Christian Kert (député LR) : « Dire que le FN est un danger, ça ne marche plus »

Interview
Lisa Castelly
7 avril 2017 3

Le député Les Républicains est l'invité samedi d'un forum "anti-haine" organisé au Théâtre Toursky par un collectif de psychanalystes mobilisé pour comprendre et contrer le vote FN. Marsactu l'interroge sur le difficile positionnement d'un homme de droite à l'heure où les frontières avec l'extrême-droite tendent à s'atténuer.

Photo Flickr/ Philippe Marc

Le député Les Républicains de la 11e circonscription des Bouches-du-Rhône est plutôt connu pour sa modération, son ancrage à un centre-droit qui a peu de représentants dans le département. Ce samedi, il prendra part à une table-ronde dans le cadre d’un « Forum anti-haine » (voir le programme ici) qui a lieu au théâtre Toursky, une série de conversations anti Le Pen (pour SCALP, en hommage aux mobilisations des années 80) avec des acteurs politiques mais aussi des acteurs culturels, des chercheurs et des scientifiques.

À l’origine, dans le cadre d’un appel national, un collectif de psychanalystes a décidé de « sortir de leur réserve » pour se mobiliser contre « l’exclusion, la haine et l’affrontement », portés par le Front national. Ces psychanalystes ont donc organisé un événement à l’image de ce qu’ils savent faire de mieux : faire parler leurs invités, et peut-être, en fin d’analyse, parvenir ensemble aux racines du mal.

C’est dans ce cadre qu’intervient le député. Christian Kert sera le seul homme politique de droite présent autour de la table. Il y débattra avec le sénateur Force du 13 Michel Amiel, le secrétaire national des Verts, David Cormand, l’ancien vice-président communiste de la région, Alain Hayot et le député socialiste Patrick Mennucci. Il se prépare à essuyer les critiques sur la banalisation des discours d’extrême-droite dans son camp politique. Mais, au-delà des clivages et des porosités, il explique à Marsactu les raisons de sa présence et sa vision de la montée de l’extrême-droite dans la société française.

Pourquoi avez-vous été intéressé par une rencontre autour, et contre, le Front national ?

Christian Kert : C’est surtout l’idée de lutter contre la haine. Le FN n’a pas le monopole de la haine. J’ai dit que j’acceptais de venir à partir du moment où on n’aurait pas de vaines querelles sur le ni-ni et où l’on irait au fond des questions d’intolérance, d’indifférence, de haine. Je ne vais pas faire un topo politique. Au contraire, j’espère pouvoir dialoguer avec les autres politiques présents. Je ne viens pas pour un sempiternel débat pour savoir si la droite encourage la montée du FN ou pas.

Pensez-vous que ce genre de débat est utile ? 

Je regrette qu’il n’y ait pas assez d’occasion d’échanger entre intellectuels et politiques. Nous, politiques avons eu tendance à nous en détourner, et eux ont compris qu’ils pouvaient s’exprimer sans avoir besoin de nous dans les médias. J’ai autour de moi deux ou trois groupes de réflexion qui m’aident à réfléchir, mais globalement le lien entre science et politique est trop ténu.

Nous sommes dans une société assez violente, et cela mérite que l’on analyse ensemble le phénomène. J’aimerais qu’on parvienne à détecter d’où vient cette haine. Quand un jeune dit « j’ai la haine », c’est intolérable. Et quand on est dans l’éternelle sanction, on se plante de stratégie. Il faut faire en sorte que les nouvelles générations ne se tournent pas forcément vers les extrêmes. Ma réflexion porte aussi sur le fanatisme religieux, où l’on justifie la haine par l’amour de dieu, et là aussi, c’est intolérable. Comment une société équilibrée comme la nôtre peut en être arrivée là ? Il faut réfléchir à comment reconstruire une philosophie d’existence, comment ne pas sombrer dans les extrêmes ou le fanatisme. Les politiques ne suffisent pas à empêcher tout cela, et parfois, je me sens désarmé.

