Après la fin du squat Saint-Just, une mère et sa fille dans l’impasse

Portrait
le 20 Juin 2020
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La fin du squat Saint-Just, où vivait encore une centaine de migrants, a remis dans l'errance des familles que les pouvoirs publics ne parviennent pas à mettre à l'abri. Deux semaines après l'évacuation, Marsactu a retrouvé une mère et sa fille de 11 ans originaires d'Asie centrale. Aujourd'hui à l'hôtel, les deux femmes sont sous la menace d'une expulsion alors qu'elles s'estiment menacées de mort dans leur pays.

La mère et la fille au gymnase Santi lors de l'évacuation du squat Saint-Just. (Image LC)

La mère et la fille au gymnase Santi lors de l'évacuation du squat Saint-Just. (Image LC)

On les avait quittées dans un gymnase des quartiers nord, choquées par l’évacuation du squat Saint-Just où elles vivaient depuis un an. On retrouve Alima, 11 ans et sa mère Cara (les prénoms ont été modifiés), au métro Noailles, dix jours plus tard. Le duo ne se sépare quasiment que lorsque la petite est au collège. Cette dernière traduit pour Cara, qui ne maîtrise pas le français et ne comprend que des bribes. « J’ai appris très vite, mais ma mère, ça fait deux ans qu’elle apprend toujours », s’agace gentiment la pré-ado.

Elle, a appris le français « en regardant la télé » dans la chambre d’hôtel que leur avait alloué la préfecture à leur arrivée, il y a deux ans. « J’écrivais tout ce que je comprenais », sourit-elle en bonne élève. À l’été 2018, mère et fille ont débarqué d’une ex-république soviétique après une étape en Allemagne. Entre elles, elles parlent russe.

Alima n’a que quelques souvenirs de son pays natal à travers ses yeux de petite fille. Elle sait que sa mère « travaillait dans un magasin avec des choses à manger, des bonbons, des chips, des choses à boire, des gâteaux d’anniversaire, de la bière, même si elle aimait pas trop la bière » et raconte qu’à l’école « c’était un peu méchant ». « Même l’été il fallait mettre une veste, un uniforme. Ils donnaient mille devoirs. Je me souviens qu’on restait tout le temps à la maison, une fois on était allés à la plage et c’est tout, il n’y avait rien », explique-t-elle avec une moue ennuyée. Sur son visage très clair se détachent deux yeux en amande qui rappellent ceux de sa mère, dont les traits fins et le teint plus sombre évoquent une Asie des steppes si loin de Marseille. La petite Alima porte une paire de lunettes qui rajoute au sérieux des responsabilités qu’elle assume déjà.

À l’âge où l’on commence doucement à sortir de l’enfance, Alima est habituée à dialoguer avec avocats, bénévoles et travailleurs sociaux. Elle est au point sur les acteurs que sont l’OFII (office français de l’immigration et de l’intégration), la préfecture, les « solidaires »… Il y a peu, la demande d’asile de sa mère a été définitivement refusée, et une obligation de quitter le territoire français (OQTF) leur a été délivrée. Alima peine à tout expliquer avec ses mots d’enfant, mais elle sait aussi qu’on leur réclame une preuve du décès de son père pour une procédure en cours. Elles n’ont plus aucun droit en France, ni au séjour, ni au logement.

Des solutions de relogement temporaires
Une centaine de personnes a été évacuée après l’incendie qui s’est déclenché le matin du 8 juin au squat Saint-Just, bâtiment du diocèse occupé depuis 18 mois. Une population moins importante qu’elle avait pu l’être, puisqu’en avril, le département avait mis à l’abri une cinquantaine de mineurs isolés hébergés dans le squat après une décision de justice. D’après les chiffres de la préfecture, tous les hommes isolés ont été placés dans le centre d’hébergement d’urgence Forbin, tandis que les familles ont été placées dans des hôtels marseillais mais aussi à Vitrolles, pour une durée annoncée de 15 jours qui a été prolongée pour la plupart, « le temps de poursuivre l’évaluation plus précise de leur situation ». Le squat était sous le coup d’une décision de justice et devait être expulsé sous peu. Le collectif 59 St Just dénonçait depuis décembre 2018 l’incapacité des pouvoirs publics à mettre à l’abri les mineurs isolés et les demandeurs d’asile.

« Dans leur pays, elles sont physiquement en danger »

Pour expliquer leur exil, la mère fait dire à la fille qu’il y avait « des problèmes avec la police. » Elle ne souhaite pas s’étendre davantage et tourne le visage quand les questions l’embarrassent. Sans logement, sans emploi, sans papier, sans parler la langue, l’envie et la force ne sont pas là pour regarder en arrière, encore moins pour faire confiance à la première journaliste venue. Alima sourit poliment et s’excuse de ne pas trouver les mots toute seule pour en dire plus. « Moi je voulais juste venir à Disneyland, je comprenais pas le problème de police. »

Pour les militants du squat qui les ont aidées dans leur demande d’asile et ont ainsi eu accès au récit de leur situation dans leur pays d’origine, le refus qu’elles ont reçu est un scandale. « C’est une histoire terrible, c’est hallucinant qu’elles n’aient pas eu l’asile, ça me dégoûte », lâche ainsi Cécile. On comprend entre les lignes que dans l’ex république soviétique en question, la mère a été victime de la police corrompue jusqu’à devoir tout abandonner. « Si elles retournent dans leur pays, elles sont physiquement en danger. C’est comme renvoyer des Syriens à Damas », appuie Armand, un autre bénévole qui les accompagne depuis un an. Leur avocate a déposé un recours contre l’OQTF, mais si elle n’aboutit pas, le parcours de la petite famille en France touchera à sa fin. Repartir au pays étant exclu, la seule option restante serait de se maintenir « discrètement » et sans papier en France en attendant que la décision expire, et retenter sa chance avec l’administration française dans plusieurs mois.

