Cordes sensibles

Idée de sortie
Journal Ventilo
5 Oct 2018 0

Alexandra Tobelaim - Crédit Olivier Monge Myop

Bien implantée dans la région, où elle reçoit de nombreux soutiens, la compagnie Tandaim d’Alexandra Tobelaim présente à Aix et Cavaillon sa dernière création, Face à la mère de Jean-René Lemoine, sur une musique d’Olivier Mellano. Une manière très intense, sensible et authentique d’inviter les écritures contemporaines et la musique dans l’espace théâtral.

Sur la scène du Théâtre du Jeu de Paume, Alexandra Tobelaim est assise en tailleur face à son équipe — comédiens, musiciens, techniciens, en demi-cercle autour d’elle. Ici, on est entre humains ; peu importe le genre ou la couleur, seul compte le voyage à faire ensemble. Il a pour but de montrer que l’on est semblable, notamment dans ce moment de perte des proches où l’on se sent totalement seul. En effet, Alexandra met en scène son dernier coup de cœur, le texte Face à la mère de l’auteur et metteur en scène haïtien Jean-René Lemoine.

À Port-au-Prince, la mère de l’écrivain meurt tragiquement dans un fait-divers qui s’avère presque banal vu l’insécurité grandissante de ce pays. La douleur de sa disparition pousse ce fils à retourner sur les pas de sa mère tout en revisitant sa relation avec elle…

Depuis deux ans, Alexandra Tobelaim a dû faire face à d’importants contretemps : changements de distribution de dernière minute, coups du sort dignes des histoires que lui offrent les auteurs contemporains qu’elle affectionne tant ou des confidences qu’elle suscite spontanément auprès d’anonymes croisés dans la rue.

Rendre visible l’invisible

En ne prenant que des hommes au plateau, Alexandra prend le parti de ne pas rendre visible la mère. Une fois de plus, elle mobilise le spectateur en lui offrant des surfaces de projection dans lesquelles il est actif, acteur d’une conversation.

Par cette abstraction, au-delà du texte, elle pose la question de l’absence et comment on compose avec elle, interrogeant, comme dans Le Mois du chrysanthème, la place des morts dans le monde des vivants.

Dans cette pièce, il s’agit moins de deuil à faire que de chagrin à autoriser ou à partager. C’est pourquoi la parole du fils est portée par trois voix, celles des comédiens Stéphane Brouleaux, Geoffrey Mandon et de l’incroyable Olivier Veillon (découvert pour beaucoup dans Des territoires de Baptiste Amann ou précédemment avec l’IRMAR – l’Institut des Recherches ne Menant À Rien), et par trois musiciens, Astérion (contrebasse), Yohann Buffeteau (batterie) et Lionel Laquerrière (guitare), un habitué de Yann Tiersen.

Ils sont donc six, comme les cinq doigts de la main et… la musique. Comme la mère, qui veille, ou l’amour, qui hante toutes les pièces de la compagnie Tandaim… Une musique, sublime, signée Olivier Mellano. Compositeur, improvisateur, longtemps membre de divers groupes rock ou accompagnant des artistes comme Miossec ou Dominique A, il a notamment clôturé le dernier Festival d’Avignon avec Ici-bas, une adaptation des musiques de Gabriel Fauré par le gotha de la chanson française. Ne souhaitant pas être sur scène, il a composé à partir des voix des comédiens disant le texte, changeant ainsi les habitudes d’Alexandra, qui travaille plutôt au plateau en résonance directe avec son musicien, comme ce fut le cas avec Jean-Marc Montera pour le marquant Italie-Brésil 3 à 2 (qui continue de tourner en France, du petit village à la Scène Nationale).

La musique, élément porteur

Une nouvelle prise de risque, basée sur la confiance, qui lui fait une fois de plus réinventer son théâtre. Du Boucher, roman érotique à un Marivaux où elle injecte du Sophie Calle (La Seconde Surprise de l’amour) en passant par Villa Olga, qui lorgne du côté du vaudeville, ou Pièce de cuisine, qui se joue dans les cantines afin de rencontrer ses spectateurs… la metteure en scène explore les genres. Face à la mère répond à son désir de comédie musicale, d’où la formule spectacle-concert.