Une partie des électeurs nous est passée par dessus la tête, directement vers le Front.

D’autres élus Les Républicains auraient-ils été aussi enthousiastes que vous pour ce genre de rencontres ?

(Rires) Je n’en suis pas persuadé, surtout en cette période. Mais je ne veux pas passer une heure sur les liens entre droite et FN. On perd notre temps. Il faut répondre aux discours extrêmes avec des discours construits, et répondre aux problèmes de société. Quand on voit des gens raisonnables qui vous disent qu’ils vont voter FN, on se dit qu’ils sont comme aveuglés par quelque chose. Certes, c’est peut-être pour moi que ce sera le moins confortable dans cette table ronde, mais je fais partie des membres de LR qui s’interrogent sur ces questions. Les deux communes qui votent le plus FN dans ma circonscription sont des villes de gauche. Une partie des électeurs nous est passée par dessus la tête, directement vers le Front. Cela mérite qu’on s’interroge. Plutôt que de faire le procès de la droite qui ferait le lit de l’extrême-droite, il faut chercher les raisons de ce vote. C’est une problématique de société. Aux Pennes-Mirabeau, où on vit plutôt bien, il y a eu 56 % des voix pour Maréchal-Le Pen aux régionales. J’espère pouvoir interpeller à ce sujet Michel Amiel [le sénateur-maire des Pennes, présent lors de la table ronde pour représenter En marche !, ndlr], avec qui, heureusement, je parle.

Au niveau local comme au niveau national, votre posture modérée se fait de plus en plus isolée dans les rangs de votre parti…

On peut dire que sous l’effet des difficultés, avec aussi le phénomène de l’immigration, c’est la société qui s’est radicalisée. Je veux éviter la victoire du FN, mais je n’en reste pas moins fidèle aux valeurs de la droite. Je suis républicain, pour l’accueil, je ne pense pas qu’il faut fermer les frontières, mais pas à n’importe quel prix. Sinon, cette radicalisation serait encore plus forte et violente. Il faut trouver ensemble, entre la droite et la gauche, cet équilibre.

Dans votre circonscription, sentez-vous une menace du Front national pour les législatives ?

Oui, le FN est une menace, surtout en cas de triangulaire. Mais je veux d’abord voir ce qui se passe à la présidentielle, voir si Marine Le Pen fait autant qu’on le prédit, je veux pouvoir mesurer cela avant de penser à la législative. Que monsieur Fillon gagne ou pas, il faudra dégager une majorité parlementaire avec un programme, un projet de société qui donne la priorité à cette réflexion. Notre société est traversée par des courants violents. Il faut arrêter l’horloge sociétale et comprendre les raisons.

Vous parlez d’une société violente, mais le programme du candidat que vous soutenez, François Fillon, paraît tout de même assez dur lui-même ?

Vous avez raison. Il apparaît comme dur, mais dans une société en grandes difficultés, la responsabilité c’est de dire la vérité. Si on veut, on peut se cacher, et ne pas dire que la sécurité sociale nous coûte très cher, ne pas dire que notre formidable système de santé est en danger. Qu’après, on atténue, qu’on amende, le programme, je suis d’accord. Mais au moins, disons la vérité. C’est vrai que parler de vérité quand on se trimballe des casseroles, ce n’est pas facile, mais il a ce courage.

Et je suis aussi d’accord avec François Fillon quand il dit que voter pour Macron c’est s’engager dans une aventure. On ne sait pas trop qui il est et quelle serait sa majorité parlementaire, avec des candidats sans habitude de la vie politique et qui ne connaîtraient même pas les circonscriptions car ils seront désignés au dernier moment.

Revenons au rendez-vous de samedi. Se mobiliser frontalement contre le Front national, n’est-ce pas prendre le risque de diaboliser aussi ses électeurs et de se les mettre à dos ?