Sans ressource ni certitude

Pour l’heure, l’obsession de Cara et Alima est de trouver quelque part où vivre. Depuis l’évacuation de Saint-Just le 8 juin, elles occupent une chambre dans un hôtel de Belsunce. Lorsque nous les rencontrons, elles pensaient devoir quitter les lieux avant la fin de la semaine. Une incompréhension avec l’équipe de l’hôtel, alors qu’une prise en charge avait été promise à toutes les familles évacuées de Saint-Just pour 16 jours. Finalement ce sera jusqu’à mi-juillet. L’information ne leur était pas parvenue non plus qu’un déjeuner était compris dans leur hébergement et qu’une cuisine était disponible. « On était [au restaurant social] Noga et après on ne sait pas, on va manger ce qui reste », expliquait Alima mardi. Comment ne pas rater des informations quand on a 11 ans ? Après plusieurs jours d’angoisse, un certain soulagement est donc arrivé. Pour l’après, le réseau des bénévoles de Saint-Just et au-delà se prépare à les héberger à tour de rôle, en attendant.

Deux semaines après l’évacuation de Saint-Just, les deux femmes sont à l’hôtel dans le centre-ville. (Image LC)

Auparavant, le duo restait à l’écart du tumulte, mais trouvait son compte dans la tour de Babel foutraque qu’a été ce squat pendant 18 mois. À la fin de leur prise en charge à l’hôtel initiale, quand leur demande d’asile a été refusée une première fois, c’est un enseignant de son école primaire qui a recommandé qu’elles trouvent refuge dans la bâtisse qui accueillait mineurs isolés, demandeurs d’asile et familles sans-papier, sans solution de logement. « C’était bien, il y avait des gens qui m’aidaient avec les papiers », se souvient Alima qui ne s’y est pas fait beaucoup de copains de son âge. Les autres enfants et ados « étaient pas très gentils avec nous », confie-t-elle. Alima reconnaît qu’elle a du mal à se faire des copains et copines, même à l’école. En revanche, elle est très liée avec une bénévole qui l’aidait d’abord avec ses devoirs, et passe régulièrement du temps avec elle, pour se promener, aller au cinéma…

Quant à la mère, « elle était heureuse d’être à Saint-Just, mais elle n’arrivait pas à parler avec les autres », reconnaît-elle auprès de sa fille, qui transmet. « Ils distribuaient à manger alors on restait », ajoute abruptement la petite. Deux femmes seules, au milieu de plusieurs communautés et familles plus nombreuses, dans un squat où les bénévoles ont plusieurs fois admis qu’il était devenu, avec le temps « dangereux » et inadapté pour les mineurs, on imagine facilement que ce n’était pas non plus la maison du bonheur. Mais, faute de mieux… « Il y avait la barrière de la langue et elles ne veulent pas d’embrouilles, résume Cécile, la militante citée plus haut. Mais la mère, je la voyais tous les matins et tous les soirs nettoyer la cuisine pour tout le monde ».

« C’est vraiment une mère courage », illustre encore Cécile. Toute absorbée par sa volonté de survivre, Cara ne trouve que quelques mots pour répondre à la question de ses espoirs pour le futur. Elle souhaite « qu’il n’y ait pas eu le feu à Saint-Just » et « essayer de vivre ».

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Commentaires

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  1. Un électeur du 9 ème Un électeur du 9 ème

    Très beau témoignage sur cette enfants pleine d’intelligence et de dynamisme, sa mère courageuse et hommage aussi aux bénévole. Honte à l’Etat français et à Mme Vassal !

    Là encore il n’y a pas foule de commentaires … Xénophobie ?

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  2. PromeneurIndigné PromeneurIndigné

    Espérons que certains ne considèrent pas que l’incendie du squat Saint-Just soit « providentiel »On peut s’étonner du silence assourdissant de ces « catholiques » marseillais, qui bénéficient des largesses de leur maire Monsieur Gaudin multi médaillés du Vatican, qu’il s’agisse de l’enseignement confessionnel ou de la rénovation des lieux de culte marseillais. Lorsque je fréquentais encore dans ma jeunesse les bans paroissiaux j’avais appris l’Évangile de Matthieu (25, 31-46)où il est écrit : ««j’avais faim, et vous m’avez donné à manger; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli; j’étais nu, et vous m’avez habillé; j’étais malade, et vous m’avez visité; j’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi Alors les justes lui répondront : “Seigneur, quand est-ce que nous t’avons vu…? tu avais donc faim, et nous t’avons nourri? tu avais soif, et nous t’avons donné à boire? tu étais un étranger, et nous t’avons accueilli? tu étais nu, et nous t’avons habillé? tu étais malade ou en prison… Quand sommes-nous venus jusqu’à toi?”
    « Et le Roi leur répondra : “Amen, je vous le dis, chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait.” Il existe encore à Marseille des couvents et autres lieux quasiment désertés par les religieux et religieuses dont les effectifs ont fondu. N’y aurait-il pas une petite place dans ces bâtiments pour cette mère et sa fille ?

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