chroniqué la justice et plus récemment la campagne électorale pour Marsactu, le journaliste et écrivain Michel Samson revient dans nos colonnes pour reprendre, à sa façon, l'analyse de la vie artistique locale. Et suivre par la même occasion une saison culturelle marquée par les grandes ambitions de MP2018. Ce week-end, il a assisté à plusieurs spectacles du Festival de Marseille.

Balabala par Eko Supriyanto. Photo : whidi Cahya/Salihara

Plateau noir, derrière une large bande argentée. Dans la semi obscurité on distingue son corps, de dos, probablement nu, il est chauve. Lentement il semble bouger corps et bras, ondule dans une musique métallique qui évoque un orage. Il n’est qu’une silhouette de la nuit. Il disparaît, revient dans une grande jupe de tulle blanche et se pose, jambes écartées, au-dessus d’un tas de poudre blanche.

Cet homme musculeux bouge lentement chacun de ses muscles, se tourne, puis il mange un morceau de matière blanche, sa langue très large sort de sa bouche, il nous regarde sans nous voir. Il se retire, la lumière est pâle, dans la petite salle comble de la Friche, comble on attend, le silence est total. Il revient dans une sorte de culotte noire, marche avec une jambe cassée en angle droit devant lui, chacun de ses pas suit une ligne absolument droite, perpendiculaire à l’autre, il se met à gambader l’air joyeux alors que jusqu’ici son visage était toujours grave.

Il maîtrise chaque millimètre de son corps, chacun de ses muscles, de ses orteils… Durant 50 minutes Eko Supriyanto a dansé, on le sentait passer d’un sentiment de peur à celui de joie, d’une réflexion intense à une sorte de gourmandise quand il mangeait goulûment, yeux très grand ouvert : le spectacle était impressionnant de maîtrise. Mais mystérieux : ce maître danseur venant de l’île de Java dansait dans une langue étrangère. En indonésien en quelque sorte.

Une heure après, sur le grand plateau de la Friche, cinq jeunes femmes en robe noire, élèves de Supriyanto entrent sur la scène grise. En groupe. L’une d’entre elles entame une sorte de danse rituelle, les quatre autres la regardent sans bouger. Puis, chacune à leur manière, elles commencent à danser, ensemble, en harmonie ou à l’unisson. Avant d’adopter des postures de combat, nous regardant de leurs yeux fixes, semblant tenir des lances et sautant sur place. Puis elles courent sur la scène, légères plumes noires sautillant avec grâce, cela provoque une sorte de douceur ravissante.

Elles reprennent ensuite, sur un lourd rythme musical, des attitudes guerrières, poing sur la hanche. Et, traversant la scène en tous sens, elles se mettent à parler, ensemble et fort. Évidemment on ne comprend pas un mot de cette musique orale, mais Balabala était plus facilement accessible que le Salt dansé seul par Supriyanto. Il était dansé par cinq jeunes femmes venant « d’une communauté reculée de l’est de l’Indonésie » mais était aussi… en langue étrangère.

Je n’en ai pas vraiment compris le sens. (Même si cela m’a renforcé dans cette idée que les habitudes venues de loin sont appelées des rituels, un terme vaguement péjoratif, comme si nos habitudes sociales et répétitives, la Marseillaise avant les matches de football par exemple, n’étaient pas, elles aussi, des rituels).

Pour mieux comprendre ce que racontaient ces deux spectacles, rituels et très contemporains, j’ai assisté à une discussion proposée juste après Balabala. Eko Supriyanto parle javanais et comprend l’anglais. Avec ses cinq jeunes danseuses, qui ont entre 17 et 20 ans, il parle un peu Bahasa Indonesia cette langue que tout l’archipel utilise. Mais quand il questionne une des plus jeunes de ses élèves, elle lui répond dans l’« une des mille langues parlées » dans le pays, qu’il tente d’expliquer en anglais à l’interprète anglais/français qui l’accompagne. Il raconte ensuite comment il a découvert les danses traditionnelles de cette région est de son pays, dont les femmes sont souvent exclues et qu’il tient à raviver, lui qui est un grand spécialiste des danses et des arts martiaux traditionnels de Java.

Cette discussion après les spectacles m’a bien fait comprendre qu’en effet, je venais d’assister à des danses en langue étrangère. Et que, finalement, même si ce n’était pas simple, j’ai mieux compris le langage des corps que celui des mots…

Lors de Penelope, que Lisbeth Gruwez dansait le samedi soir sur le toit terrasse de la Friche, je ne pouvais saisir que des mouvements de corps. Immobile face à nous dans sa très longue robe noire, elle s’est mise à tourner, cela évoquait pour moi les rondes rituelles (!) des derviches tourneurs. Lentement, de plus en plus vite, bras écartés ou repliés devant son visage, on avait l’impression qu’elle allait s’envoler dans le mistral qui soufflait fort, elle écartait à nouveau les bras, souriait, sa robe semblait voler autour d’elle, on avait presque l’impression qu’on allait s’envoler nous aussi. Venant de synthétiseurs des années 1970, la musique a ralenti sa répétition lancinante, a diminué, Lisbeth Gruwez a ralenti son tournoiement de toupie de 20 minutes sans une seconde d’interruption. Peu à peu, lentement, on a atterri avec elle dans le soleil couchant…

Salt et Balabala d’Eko Supriyanto et Penelope de Lisbeth Gruwez étaient présentés ce week-end à la Friche la Belle de Mai dans le cadre du Festival de Marseille.

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Michel Samson
Journaliste, écrivain et documentariste. Ancien correspondant du Monde, il est auteur d'ouvrages de références dont le dernier, "Marseille en procès" (La Découverte & Wildprojet) vient de paraître. Il cosigne avec le cinéaste Jean-Louis Comolli, Marseille contre Marseille, une série documentaire qui couvre 25 ans de vie politique locale.


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