Il y a toujours ce risque. Dire que le FN est un danger, ça ne marche plus. Celui ou celle qui veut voter FN le fera. Comment faire pour arrêter ces gens prêts à commettre l’irréparable ? Et cela alors même qu’il y a d’autres choix possibles ? L’extrême-gauche n’est pas plus souhaitable que l’extrême-droite, même si il y a plus de propos de haine du côté du Front national. Mais notre responsabilité n’est pas seulement de penser le vote FN. Il y a des quantités de haines. Quand les jeunes au Jas-de-Bouffan me disent qu’ils ont la haine contre la société, je ne peux pas rester insensible. C’est là où je me différencie de certains de mes collègues qui ne veulent pas chercher plus loin. Et je serais heureux de parler de tout cela avec des intellectuels : il y a un problème de société et il faut voir au delà. On le sait, le vote FN est un vote protestataire. Le livre de Maël de Calan [élu breton LR proche d’Alain Juppé, ndlr] m’est très utile pour cela, il désamorce chaque bout du programme de Marine Le Pen, ses propres contradictions. C’est comme cela qu’on peut désamorcer le Front national.

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  1. patrick patrick

    il a raison, le vrai repoussoir sont les politiciens corrompus. LR et le PS peuvent se réjouir de contribuer à l’ascension d’un parti tout aussi pourri qu’eux mais qui n’a jamais exercé le pouvoir. certains électeurs cherchent la nouveauté même si elle est moisie

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    • corsaire vert corsaire vert

      Entièrement d’accord avec cette analyse  » et pourquoi ne pas essayer ?  »
      Les électeurs ne comprennent pas qu’il ne s’agit d’un vêtement dont on pourra de débarrasser comme cela mais que nos institutions démocratiques seront en danger .
      Quant à proposer Fillon en rempart et vanter son programme anti social c’est un propos de petit soldat au garde à vous avec le doigt sur la couture du pantalon !

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  2. leravidemilo leravidemilo

    Quoique l’intention soit louable, je ne suis pas certain que la période soit propice et, le concernant, le double fardeau de Fillon (programme et business) est fort stigmatisant. M Kert est , bien malgré lui, fort représentatif de l’éloignement des élus que génère la 5ème république, même s’ ils y ont toujours leurs propres responsabilités. Bien que témoignant d’une ouverture d’esprit et d’un sens de l’écoute assez rares chez les élus, et en particulier dans la maison LR : -Il a le plus grand mal à comprendre l’expression de « la base ». Certes les jeunes du jas de bouffan en question ne sont pas très faciles d’accès, mais lorsqu’ils disent qu’ils ont la haine, et pour peu qu’on s’attache à dialoguer, ils expriment tout de même les motifs de la chose, de façon certes abrupte mais sensée. – Il semble bien , quitte à un effort de réflexion , ne pas pouvoir se poser la question autrement. Peut on lutter contre la violence sociale dans une société qui ne vit que par elle, et comment lutter contre le FN, si on ne lutte pas contre les causes qui le nourrissent, l’engraissent, à savoir les politiques conduites par son parti et le PS, alternativement certes, mais dans une continuité et une efficacité remarquable, en particulier sur les 10 dernières années? N’est il pas vain de conduire un de ces combats sans le mener de pair avec l’autre?
    Et puis, concernant la possibilité, pour les jeunes concernés, d’exprimer dans l’espace social, et de façon recevable, ce qu’ils ont à lui apporter, il existe des associations et des personnes, dans l’éducation populaire, il le sait bien, qui s’y emploient, en tous cas s’y coltinent; et qu’on a laissées souvent bien seul, que l’on a oublié d’aider, alors qu’ils en avaient bien besoin et qu’il en était encore temps. (il se fait tard seigneur, restez av..). En tant que lecteur assidus de Marsactu, il me souvient de dotations de réserves parlementaires utilisées au bénéfice de gens pour qui la solution réside dans l’écoute, et l’observance, de vérités venues d’un haut, forcément vers un  » bas », plutôt que construites dans les dialogues fort aléatoires, et parfois douloureux, du travail dit de proximité, en tous cas de terrain.

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