Lettre ouverte à Jean-Claude Gaudin, maire de Marseille

Tribune
le 25 Jan 2019
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Monsieur le maire, je vous fais une lettre que vous lirez peut-être si vous avez le temps… Je suis un citoyen marseillais comme vous, et je veux vous faire partager quelques moments que j’ai vécu dans notre cité, pour que se grave encore plus dans votre vie d’homme ce que vivent et ressentent beaucoup de vos concitoyens.

Mon premier souvenir, ce sont les larmes de la maman de Simona, cette étudiante italienne morte ensevelie dans les ruines de la rue d’Aubagne le 5 novembre dernier. Venus du bout de l’Italie, cette dame et son mari sont restés à Marseille quelques jours juste après ce drame. Ma femme, qui a été enseignante de Simona à l’université, les a reçus chez nous. Et au moment de partir, quand elle leur a dit qu’ils seraient les bienvenus s’ils voulaient revenir un jour à Marseille, la mère de Simona a fondu en larmes en disant : « Marseille… plus jamais »… Monsieur le maire, je n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi vous n’avez pas reçu les parents de Simona pour leur faire part de votre douleur et votre compassion. Il en allait de votre honneur d’homme, de l’honneur de votre ville et tous les citoyens qui la composent… Et vous n’avez rien fait.

Je veux aussi vous dire quelques mots de ce que je vis avec ma petite famille depuis maintenant plusieurs semaines. Le 18 décembre dernier, comme tant d’autres, j’ai été sommé par des membres de votre administration municipale d’évacuer en quelques heures mon domicile, compte tenu de risques d’effondrement affectant ma copropriété. J’ai la chance d’avoir trouvé rapidement des solutions pour mon relogement provisoire. Mais je vis depuis cette date au rythme effréné des rendez-vous multiples avec des experts judiciaires, des bureaux d’étude, des entreprises de bâtiment, des fonctionnaires de la ville, etc. pour pouvoir réintégrer au plus vite mon logement. Oui, bien sûr, je vous ai entendu parler des efforts incomparables fournis par l’administration municipale depuis deux mois, notamment pour assurer soutien et information aux sinistrés. Mais monsieur le maire, vous devez savoir que je n’ai pas eu à ce jour un mot, un contact, un signe de votre part ou de celle de ma mairie de secteur pour apporter une petite touche d’humanité dans ces moments difficiles. Que puis-je dire à mon fils de 12 ans qui ne dort plus depuis deux mois dans sa chambre et qui commence ses cours d’instruction civique sur la fonction des élus de proximité dans cette cité ?

Je veux enfin prendre un petit peu plus de recul et revenir 23 ans en arrière, quand nous avons choisi avec ma femme d’habiter le quartier Noailles… au moment même où vous avez eu l’honneur de devenir maire de Marseille. Nous avons tout de suite ressenti l’atmosphère incomparable et chaleureuse de ce quartier… mais aussi découvert ses problèmes graves, notamment en matière de logement et d’habitat insalubre. Nous avons vécu l’empilement des dispositifs de réhabilitation que vous avez décidé de lancer en centre-ville… et leur très faible efficacité, voire même souvent leur échec, dont témoigne incontestablement le drame du 5 novembre. Certes, vous avez agi durant toutes ces années, mais en tenant soigneusement à distance les habitants, associations et collectifs qui ne cessaient de vous alerter sur cette réhabilitation en trompe l’œil.

Monsieur le maire, dans l’actualité terrible que vivent les Marseillais, vous vous seriez honoré de reconnaître publiquement que votre action jusqu’alors largement focalisée sur la modernisation de l’image de Marseille devait se rééquilibrer pour prendre à bras le corps la question du logement et de l’habitat. Au lieu de quoi, je ne peux que constater que l’exercice de vos quatre mandats successifs vous enferme définitivement dans la justification de votre action passée, et vous empêche de penser Marseille comme une ville mélangée et riche de sa diversité. Monsieur le maire, ma décision est prise : aux prochaines élections, je n’irais pas déserter !

Damien BROCHIER – 23 janvier 2019


Comme 62 autres citoyens, Damien Brochier est actionnaire de Marsactu. Il est chercheur et habite Noailles depuis 23 ans. Il a été militant de l’association Un centre-ville pour tous. Par ailleurs, il s’est présenté sur la liste municipale Changer la donner en 2014 dans les 1er et 7e arrondissements.

