Érika Riberi vous présente
Chronique littéraire

Un indien dans la ville

Chronique
Érika Riberi
4 Juin 2016 0

Tous les mois, nous vous proposons une plongée littéraire avec Erika Ribéri. Une thèse à la fac et une émission sur radio Grenouille en cours, elle trouve encore le temps de nous proposer une chronique des auteurs et ouvrages qui prennent langue avec le territoire. 

Travaux de voirie devant l'atelier de Nadar au 21, rue de Noailles à Marseille et le magasin des Nouvelles Galeries nouvellement construit. Photographie de Nadar, 1901. Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographie,
Travaux de voirie devant l’atelier de Nadar au 21, rue de Noailles à Marseille et le magasin des Nouvelles Galeries nouvellement construit. Photographie de Nadar, 1901. Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographie.

Marseille, 1889. Buffalo Bill et son célèbre Wild West Show s’installent dans la ville pour une série de représentations : c’est de ce fait-divers que s’est inspiré James Welch, auteur américain d’origine amérindienne, pour imaginer À la grâce de Marseille (The Heartsong of Charging Elk : A Novel, pour le titre original), son dernier roman paru en France en 2001. Un roman qui nous raconte la trajectoire de Charging Elk, jeune Sioux Oglagla qui se retrouve seul à Marseille après avoir été abandonné par ses compagnons de troupe suite à une mauvaise chute à cheval lors d’une représentation. Le voilà bloqué en France, sans connaître un mot de français ou d’anglais, ou presque : tout le récit consistera alors à raconter la tentative d’intégration du jeune Amérindien à la société française.

Je vais devoir faire un petit peu ma littéraire. Mais qu’on se le dise, c’est de la faute de James Welch : c’est un excellent écrivain qui, tout en privilégiant la perspective de Charging Elk dans son récit, a su jouer habilement des changements de points de vue dans la narration pour nous offrir un roman riche, dynamique et subtil, tant dans le portrait de la Marseille foisonnante du XIXe siècle que dans la tentative d’intégration de Charging Elk à l’intérieur de celle-ci. Ça mérite d’être souligné, et un petit peu expliqué.

Alors Marseille, bien sûr : l’exotisme du roman pour le lecteur américain de James Welch se transforme pour nous en un plaisir de reconnaissance certain. On est bien sûr ravis de redécouvrir la ville et les lieux que nous connaissons à l’âge d’or marseillais qu’a été le XIXe siècle. A l’époque, la ville est alors le premier port de France, le premier port méditerranéen et le premier port de l’Europe continentale. À ce titre, elle mérite de figurer, comme Paris, Londres, New York ou Barcelone, au programme du Wild West Show. Mais à ce titre, elle incarne aussi dans le roman la grande ville du monde occidental. Si la narration faite du point de vue totalement naïf de Charging Elk possède en ce sens un vrai côté plaisant (amusez-vous par exemple à reconnaître ce que peuvent être une plateforme à dormir ou les chants de pouvoir des Etats-Unis et de la France) et permet, comme le Huron ingénu de Voltaire en son temps, une certaine distanciation sur notre propre culture, elle offre au lecteur la perspective d’un personnage issu d’une minorité souvent ignorée par le monde occidental, pour ne pas dire méprisée et écartée (en cela, James Welch s’inscrit pleinement dans la lignée d’œuvres littéraires ou cinématographiques telles que Cannibale de Didier Daeninckx, ou Vénus noire d’Abdellatif Kechiche).

Et voilà à quoi s’applique surtout James Welch, figure de proue du mouvement de la renaissance amérindienne né dans les années 60 aux USA : mettre à nu à travers la perspective de Charging Elk ce qu’il appelle dans son roman « l’imposture élaborée par les hommes blancs », à savoir la manière dont ont été construits et diffusés le mythe de la frontière et de l’Indien sauvage aux Etats-Unis, processus assimilable à celui décrit par Edward Saïd dans L’Orientalisme, l’un des ouvrages fondateurs de ce que l’on appelle aujourd’hui les postcolonial studies (je vous donne plein de références aujourd’hui, dis donc).

Bien sûr, à travers Charging Elk et ses descriptions, tout cela permet au final une reconstruction plus juste de cet autre, l’Amérindien. En ce sens, c’est surtout la profondeur psychologique donnée au personnage principal qui permet au lecteur de dépasser la représentation traditionnelle de l’Amérindien. Mais là encore, James Welch ne fait pas simple : en variant les différents points de vue, il caractérise aussi ses personnages secondaires, et engage à envisager de manière complexe l’appréhension de la différence. Tout au long du roman, on est ainsi amené à confronter les différentes perspectives sur l’action, ce qui nous oblige à une lecture dynamique qui nous pousse continuellement à reconsidérer notre point de vue sur les événements et les personnages. Un régal, vous dis-je… Et c’est tout le roman comme ça. Rien n’est jamais simplifié, jusqu’à la réponse donnée à la possibilité d’intégration de Charging Elk, qui constitue la trame principale du récit : point de happy end idéalisé chez James Welch, mais des situations et des choix toujours complexes qui permettent de parvenir à un équilibre souvent difficile et fragile entre deux cultures. Une jolie démonstration de ce que peut faire le roman pour nous aider à penser et à appréhender des questions aussi importantes que celles de l’altérité ou de l’intégration. Allez-y, les yeux fermés (jusqu’au moment de lire le roman, quand même).

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Érika Riberi
Elle prépare une thèse en littérature comparée à l'université Aix-Marseille. Un peu papillon dans l’âme, elle s’échappe chaque mois de la fac pour partager sa passion des livres.

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