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Dans les Bouches-du-Rhône, le FN n’est pas si prêt que ça

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Rédaction de Marsactu
11 décembre 2015 2

Le parti des Le Pen est porté par ses 40 % au premier tour des régionales. Dans les Bouches-du-Rhône, le Front national connaît pourtant de multiples divisions et son chef de file, Stéphane Ravier est critiqué en interne. Ce qui interroge sur la structuration réelle du parti.

Stéphane Ravier en meeting à Allauch avec Marion Maréchal-Le Pen (à dr.) et Franck Allisio, n°3 sur la liste des Bouches-du-Rhône (à g.) .

Le Front national veut donner l’image d’une équipe unie qui avance vers la présidence de région. Ce jeudi matin encore, sur France bleu Provence, la tête de liste des Bouches-du-Rhône Stéphane Ravier vantait « une équipe qui a déjà fait ses preuves composée de maires, d’élus, de chefs d’entreprise ». Pourtant, même après un premier tour porteur où elle a récolté 40,5 % des voix, Marion Maréchal-Le Pen n’a toujours pas présenté le moindre élément de son futur exécutif, si ce n’est via le slogan de second tour « Nous sommes prêts ».

N’ayant que très peu exercé de responsabilités dans le département, le Front est forcément plus dépourvu en cadres que d’autres partis. Depuis plusieurs années, il axe ses formations internes sur le travail d’élu. En étant présent aux seconds tours de plusieurs élections ces derniers années, le parti a désormais de nombreux élus dans le département. S’il y a parmi eux des militants de longue date, d’autres ont adhéré plus récemment, notamment via le rassemblement bleu Marine. Il faut donc mettre à niveau ces nouveaux élus, parfois dans la précipitation. Même le sénateur-maire des 13e et 14e arrondissements soulignait récemment à Marsactu ses efforts personnels : « J’espère que vous l’avez remarqué. Je me suis formé, j’ai progressé. »

Le préfet Ravier

Derrière cette auto-satisfaction du leader départemental, le parti cache mal de sérieuses fissures. En plus d’être sénateur et maire de secteur, Ravier porte la casquette de secrétaire départemental des Bouches-du-Rhône. Il joue le rôle de « préfet » selon la formule consacrée au sein du parti. En interne, cela décrit une forme d’autoritarisme parfois mal vécue. Un an et demi après les municipales, le Front national a exclu, suspendu ou vu partir de nombreuses élus dans le département, perdant même une conseillère départementale sur deux, la Berroise Christiane Pujol.

Plusieurs phénomènes se croisent pour expliquer ces tensions. En 2014, en étant présent au second tour dans la plupart des communes aux municipales, le Front gagne de nombreux élus locaux dans des groupes d’opposition. Ces derniers seront partout présents aux élections départementales, en début d’année. Quelques mois plus tard, le parti constitue sa liste pour les Bouches-du-Rhône alors que l’exclusion de Jean-Marie Le Pen du FN devient une affaire nationale. Dès lors, l’amateurisme, la fidélité au fondateur du FN et les ambitions contrariées de nouveaux élus locaux ont provoqué une vague de départs successifs.

Départs en série

À Salon, Philippe Adam a été suspendu et attend toujours d’être fixé sur son sort par l’état-major du parti. À La Ciotat, Yann Farina a rejoint la Ligue du Sud de Jacques Bompard tout comme l’ancien chef de file du parti dans les 9e et 10e arrondissements Laurent Comas. À Aix, Catherine Rouvier a rendu sa carte. À Vitrolles, plusieurs conseillers municipaux ont démissionné et Pierre Messika a quitté le groupe. La semaine dernière à Miramas, trois des cinq conseillers municipaux ont créé un groupe dissident. Idem à Istres en octobre, avec cette fois-ci deux conseillers municipaux. À Marignane, une toute nouvelle élue a démissionné et doit être remplacée dans la précipitation.

À cette liste déjà longue et sans comparaison dans les autres partis, s’ajoute la démission d’Adrien Mexis, candidat aux municipales à Istres, une nouvelle fois. Celui-ci a la particularité d’avoir été directeur de cabinet et attaché parlementaire de Stéphane Ravier avant de rejoindre l’équipe de Marion Maréchal-Le Pen pour travailler sur son programme économique. Sa qualité de haut fonctionnaire européen le qualifiait pour figurer assez haut sur la liste aux régionales. Cela ne sera pas le cas.

