Boues rouges : la contamination des poissons confirmée par un rapport

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le 29 Déc 2015
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Alors que le préfet a déjà annoncé qu'il renouvellerait l'autorisation de rejets en mer d'Alteo, un rapport commandé par la ministre de l'Écologie révèle que les poissons sont bel et bien contaminés par les déchets de l'usine d'alumine au large des Calanques.

Chien de mer pêché dans la zone de pêche (Crédit : Gérard Carrodano)

Chien de mer pêché dans la zone de pêche (Crédit : Gérard Carrodano)

Arsenic, cadmium, cobalt, chrome, mercure, manganèse, nickel, plomb, aluminium, titane, vanadium. L’Anses – l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail – a recherché ces substances dans des poissons, moules et oursins pour savoir si les rejets au large des Calanques de l’usine d’alumine de Gardanne contaminent la faune sous-marine. Si la mer Méditerranée porte les traces de nombreuses pollutions industrielles, aluminium, titane et vanadium sont considérées comme des « traceurs du rejet » ; c’est-à-dire propres à celui-ci. Et les conclusions sont sans équivoque : les poissons sont contaminés.

Après cinquante ans de rejet de boues rouges, résidus de bauxite, le nouvel exploitant de l’usine, Alteo, demande une nouvelle autorisation pour pouvoir continuer à déverser en mer ses déchets, uniquement liquides cette fois-ci. Le préfet Stéphane Bouillon, arguant de la défense des quelques 400 emplois directs et 250 en sous-traitance, a déjà annoncé qu’il comptait renouveler cette autorisation exceptionnelle. La seule question qui semble se poser est celle de la durée de l’autorisation. Pourtant, alors que l’arrêté du préfet est attendu d’un jour à l’autre, le rapport que publie l’Anses sur l’impact des rejets est une réserve de taille.

Nouvelle campagne de pêche

Ce n’est pas la première fois que l’Anses s’empare du sujet mais elle n’était jamais allée aussi loin dans ses investigations. Saisie par la ministre de l’écologie Ségolène Royal en octobre 2014, elle considérait alors ne pas avoir assez d’éléments pour se prononcer : « Même si, au regard des éléments produits par l’exploitant dans le dossier, il n’est pas possible de caractériser l’impact spécifique du rejet de l’usine d’alumine de Gardanne, l’Anses constate que l’exploitant n’a produit qu’un nombre très limité de données de contamination des poissons, notamment benthiques [qui vivent au fond de la mer, NDLR]. » Une grande partie des poissons analysés avait en effet été fournie par une campagne de pêche organisée par l’exploitant. L’Anses préconisait donc que de nouveaux prélèvements de poissons, plus importants, soient réalisés. En mai 2015, Ségolène Royal suivait cet avis et suspendait l’enquête publique dans l’attente d’une nouvelle enquête.

 

Depuis, ce rapport se faisait attendre. À plusieurs reprises pendant l’enquête publique, les défenseurs de l’environnement ont demandé de ses nouvelles. Il s’était fait oublier jusqu’à sa publication ce 22 décembre en période de Noël. De nouvelles campagnes de pêche ont été réalisées en collaboration avec l’Ifremer. L’Anses s’est quant à elle chargée de l’analyse des échantillons composés cette fois-ci de 1800 animaux. Le prélèvement s’est fait sur deux zones, une à proximité immédiate du canyon de Cassidaigne où sont déversés les boues et une autre un peu plus loin comme le montre la carte ci-dessous :

rapport-anses-poissons-carte
Carte des zones de pêche (crédit Ifremer/Anses)

 

 

11 éléments recherchés

Onze éléments chimiques étaient recherchés dans les muscles et le foie des poissons, oursins et moules. « Pour les principaux éléments traceurs des rejets en lien avec les activités de transformation de minerai de bauxite de l’usine d’Alteo, à savoir l’aluminium, le vanadium et le titane, les tests significatifs concernant le muscle vont toujours dans le sens d’une plus grande contamination dans la zone impactée par le rejet », révèle le rapport. Une zone impactée qui comme le montre la carte ci-dessus, est loin de concerner uniquement le canyon de la Cassidaigne. « Des signaux relatifs à une contamination plus importante dans la zone de pêche sous influence du rejet de l’usine d’Alteo ont été mis en évidence », précise également la conclusion du rapport.

