Au 11 rue d’Aubagne, les locataires vivent dans l’inquiétude et sous les étais

Reportage
le 22 Mai 2019
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Au 11 rue d’Aubagne, le bailleur social Marseille Habitat loue le pas de porte à l’épicerie fine L’Idéale. Dans le reste de l’immeuble, les locataires vivent avec des étais à tous les étages. Dans les combles, un studio penché donne parfois l’impression d’embarquer dans un bateau. Son habitante devrait déménager bientôt, rien n’est moins sûr pour les autres.

« Je rêve régulièrement que je suis sous les gravats, et que ma fille me cherche. » Depuis le 28 février 2018, Nadia Bechari habite Noailles, un studio sous les combles au sixième étage du 11 rue d’Aubagne. À première vue, l’immeuble est plutôt coquet avec sa façade bien blanche et l’épicerie fine L’Idéale en pas de porte. Le commerce aux étals élégants réunit le meilleur de la gastronomie méditerranéenne si l’on en croit sa créatrice Julia Sammut.

Cette touche de luxe en plein quartier populaire contraste avec l’intérieur de l’immeuble. Dans l’entrée, les murs aux crépis lépreux n’ont rien d’appétissant, et ce n’est qu’une mise en bouche. Toute la volée d’escalier est étayée dans cet immeuble du XVIIIe, propriété de Marseille Habitat. Les étais traversent les plafonds pour s’appuyer sur des poutres en bois, deux ne soutiennent rien. Au 5e, un renfort métallique rouillé et une poutre très abîmée accentuent l’impression de fragilité. Partout, des doublages empêchent d’évaluer l’état réel des murs.

Meubles sur cales

Au dernier étage, Nadia invite à visiter son appartement et exprime son sentiment d’insécurité. Le plancher de son 25 mètres carrés penche vers l’intérieur de l’immeuble, avec un dénivelé d’environ six centimètres. Les meubles sont de guingois ou reposent sur des cales, le placard de la cuisine ne ferme pas, la porte blindée laisse voir le jour au niveau des gonds.

Le vendredi 17 mai, lors de notre visite, une machine à laver tournait dans l’immeuble, donnant la nette impression d’être embarqué sur un navire. L’inquiétude de Nadia gagne le visiteur.

Relogement express

Le lendemain, la directrice d’exploitation de Marseille Habitat, Evelyne Deldon appelle Nadia, et lui annonce qu’elle va être relogée. Curieux, car le locataire en titre du studio du 6e étage est le Centre d’hébergement Saint-Joseph Afor. Son habitante est donc hébergée par l’association. Lundi, une éducatrice vient confirmer la nouvelle d’un prochain déménagement, a priori après une commission d’attribution prévue le jeudi 23 mai. Puis, Christian Gil, directeur général du bailleur et Evelyne Deldon accompagnés de l’architecte en charge du service technique de Marseille Habitat débarquent dans le studio pentu. Ils se veulent rassurants, et affirment qu’il n’y a aucun désordre structurel dans ce bâtiment.

Les étais à tous les étages ? « Juste un problème d’escalier dont il faut renforcer les chevêtres, soit des poutres maîtresses ». Le dénivelé ? Le technicien balaye le problème, « c’est fréquent dans ces vieux immeubles, et ça n’a pas bougé, sans doute depuis 50 ans ». L’habitante comme l’éducatrice affirment le contraire ? « La psychose du 5 novembre, madame », indique le directeur de Marseille Habitat. La sensation de sentir bouger le plancher ? « Impossible, au pire il vibre », reprend l’architecte. En effet, un extracteur d’air relié à la cuisine de l’épicerie L’Idéal jouxte le studio de Nadia, provoquant un bourdonnement continu et des vibrations. La porte décalée ? « Juste un joint qui se décolle ». Les étais qui bougent et les inscriptions murales soulignant des points de faiblesse ? Un locataire malveillant a accentué les problèmes, afin de profiter des effondrements pour se faire reloger par la cellule de crise de la rue Beauvau.

Rapport attendu fin mai

Donc tout va bien, et en plus Marseille Habitat a mis branle toute une batterie d’actions pour améliorer cette bonne situation. « En février, nous avons mandaté un architecte, Serge Caillol, pour qu’il nous fasse un rapport qui devrait arriver en fin de mois, tient à préciser Christian Gil, en lisant un document imprimé. Le 18 avril, le bureau d’étude technique Éliaris certifie qu’il n’y avait pas d’urgence, et fait étayer la cage d’escalier. On a également mis des témoins qui n’ont pas bougés. Madame Bechari peut dormir tranquille. »

En fait entre le 14 avril et le 20 mai, la fissure horizontale mise en observation s’est quand même élargie d’un millimètre. Au 5e étage, Éric Kahegom a pris contact avec Marseille Habitat à plusieurs reprises. Il habite un studio à 300 euros depuis cinq ans, où il reçoit son fils de 10 ans tous les week-ends. Il y a un mois un morceau du plafond, environ 50 cm sur 70, a brusquement chuté. « Il y a de l’eau qui passe quelque part, mais je ne sais pas où. Ça ne me rassure pas du tout, mais le technicien qui est venu constater les dégâts m’a dit qu’il n’y avait pas de risque. »

En attendant, l’assurance refuse de financer les réparations tant que l’origine de la fuite n’est pas identifiée et le problème résolu. Croisés dans l’escalier, trois autres voisins expriment leurs doutes devant les renforts de l’escalier. Mi résignés, mi dégoûtés, ils constatent l’absence d’entretien du bâtiment, et se plaignent du manque de réactivité de leur bailleur. Pourtant, Christian Gil se montre définitif : « Depuis le 5 novembre, on ne prend plus rien à la légère. À cette adresse, il n’y a pas de souci. La preuve, nous discutons actuellement dans la cage d’escalier, et je peux vous garantir que nous ne sommes pas des kamikazes. »

À la demande de Marsactu, un architecte indépendant a accepté de visiter l’immeuble tout en souhaitant garder l’anonymat. Il se montre beaucoup moins rassurant. « On constate des nombreuses reprises structurelles anciennes mais qui n’ont pas arrêtées la progression des désordres ni la dégradation des bois des poutres (…) laissant apparaître de nouvelles fissures, un tassement des planchers (décollements entre les plinthes et le sol au dernier niveau où on peut facilement passer le doigt). L’infiltration est probablement due à une fuite au niveau de de la jonction entre les toits ». Pour lui, l’étaiement, dans la mesure où les étais sont placés correctement, évite une procédure de péril imminent… pour l’instant.

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