En rendant ses mandats – il était aussi conseiller communautaire – et en ne se présentant pas aux régionales, il a accompagné son retrait de la vie politique d’un communiqué cinglant : « Je ne pouvais pas participer à une liste qui, malgré la présence de certaines personnes pour qui j’ai de l’estime et de la sympathie, contient trop de contradictions avec les principes qui devraient être ceux d’une saine action publique : volonté d’exercer son mandat, loyauté, assiduité, travail des dossiers… Sans parler bien sûr ce qui alimente davantage la chronique judiciaire des journaux que les pages politiques. »

La dernière saillie vise explicitement Gérald Gérin, l’assistant de Jean-Marie Le Pen requalifié en dernière minute (lire notre article). En effet, après avoir menacé de prendre la tête d’une liste dissidente, le président du groupe FN à la région s’est surtout battu pour maintenir dans la liste des élus régionaux qui lui sont fidèles. Au bout d’une négociation très mise en scène avec sa petite-fille, seul Gérald Gérin sauve sa peau. L’homme est notamment impliqué dans l’affaire des assistants parlementaires et dans l’enquête pour fraude fiscale qui vise le fondateur du Front.

« Pas de pareille confusion depuis Mégret »

Pour Philippe Adam, conseiller général puis régional FN dans les années 90 avant d’être exclu au moment de de la création du FN-MNR, il n’y a « pas eu pareille situation de confusion depuis l’épisode Mégret, c’est clair ». Réintégré en 2011 et candidat aux municipales salonaises, ce cadre de la chambre de commerce se juge « victime d’un règlement de comptes. C’est une politique de la table rase qui risque de coûter quelques milliers de voix au parti. »

Dimanche, il votera tout de même Marion Maréchal-Le Pen « par fidélité » aux idées. Catherine Rouvier aussi. L’Aixoise qui est aussi la mère d’Adrien Mexis et dont l’adhésion était  tout aussi récente, a quitté le parti car « on attend de vous d’être un bon petit soldat. Quand vous apportez une idée différente, tous les militants qui ont fait le DPS [le service de sécurité du parti] ou collé des affiches pendant des années vous regardent de travers et vous accusent presque de traîtrise. En cela, le FN ressemble à tous les partis politiques. » Dans le viseur, on retrouve le secrétaire départemental Stéphane Ravier et son « caporalisme » assumé.

Car la crise ne se circonscrit pas aux petites communes. Même à Marseille, Stéphane Ravier connaît des difficultés. Dans le groupe municipal, ils sont de plus en plus nombreux à critiquer sa façon de faire et les verrous qu’il pose à la fois sur les prises de parole et les ambitions électorales. Lors des universités d’été du parti, en septembre, quelques voix s’étaient élevées dont celle de Bernard Marandat, un historique du Front à Marseille : « Les problèmes ont commencé juste après les municipales, bien avant la brouille avec Jean-Marie Le Pen. Il décide de tout, ne discute de rien avec personne. L’expression de petit caporal n’est pas du tout usurpée. C’est sûr que ça grogne », expliquait-il alors.

Grogne à la mairie de secteur, un transfuge de droite s’en va

Cette tension ne s’est pas concrétisée par une réelle scission du groupe au conseil municipal comme certains l’espéraient en secret. Personne parmi les 18 élus du groupe en mairie centrale n’a rejoint les deux dissidents, Laurent Comas et Paul Cupolati. Mais la dissension s’est poursuivie pour gagner la mairie de secteur. Après son directeur de cabinet éconduit, Ravier connaît aussi des difficultés avec les élus de sa mairie. Celui qu’il présentait à ses côtés pendant les premiers mois de la mandature, le jeune conseiller municipal Antoine Maggio, est petit à petit tombé de la carte. Les relations sont aussi très fraîches avec la mère de ce dernier, sa première adjointe Marie Mustachia. Désormais, le maire de secteur met en avant son adjointe à l’éducation et nièce Sandrine D’Angio ou Cédric Dudieuzère qui seront élus conseillers régionaux dimanche, quoi qu’il arrive.

Un des deux élus transfuges de la liste droite dont il avait très fièrement affiché le soutien, Karim Herzallah dit aujourd’hui « regretter son choix. J’espérais travailler sur l’action sociale mais on ne nous laisse rien faire. Tout est concentré dans les mains de quelques-uns. » Alors, Herzallah va rendre son écharpe : « Dans quelques jours, je vais lui envoyer ma lettre de démission », annonce-t-il.