Accéder au rapport de l’Anses de décembre 2015 sur ce lien

Ces analyses concernent les rejets passés et l’industriel plaide qu’il a mis en œuvre un système de filtres permettant de séparer la partie solide et rougeâtre des boues de la partie liquide. Seule celle-ci devrait être déversée dans la mer à partir du 1er janvier. Jusqu’ici, l’exploitant niait jusqu’aux risques en termes de pollution des rejets boueux. Une étude d’impact réalisée en 1993 et plusieurs études d’un chercheur italien perçait déjà cette défense (lire notre article). Mais ce rapport de l’Anses est le premier émanant d’une agence de l’État à conclure que la pollution se retrouve dans la faune et sûrement sur la flore locales. Il n’étudie en revanche pas l’impact que cette contamination peut avoir sur leur reproduction et leur développement.

Quant aux rejets futurs, Alteo se défend en expliquant que les matières toxiques toujours contenues dans les rejets liquides seront instantanément piégés dans des hydrotalcites, sorte de roche blanche née de la réaction avec l’eau de mer. Une réaction qui n’a pour l’instant été testée qu’à petite échelle et principalement en laboratoire. Mais il faut croire que le principe de précaution ne vaut rien quand il s’agit de fonds sous-marins.

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Commentaires

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  1. barbapapa barbapapa

    Le requin pêché orange/rouge en dit plus long que le rapport !
    Ensuite, arriver de manière scientifique à prouver un rapport de cause à effet sur les poissons est révélateur d’une vraie monstruosité de ces rejets, parce que par nature les poissons nagent et circulent d’une zone à l’autre, certains pêchés sur la zone impactée arrivant peut-être très récemment sur zone, et d’autres pêchés dans la zone de référence ont peut-être été précédemment impactés sur zone de rejet.

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    • JL41 JL41

      L’Ifremer a prélevé quelques 2 000 organismes marins à la demande de l’Anses, sans avoir apparemment trouvé de spécimen de ce type, que l’on croirait avoir été trempé dans de la boue rouge. Je suis très dubitatif sur cette pêche « miraculeuse » qui confine à l’horrible. Ce Chien de mer était-il mort ou vivant lorsqu’il a été ramené à la surface ? J’ai l’impression que s’il avait encore été capable de nager ou de se débattre, il aurait perdu une partie de la panure qui le recouvrait, y compris dans la gueule.

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    • barbapapa barbapapa

      @JL41 : la photo est signée de Gérard Carrodano, apparemment quelqu’un de très crédible + effectivement le requin a évolué dans les boues rouges et c’est terrible + mort ou vivant à la surface, il a normalement été remonté dans minimum 300 mètres d’eau « propres » sans que le bain de boues ne disparaisse ! + pour l’unique spécimen pêché, dans les eaux de Méditerranée, cette espèce est quand même assez rare donc rien d’étonnant à ce qu’il s’agisse du seul requin de cette espèce pêché pendant cette campagne

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  2. VitroPhil VitroPhil

    Ce rapport enfonce une porte ouverte : 50 ans de déversement sans entraves ont un effet mesurable! Pour l’heure cela n’aide nullement à la prise de décision. Il est urgent d ‘évaluer l ‘impact des futurs rejets et si les annonces de l’exploitant sont vérifiables.

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  3. JL41 JL41

    Je viens de lire le rapport de l’Anses : on ne peut pas dire qu’il ne s’agit pas d’un travail sérieux. Il s’agit d’une approche très scrupuleuse à la méthodologie exigeante et d’un rapport d’une grande clarté. S’il existe des variations d’un poisson à l’autre, c’est vraisemblablement du au fait, comme le dit Barbapapa, que certains de ces poissons ont pu arriver récemment sur zone. Le taux de présence des 11 substances recherchées est bien différent entre la zone de rejet et la zone de référence.

    Deux premières questions se posent à ce stade :
    1) Ces analyses portent sur un milieu qui a été pollué par les boues rouges, elle ne disent rien de la différence éventuelle du contenu des rejets entre les boues rouges et le liquide transparent actuellement rejeté. Quelqu’un a-t-il des infos comparatives ?
    2) Des différences apparaissent incontestablement entre la concentration de ces 11 substances en zone de rejet et dans la zone de référence. Mais a-t-on une idée du seuil à partir duquel ces concentrations constitueraient un danger mesurable ?

    Dans un autre article de Marsactu des commentaires se sont opposés à propos de l’aluminium qui ne serait pas présent dans les rejets, parce que non fabriqué à Gardanne, mais seulement de l’alumine.
    3) Alors aluminium ou alumine, mais peut-être cela revient-il au même ?

