Après la désignation de son successeur, l’ombre de Didier Raoult hante toujours l’IHU

Actualité
le 13 Juil 2022
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Les administrateurs de l'institut hospitalo-universitaire Méditerranée infection se sont mis d'accord sur le nom de Pierre-Édouard Fournier pour succéder à Didier Raoult. Mais l'influence du fondateur de l'IHU est toujours redoutée.

(Photo : B.G)

(Photo : B.G)

“On ne peut pas être et avoir été”. Sur le quai de la station de métro Timone, le grand commis d’État, Louis Schweitzer, réfléchit à cette formule. Il l’a lui-même parfaitement mise en œuvre en passant d’une fonction à l’autre avec un appétit que rien ne contrarie. Cette doctrine, il l’applique aussi volontiers à l’homme du jour dont il vient de quitter le royaume, il y a quelques minutes à peine.

Après avoir voté pour Pierre-Édouard Fournier, le successeur de Didier Raoult à la direction de l’institut hospitalo-universitaire Méditerranée infection, l’ancien haut fonctionnaire est passé devant le portrait du professeur, une toile de deux mètres offerte par le peintre John Meija qui trône en face de la salle du conseil d’administration.

Raoult, conjugué au passé

Louis Schweitzer peut se réjouir de la mission accomplie à la tête de son comité de recherche : trouver un successeur et le faire adouber par un conseil d’administration acquis à la cause du fondateur de l’IHU, en quelques mois. Ce n’était pas gagné au moment de sa prise de fonction.

“On a des fonctions ou on n’en a pas. Didier Raoult n’a plus aucune fonction au sein de l’IHU.”

Louis Schweitzer

Mais Didier Raoult peut-il se contenter d’avoir été ? L’ancien président du groupe Renault ne le dira pas publiquement, mais il est inquiet de l’emprise que le micro-biologiste de renom pourrait continuer à vouloir exercer sur l’œuvre de sa vie, l’IHU. Officiellement, il le martèle : “On a des fonctions ou on n’en a pas. Didier Raoult n’a plus aucune fonction au sein de l’IHU”.

Son statut de professeur émérite lui donne encore le droit de suivre les étudiants en thèse. Une activité limitée, mais qui lui permettra de revenir à l’IHU. De la même manière, sa participation financière directe dans toutes les start-up liées à l’institut pourrait lui permettre de mettre un autre grain de sel dans les services qu’elles occupent. “Elles sont hébergées à l’IHU. Elles ne sont pas parties à l’IHU, cadre Louis Schweitzer. Je suis moi-même actionnaire de quelques sociétés, cela ne me donne pas de fonction au sein de ces dernières.”

“Le professeur Didier Raoult va laisser tout le champ libre à son successeur”, affirme quant à elle Yolande Obadia, la présidente de la fondation IHU. Et ce, d’autant plus vite qu’il n’y pas de tuilage nécessaire avec quelqu’un qui est déjà initié aux subtilités de l’institut. Elle-même se dit prête à quitter le navire, aussitôt que Pierre-Édouard Fournier aura présenté son projet stratégique au conseil d’administration en octobre, dans la foulée de sa prise de fonction prévue pour septembre.

Grand roque avant le mat

Ils ont beau dire, beau faire, Didier Raoult est toujours là. Rageux, il a tweeté au moment même où le conseil d’administration quittait la salle étroite qu’elle occupe dans le tréfonds de l’institut, “Échec et mat”.

Un message aussitôt repris par ses thuriféraires comme la preuve d’une victoire, “l’extraordinaire outil” vanté par ses pairs se retrouvant entre les mains d’un proche qui le suit depuis ses débuts sur la paillasse. Louis Schweitzer préfère croire le contraire : “Pierre-Édouard Fournier a été élu sur la base d’un projet qui repose sur un changement de cap, un changement profond de l’orientation de l’IHU, un élargissement de son champ scientifique, une modification radicale des modes de management”, dit-il en reprenant la lettre qu’il a lui-même lue aux administrateurs.

Louis Schweitzer, président du comité de recherche du nouveau directeur et Yolande Obadia, présidente de l’IHU. (Photo : B.G.)