Face à ces critiques, Stéphane Ravier – que Marsactu n’a pas pu joindre ces deux dernières semaines – a toujours eu la même réponse. « Chez eux, c’est l’estomac qui parle. Tout ce qu’ils veulent, c’est une place éligible pour les régionales. Laurent Comas a proposé de prêter 600 000 euros [ce que Laurent Comas dément, ndlr] pour la campagne en échange d’une place », nous avait-il lancé lors des universités d’été. Quelques mois plus tard, il ajoutait encore : « Certains veulent tout tout de suite. » Il rejetait ainsi toute accusation de « caporalisme ».

Quoi qu’il en soit, ces multiples départs révèlent un parti encore très fragile avec des équipes peu formées. S’il parvient à la tête de la région avec ses milliers d’agents et ses 2,4 milliards de budget, le FN sera contraint d’apprendre vite. Il disposerait là d’une ressource considérable en moyens humains et matériels qui, en conséquence, assoirait le parti. Il faudrait encore ajouter à cela des compétences et de la discipline dans les rangs.

Jean-Marie Leforestier et Benoît Gilles


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commentaires

  1. leravidemilo

    Bel article, appuyé sur de nombreux rappels et dont le caractère récapitulatif éclaire la compréhension (et obscurcit l’avenir!). Ça fait quand même froid dans le dos. Même si je ne suis pas adepte des « parallèles » historiques (qui sont souvent abusifs et donnent plus de confusion que d’intelligence) ça fait quand même penser fortement au film de Visconti, « les damnés » sur les manipulations/divisions réciproques d’une dynastie familiale des forges et les cadres du nouveau parti, durant la montée du nazisme. En particulier pour ce qui est des cousines du cousin et et de fiston de la maman ou de la maman du fiston, allez savoir. Où bien ne s’agit il que du terreau marseillo-marseillais qui engendre si naturellement le népotisme et dont ce parti ne peut pas plus s’exempter que les continuateurs du defferrisme. Bon, cela semble bien nous promettre, dans l’hypothèse MMLP, un mélange détonant d’amateurisme et de caporalisme; et si, comme vous le dite, ce parti devra, en cas de victoire, « apprendre vite », ce sera semble t il inévitablement au détriment des milliers d’agents, des 2,4 milliards de budget, et des…citoyens/électeurs ou abstentionnistes.

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  2. JL41

    Ce sera probablement Estrosi qui l’emportera, il a fini par donner pas mal de gages à ceux qui n’avaient pas voté pour lui. Le FN poursuit sa décote grâce aux révélations de la presse et aux analyses des milieux économiques. Moins des autres partis politiques. Au rythme des révélations, qu’il s’agisse de la dynastie familiale ou du turn-over qui agite l’environnement des cadres du parti, qui se croyaient déjà arrivés, tant le coup de balai des électeurs avait été vigoureux, leur potentiel de voix ne peut que s’éroder. Un coup de balai vigoureux… et irréfléchi. Mais y avait-il une alternative dans ce ras-le-bol qui a frappé la gauche comme la droite ? Cette interview de Bertrand Chokrane parle bien de ce ras-le-bol (plus de 700 commentaires) : http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2015/12/06/31001-20151206ARTFIG00153-raz-de-maree-fn-a-force-de-prendre-les-electeurs-pour-des-imbeciles.php

    La presse allemande ne s’est pas privée non plus de critiquer le monde politique qui nous a conduits à cette déroute : http://www.lesechos.fr/monde/europe/021541906520-fn-la-presse-allemande-fustige-les-elites-francaises-1182688.php?google_editors_picks=true
    « La presse allemande est unanime : la victoire du Front National au premier tour des élections régionales est l’échec des élites françaises, qui ont failli à réformer la France pour en faire un pays moderne capable d’affronter la mondialisation. « Les camps traditionnels se freinent mutuellement, les structures de décision complexes et l’influence de beaucoup de groupes d’intérêts, y compris régionaux, donnent un sentiment de paralysie, observe la « Suddeutsche Zeitung » dans un éditorial. Quasiment aucun autre pays en Europe ne produit une élite agissant de manière aussi féodale. Nous contre eux – cela fonctionne particulièrement bien en France. »

    On se demande si ça ne sera pas un peu comme dans les processions d’Echternach, trois pas en avant et deux pas en arrière, au risque de se décaler peu par rapport à la situation qui avait alimenté notre ras-le-bol.

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