    Dans une interview assez ancienne, une écologue de la DIREN s’exprimant sur les posidonies du golfe de Fos, avait déclaré que la fosse où les boues rouges étaient déversées, débordait, et que l’on trouvait certains composés de ces boues rouges jusque dans le golfe de Fos.
    4) Ce débordement de la zone de déverse est-il avéré et cette présence à Fos a-t-elle été constatée par des mesures ?

    Le commissaire enquêteur bordillologue qui a travaillé sur le projet de chantier de transfert de fret de Mourepiane évoquait, à propos des boues rouges de Gardanne, la possibilité d’extraire ces substances dans le cadre d’une économie circulaire qui allierait profitabilité et protection du milieu naturel : http://www.coeurnaturiste.com/?p=4586
    5) En l’état actuel des techniques, certains des composés rejetés sont-ils récupérables d’une façon qui permettrait un retour sur investissement ?

    Marc, un commentateur de l’article de Benoît Gilles déclarait : https://marsactu.fr/bref/le-prefet-va-autoriser-les-rejets-dalteo-9-a-12-ans/
    « L’interdiction des rejets signifierait l’arrêt définitif de l’usine. Ce n’est nullement un chantage mais une réalité simple et abrupte. Alteo Gardanne est l’usine d’alumine la moins polluante au monde et la seule à travailler à la réduction de sa pollution (aller voir sur internet les usines au Canada, en Australie ou en Hongrie pour vous faire une idée…). Les citoyens et les défenseurs de l’environnement devraient se poser la question suivante: préférons-nous une production d’alumine très propre en France et exportatrice ou une production d’alumine, à l’étranger, très polluante et que l’on importe. »
    6) Les connaisseurs du sujet peuvent-ils valider cette information ?

    D’autres pollutions ayant l’agglomération marseillaise pour origine, ont été citées dans divers commentaires, dont un de Marc aussi, qui évoque 100 Mot/an des égouts de Marseille dans la calanque de Cortiou.
    Ce ne sont pas les seules, deux évents conduisent les eaux de la plaine agricole de Cuges dans la baie de Cassis, où s’écoulent également des eaux soufrées en provenance de la mine de Gardanne dont les galeries ont été noyées. Certains évoquent même des écoulements depuis des galeries qui auraient servi à des expériences nucléaires secrètes. Je pense que si c’était vrai, ça se saurait, les rejets étant analysables.
    7) Qui a des infos sur ces rejets à Cortiou en baie de Cassis ?

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    • Julien Vinzent_ Julien Vinzent_

      Bonjour,
      quelques réponses à vos questions :
      1 / Le tableau comparatif est disponible en page 17 du résumé non technique de l’étude d’impact http://www.alteo-environnement-gardanne.fr/IMG/pdf/2-_resume_non_technique_de_l_etude_d_impact.pdf En résumé, la concentration de la plupart des métaux lourds est réduite de plus de 90 %. Mais elle reste toutefois très supérieure aux limites réglementaires pour l’arsenic, l’aluminium et le fer.

      2/ Je me garderai bien de m’avancer en l’absence d’étude spécifique. Pour donner une idée, je vous renvoie à la partie « Arsenic » de cette étude de santé sur la consommation de moules et oursins sur le littoral Sud de Marseille http://www.invs.sante.fr/presse/2005/le_point_sur/pollution_pb_180705/synthese.pdf

      3/ L’alumine (ou oxyde d’aluminium) est le composé chimique extrait de la bauxite qui sert de base à la fabrication de plusieurs matériaux. L’aluminium qui se retrouve en très grande quantité dans les rejets est entendu au sens d’élément chimique.

      5/ En Hongrie, et plus récemment au Brésil, le stockage sous forme beaucoup plus liquide des déchets issus des usines d’alumine a posé de très gros problèmes environnementaux suite à des ruptures de barrages.

      6/ La réduction de l’impact des rejets de Cortiou fait partie du contrat de baie de MPM https://marsactu.fr/cest-mon-data-plongee-aux-fonds-de-la-baie/

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    • Electeur du 8e Electeur du 8e

      Bonjour JL41. Pour ce qui est de la nature des rejets de Cortiou, on peut lire ce texte extrait d’un ouvrage de Henry Augier, ancien maître de conférences à la fac des sciences de Luminy et spécialiste des questions de pollution : http://paca.lpo.fr/protection/engagements/actualite/3315-petition-debarrasser-definitivement-les-calanques-du-rejet-polluant-de-cortiou

