Une absence de gouvernance de la ville (suite)

DES ESPACES ABANDONNÉS

Billet de blog
Bernard LAMIZET
11 Mar 2018 0

L’incendie du Comptoir de la Victorine, dans le 3ème arrondissement, évoqué par L. Castelly, dans « Marsactu », le 28 février, nous impose de poursuivre la réflexion que nous avons engagée la semaine dernière sur l’absence de gouvernance à Marseille

L’absence de projet politique pour la ville, à Marseille, que nous avons abordée la semaine dernière se manifeste, en particulier, dans l’existence, dans l’espace de la ville et dans celui de la métropole, de lieux, d’espaces véritablement abandonnés, comme si la gouvernance municipale s’arrêtait devant certains espaces, ignorait certains quartiers de la ville – comme si, au fond, la gouvernance,  à Marseille, ne concernait que quelques lieux.

 

L’incendie détruit ce qui vit

Ce qui est significatif, dans l’incendie du Comptoir Toussaint-Victorine, c’est qu’il s’agit de l’incendie d’un lieu qui vit. C’est comme si, dans ce quartier, ce qui vit pleinement, ce qui fait vivre l’espace urbain, n’était, au fond, destiné qu’à mourir. La destruction de ce lieu vient signifier une sorte de confrontation, à Marseille, entre les lieux qui vivent et l’emprise des pouvoirs – qu’il s’agisse des pouvoirs de l’administration municipale ou métropolitaine ou des pouvoirs du marché immobilier. Si ce lieu a brûlé, si cet espace a été détruit par un incendie, c’est qu’il s’agissait d’un espace de vie, comme si l’existence même des associations, des mouvements engagés, des activités culturelles venait, en quelque sorte, apporter une contradiction à ce qui semble caractériser la politique municipale et les logiques des pouvoirs municipaux à Marseille, aujourd’hui : l’absence de dynamique, de projet, d’avenir – bref : l’absence de vie. L’incendie de la Victorine, c’est, finalement, la manifestation la plus grave, par la destruction, du fait que la ville et la métropole semblent ne pas supporter les dynamiques de vie qui s’expriment dans les lieux urbains, qu’au lieu de donner à ceux qui les habitent des espaces dans lesquels pleinement vivre,  se trouvent réduites à des lieux placés sous l’emprise des opérations immobilières, du marché et du foncier.

 

Qu’est-ce qu’un « quartier en souffrance » ?

Nous sommes ainsi à nous interroger, à nous poser la question : qu’est-ce qu’un « quartier en souffrance », pour reprendre l’expression de L. Castelly ? Qu’est-ce qu’un « quartier à l’abandon », pour reprendre les mots d’un des acteurs du lieu, G.-A. Lagesse, qu’elle cite dans son article de « Marsactu » ? Sans doute faut-il prendre le terme « en souffrance » dans toute sa signification, dans toute la gravité des multiples significations qu’il revêt pour nous. Un lieu en souffrance, c’est à la fois un lieu en attente, un lieu qui attend de connaître son devenir, et un lieu qui a mal, un lieu qui souffre parce qu’il est blessé, meurtri – en l’occurrence à la fois par l’abandon dont il est victime de la part des pouvoirs et des politiques et par les violences qu’il subit dans une situation qui fait de l’économie urbaine une économie politique de la blessure. Au-delà du quartier, c’est bien Marseille qui semble une ville en souffrance, c’est-à-dire une ville qui, au lieu d’être pleinement habitée, au lieu d’être un espace où l’on peut vivre, finit par se réduire à un lieu de circulation de voitures, sans même les lieux de sociabilité et de relations que représenteraient des transports en commun qui manquent à l’espace urbain.

 

Une « économie politique de la blessure »

C’est bien de cela qu’il s’agit, dans l’événement de la Victorine, mais, sans doute, au-delà, dans ce que l’on peut appeler l’économie politique de Marseille et de la métropole : une économie politique de la blessure. Tout commence par se passer, finalement, comme si la blessure devenait le mode d’existence ordinaire de la ville, comme si habiter Marseille finissait par imposer de se sentir meurtri, abandonné. L’absence de projet et d’orientation globale pour la politique de la ville, que nous évoquions la semaine dernière, trouve dans cet événement de l’incendie du Comptoir de la Victorine, une forme d’expression. Il ne s’agit, ainsi, pas seulement d’un événement, il ne s’agit pas seulement d’un fait qui se produit, mais bien, comme le dit Sam Khebizi, directeur d’une des structures qui vivent au Comptoir de la Victorine, cité par L. Castelly, « un révélateur de ce qui se passe dans le quartier », c’est-à-dire à la fois de ce qui s’y passe, de la situation dans laquelle le quartier se trouve et qui instaure cette économie de la blessure, et de ce qui ne s’y passe pas, justement, de l’absence de politique municipale dans le quartier, de l’absence d’engagement des pouvoirs. Finalement, cette économie politique de la blessure vient fonder une dimension particulière de l’économie politique de la ville, à Marseille : la nécessité de se réinventer, l’urgence d’élaborer des initiatives de nature à réveiller la ville et à lui faire retrouver sa richesse, à la fois économique et culturelle, qui semble aujourd’hui disparue. C’est de cette façon que Marseille redeviendra ce qu’elle fut : une métropole de lieux porteurs de projets, d’ambitions, d’imagination, et en mesure de les mettre pleinement en œuvre.


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