« J’adore jouer avec tous les corps de métier du théâtre. La musique en fait vraiment partie. Elle te permet de raconter les choses différemment, de plus déconnecter, d’être dans l’émotion. En la rendant omniprésente, je voulais que le spectateur ne pense pas… »

La musique de Mellano s’impose ici comme une seconde peau. Elle se fond dans le texte comme une caresse sur l’épaule les jours de grands chagrins, elle allège, procure un doux réconfort dans une impossible consolation. Elle est litanie, refrain qui endort la souffrance dans sa répétition, elle fait des boucles là où les comédiens sont en marche. Elle rivalise avec les mots du récit dans un crescendo d’intensité. Cette musique est empreinte du sensible, de la bienveillance d’Alexandra, de son goût pour les ruptures et l’énergie dans le jeu des acteurs autant que de la lumière de l’écriture de Lemoine. On pourrait dire que sa musique ressemble au regard qu’Olivier Mellano porte sur Alexandra : « Un feu follet, une énergie détachée du sol mais qui s’en nourrit et qui l’éclaire. »

L’espace d’une rencontre

L’espace, elle le confie depuis longtemps à Olivier Thomas. Le scénographe lui fabrique des univers à la mesure de son souhait de « théâtre pour tous », qui passe avant tout par un théâtre de l’intime. En témoigne In-Two, théâtre en boîte pour passant porté par ses si justes comédiens Lucile Oza, Mathieu Bonfils, Élisa Voisin et Valentine Basse. Installées dans l’espace public (récemment à Marseille dans le cadre du Festival Travellings), ces grandes boîtes attisent la curiosité et le goût d’un théâtre simple, fait de vie et de mots à partager, en face-à-face direct entre un comédien.ne et un.e spectat.eur.rice. Un entresort qui donne la parole aux jeunes auteur.e.s : Marion Aubert, Cédric Bonfils, Céline De Bo, Sylvain Levey, Catherine Zambon, Louise Emö…

Cette dernière s’est d’ailleurs adonnée pendant un an à l’exercice des newsletters de la compagnie Tandaim, une autre façon originale d’impliquer les auteur.e.s dans un projet global. L’occasion de s’interroger sur les qualités d’Alexandra : « Comment fait-elle pour écouter autant tout en cultivant sans cesse la qualité du cap à garder dans l’honnêteté de la recherche renouvelée ? Elle est pugnace avec la délicatesse du style. »

Alexandra aime les rencontres, celles qu’elle provoque avec le théâtre, celles qui deviennent des compagnonnages. Son « vivre ensemble » est un « faire avec ». Elle a l’esprit de troupe et, comme elle s’amuse à le dire, « le goût du rideau rouge », d’un théâtre avec un grand T et de possibles textes lyriques.

Après sa longue aventure avec le Théâtre Joliette, elle s’apprête à rejoindre celui de La Réunion. Mais c’est à la ville de Cannes qu’elle se montre la plus fidèle. Là où elle a implanté sa compagnie. Là où elle a fait ses études (à l’ERAC, École régionale des Acteurs de Cannes), avant de former à son tour des comédiens. Là où elle déniche de nouveaux talents à mettre en scène. Comme Mathieu Bonfils et Lucile Oza, deux de ses fidèles comédiens, qui résument son travail ainsi : « Elle cherche le sensible avant tout et accompagne ses acteurs à trouver cela dans leur jeu. Elle sait révéler l’être que tu es, ta profonde nature.

Elle l’assortit d’un grand humour, mais surtout, surtout elle aime les acteurs ! » Un avis que partage Solal Bouloudnine, comédien dans Italie-Brésil 3 à 2 : « Alexandra est en or et en  antivirus… C’est quelqu’un de très bienveillant, exigeant et très aimant pour ses acteurs. »

Marie Anezin

Face à la mer de Jean-René Lemoine par la Cie Tandaim :

– Du 4 au 6/10 au Théâtre du Jeu de Paume (17-21 rue de l’Opéra, Aix-en-Provence). Rens. : 08 2013 2013 / http://lestheatres.net/

– Le 11/10 à la Garance – Scène nationale de Cavaillon (Rue du Languedoc, Cavaillon). Rens. : 04 90 78 64 64 / www.lagarance.com

Pour en (sa)voir plus : www.tandaim.com/face-a-la-mere

Journal Ventilo
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