En revanche, il refuse de détailler le résultat du vote à bulletins secrets, une procédure demandée par Éric Berton, le président d’Aix Marseille université. “Notre choix a été approuvé à une large majorité”, évacue le haut fonctionnaire. Le président du comité de recherche ne s’étend pas non plus sur une curiosité du suffrage. En effet, tous les administrateurs n’ont pas pris part au vote, notamment les fondateurs qui dépendent très largement des services de l’État. La PDG de l’IRD, Valérie Verdier, le représentant du service de santé des armées et celui de l’établissement public du sang, ont refusé de se prononcer.

Refus de vote

En séance, ils ont argué d’une réunion trop précoce alors que la phase contradictoire de réception du rapport de l’inspection générale des affaires sociales (IGAS) et de l’inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche (IGESR) n’est pas terminée. “C’est une façon de se défausser, s’insurge un autre administrateur sous couvert d’anonymat. Cela signifie tout de même que l’État, via ses représentants, refuse de nommer le directeur d’une institution financée par de l’argent public”. Seul, François Crémieux a pris part au vote, sans barguigner, en rappelant son soutien au choix de Pierre-Édouard Fournier.

“Je ne me réjouis pas”.

Eric Berton, président d’AMU

Du côté de l’université, deuxième employeur de l’IHU, via les laboratoires de recherche, l’enthousiasme est plus que modéré. Éric Berton se contente de prendre acte de “la proposition de Pierre-Édouard Fournier pour remplacer Didier Raoult”. Il ajoute : “Nous restons vigilants quant aux conditions de travail de nos collègues. Et les travaux des CHSCT se poursuivent au sein des différents laboratoires”. Et si on insiste, il conclut : “Je ne me réjouis pas”.

Comme son homologue de l’AP-HM, le président d’AMU a bien reçu le rapport provisoire des corps d’inspection de l’État et il sait que les 18 recommandations provisoires sont plutôt costaudes à enclencher. Pour Louis Schweitzer, tout est dans la lettre d’engagement de Pierre-Édouard Fournier qui “n’est pas mis en cause dans ces rapports”, et qui s’est engagé, dit-il, “à mettre en œuvre les recommandations des différents rapports d’inspection”. Du côté de l’AP-HM, on s’en félicite par voie de communiqué.

Mandat sans durée

Yolande Obadia affiche aussi sa satisfaction : “Cette crise a un effet unificateur sur le conseil d’administration. Il faut le dire, j’avais un conseil d’administration avec beaucoup de membres qui ne venaient pas et se faisaient représenter par des deuxièmes, troisièmes, quatrièmes couteaux qui n’ouvraient pas la bouche”.

Afin d’aider Pierre-Edouard Fournier dans sa lourde tâche, ce conseil d’administration devrait détacher “un comité ou un bureau” pour suivre de plus près la vie de l’IHU et les premiers pas de son nouveau directeur. “Je tiens à rappeler que son mandat n’est pas garanti, il est soumis à un accord permanent du conseil d’administration”, prévient non sans malice Louis Schweitzer. Le mandat de directeur sans échéance de fin pensé par Didier Raoult devient aujourd’hui un précieux moyen de contrôle sur son successeur.

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Commentaires

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  1. Patafanari Patafanari

    Les fantômes veulent si peu nous lâcher – ou plutôt, nous tenons tellement à eux – qu’ils prennent parfois plusieurs vêtements successifs avant que nous parvenions à les identifier. C’est ce qui se passe dans le cas de Pierre -Edouard.

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  2. Zumbi Zumbi

    Très belle photo.
    À part en Corée du Nord, qui dans ce monde appose des portraits géants de son auguste personne dans les locaux des institutions qu’il dirige ?
    La mégalomanie relève de soins non pas médicaux mais politiques. Soutien aux personnels qui ont osé parler clair et aux syndicats qui les soutiennent.

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  3. SCHUNGHI13 SCHUNGHI13

    Que penser de ce nouveau directeur, si proche de l’ancien (!?!?), qui se dépêche de mettre un terme au service de ” suivi Covid ” de l’ IHU (?!?!) Y avait-il urgence ?
    C’est pourtant là que j’ai reçu un accueil des plus chaleureux alors que je traînais depuis 3jours avec forte fièvre , mal de tête conséquent et un certaine dose de désespoir face à l’attitude de certains médecins méprisant ma demande de TRAITEMENT. Je ne savais pas…qui le savait? Étonnée de ne pas en avoir eu des échos ici même…et grandement déçue du manque de réaction. Ne devrait on pas s’insurger devant ce silence assourdissant ? Quelle en est la raison? Qui l’a décidé ? Un peu d’éclairage serait bienvenu.

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