      On est assez loin d’une eau potable…

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    • JL41 JL41

      Merci Julien Vinzent et Electeur du 8è, vous répondez à une de mes attentes sur Marsactu : compléter mutuellement nos informations pour avancer de façon honnête. Je ne suis pas un spécialiste de l’environnement et je me rends trop souvent compte que les militants font feu de tout bois, escamotent des données, ce qui ne me les rend pas crédibles.
      Pourquoi aucun article de Marsactu ne nous disait que la concentration des métaux lourds dans les nouveaux rejets serait réduite de 90 % dans les rejets liquides qui commenceront le 1er janvier ? Inévitablement je me mets à penser que c’est peut-être une façon d’entretenir une approche un peu caricaturale, fréquente au sein des écologistes.
      Je pense aller au moins aussi loin que l’écologiste moyen dans la réflexion que j’avais ébauchée ici : https://marsactu.fr/transports-la-priorite-impensee-de-la-metropole/#comment-38471
      C’est d’ailleurs l’absence de parti pris dans votre article qui m’avait encouragé à rédiger ces propositions.

      S’agissant des rejets de Cortiou, je me disais bien qu’on chiait plus souvent que l’on s’achetait une casserole en aluminium. C’est colossal ! Je savais déjà qu’il suffisait de boire un verre d’eau du Rhône tous les matins pour éviter de prendre la pilule, dont les composés rejoignent inévitablement le grand fleuve, via les stations d’épuration. Je ne sais pas ce qu’en pensent les poissons et ceux qui les mangent ?
      Le document de la LPO signalé par Electeur du 8/è représente un travail très approfondi, qui m’épate. Pour l’anecdote, j’ai lu que les alkylphénols-polyéthoxydes contenus dans les effluents de Cortiou inhibaient le développement des testicules des poissons. La LPO est dans son rôle en nous parlant des oiseaux, mais les nôtres ne sont parait-il plus ce qu’ils étaient. Vigilance donc !
      Tout en lisant je me demandais si des solutions seraient proposées dans l’article. Ben oui, mais il manque quand même des indications sur le coût de ce miracle du 100 % : « En clair, il s’agit essentiellement de compléter et de perfectionner les installations de la station d’épuration de Marseille (Géolide) par des traitements évolués et novateurs. Géolide comporte actuellement les traitements préliminaires classiques (dégrillage, dessablage, déshuilage), un traitement primaire physico-chimique (14 bassins de décantation primaire + 17 bassins de décantation lamellaire) et un traitement secondaire biologique performant, procédé bio-filtres appelé « Biostyr » (soit 34 bio-filtres en batterie de 173 m²). Il suffit d’y adjoindre un traitement tertiaire, dit de finition, permettant d’épurer les effluents à 100 %. Les techniques existent et ont fait leur preuve ; elles ont fait l’objet de développements dans de précédents ouvrages (Augier 2011, 2012, 2013). Il n’y a que l’embarras du choix : charbon actif, osmose inverse, filtration sur membranes, ultrafiltration, ozonation tertiaire, procédés d’oxydation avancés (POA), etc ».

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  4. DalaiNico DalaiNico

    Quid de la durée d’autorisation de ces rejets ? Votre article en lien mentionne une durée de 6 ans, mais en première page du site d’Alteo on peut lire « l’arrêt d’ici 2016 les rejets en mer des résidus de bauxite (grâce à la création d’un 2ème filtre-presse) » ? Qui dit « vrai » ?

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    • Marc Marc

      Les rejets sont réduits de plus de 99% grâce à la mise en place des filtres pressés. Les rejets seront une eau transparente mais contenant encore certains produits au dessus des normes autorisées, le plus problématique restant les métaux lourds.

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  5. camille camille

    1. L’ANSES note dans son étude de février 2015 que « la composition de l’effluent futur est basée sur l’analyse d’échantillons reconstitués à partir de différents composants liquides de l’effluent actuel. L’examen de ces prélèvements a posé, d’après les informations contenues dans le dossier de l’exploitant, de nombreuses difficultés analytiques. De fait l’Anses estime que la composition estimée dans le dossier est théorique, hypothétique et d’une fiabilité insuffisante. » (p.37).
    2. L’Avis du conseil scientifique du Parc national des Calanques en date du 07 juillet 2014 a mis en exergue dans ses conclusions que :
    – « (…) le rejet futur risque, par l’ensemble de ses propriétés physico-chimiques (moindre densité) et de ses composantes dissoutes, d’impacter à plus grande échelle l’écosystème pélagique et éventuellement, sous certaines conditions météo-marines, la bande littorale. Il est important de vérifier ce point par le biais d’observations in situ et d’une modélisation robuste prenant en compte des scénarios météo-marins caractérisant le secteur. »

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