Commentaires

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  1. danielle danielle

    Belle lettre, qui ravive tristesse et colère… chapeau bas Monsieur!

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  2. marseillais marseillais

    Un témoignage très touchant autour de ce drame et l’incurie du Maire.

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  3. Félix WEYGAND Félix WEYGAND

    Bien exprimé Damien !

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  4. Malaguena/Jeannine Malaguena/Jeannine

    Lettre émouvante pour nous tous qui soutenons comme nous le pouvons les déracinés de Noailles ou d’ailleurs dans Marseille, mais cela ne touche pas du tout les élus municipaux, métropole, région sinon cela se saurait et il n’y aurait pas eu le drame et n’oubions pas que sur 2500 personnes SEULEMENT 500 ont été relogés!! comment où vivent les 2000 à l’hôtel ?
    Merci M. BROCHIER d’avoir si bien écrit ce que nous pensons tous ici. Peut être que nous devrions faire passer le message qu’il faut quelqu’un/une nouvelle tête à Marseille, qui n’ait pas été salie par la fréquentation guériniste

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  5. barbapapa barbapapa

    Dans cette ville, il y a pas mal de gens qui soutiennent ceux qui la gouvernent et qui pensent que les personnes d’origines comorienne, algérienne, africaine, les personnes qui habitent Noailles, le 3ème, le 14ème ou le 15 ème arrondissement, ne sont pas des marseillais comme les autres… En conséquence, c’est service minimum pour l’habitat, les transports, les écoles, la police municipale, etc. Ces choses là n’arrivent pas dans le 12e, le 7e, à Bagatelle…

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  6. PromeneurIndigné PromeneurIndigné

    Bravo pour cette lettre ouverte ,mais il est à craindre que le Maire persiste dans le déni On a su les chercher, les personnes d’ascendance maghrébine ,subsahariennes ,comoriennes , asiatiques Ce furent les tirailleurs et les goumiers, qui libérèrent notamment Marseille des nazis en 1944 , les travailleurs qui dés 1914-1918 puis avant la guerre de 39-45et pendant et après les 30 glorieuses , effectuaient les boulots les plus pénibles :soutiers dans la marine marchande , OS dans les usines , manœuvres dans le BTP , saisonniers voir journaliers payés au noir dans les exploitation agricoles, repiqueurs de riz en Camargue etc. ….Les personnes “d’origine” sont des êtres humains d’abord comme nous tous ,Enrichissons nous de nos différences comme disait Saint- Exupéry Allons à leur rencontre !

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  7. daniel daniel

    Merci Damien de poursuivre avec ton epouse ce combat pour tous. Amitié et a bientot. Daniel Carrière

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  8. Praski Praski

    Je suis touchée par cette lettre ouverte et par les commentaires des autres lecteurs. La manière dont le Maire s’exprime désormais montre à quel point il est à côté voire au-dessus de la réalité, tout comme son entourage. Même en vivant loin de Marseille, il est difficile de penser à autre chose pourtant qu’à toutes les personnes qui ne sont pas assez importantes aux yeux de ces gens pour mériter un habitat et des conditions de vie décentes. Continuez à nous informer et à témoigner, qu’on ne lâche pas l’affaire. Et merci pour la qualité de ce journal important à mes yeux.

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  9. Dodo Dodo

    Merci Damien pour cette dignité. Vous avez trouvé les mots justes. Non , pas de colère ou de vulgarité mais la justesse des propos que nous aurions voulu exprimer mais pour lesquels vous, vous avez trouvé les mots

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    • miguil miguil

      Miguil
      Salut et solidarité Damien. Pour ma part encore en deuil douloureux de mes voisins et voisines, refusant la haine et me méfiant de ma colère, je ne sais encore m’adresser à des élus dont je n’entend que trop le soucis de la d&fausse, arc boutés encore et toujours dans le refus de rendre le moindre compte. Amitiés. Michel Guillon.

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  10. Ute Ute

    Même si je n’habite plus Marseille depuis des années (plutôt la résidence secondaire de Mr Gaudin) votre lettre m’a encore fait pleurer comme toute cette situation depuis le 5 novembre, quel gachis, ces vies, cette ville si extraordinaires gouvernnée par des hommes si pauvres d’esprit et parfois si criminels.

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  11. vékiya vékiya

    belle lettre, que l’emmuré du vieux port lira peut être mais à laquelle il ne répondra pas. il n’e na rien à faire de la réalité des sans dent, des réfractaires gaulois ou pas.

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