LES AILES DU GABIAN

LA MÉTROPOLE : UN O.P.N.I.

Billet de blog
le 24 Avr 2026
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La métropole de Marseille est un O.P.N.I. Ce sigle nouveau désigne des « organismes politiques non identifiés ». Mais quelle est la signification de ces objets politiques bizarres, et quel est leur rôle dans la vie sociale ? Surtout, en quoi la métropole de Marseille en est un ?

Nicolas Isnard pour sa première prise de parole comme président de la métropole. (Photo : ML)
Nicolas Isnard pour sa première prise de parole comme président de la métropole. (Photo : ML)

Nicolas Isnard pour sa première prise de parole comme président de la métropole. (Photo : ML)

La métropole dans le temps long

Le mot « métropole » est un mot ancien. En grec, la langue d’où il est issu, il signifiait la « ville-mère ». Il désignait ces villes importantes qui s’étaient enrichies et avaient acquis une importance politique en fondant des villes hors de leur espace d’origine, parfois loin d’elles, dans une sorte de colonialisme urbain. Ainsi, dans ce temps long, si l’on remonte à l’Antiquité grecque, Massilia, l’ancêtre de Marseille, était une ville qui dépendait d’une métropole de culture grecque, Phocée, dont les marins avaient trouvé Massilia, s’y étaient sans doute plu ou y avaient-ils trouvé des affaires à négocier avec celles et ceux qui vivaient là avant leur arrivée, et avaient ainsi institué la cité devenue l’ancêtre de Marseille. Mais, si je propose ce regard sur l’Antiquité, c’est pour constater que le fait métropolitain est inscrit dans les « gènes politiques » de Marseille. Cela ne donne pas pour autant une légitimité véritable à la métropole marseillaise moderne que nous connaissons de nos jours. Au contraire, dans ce que l’on peut appeler « l’inconscient politique » de la métropole, dans ce qui fonde son identité dans ce temps long dont elle est porteuse sans pleinement le reconnaître, voire le connaître, la colonisation fait partie des éléments constitutifs de l’identité métropolitaine. Cela aide à  comprendre la résistance de la ville à se voir imposer l’appartenance à une métropole.

 

Qu’est-ce qu’une métropole ?

Plus tard, dans notre culture, la métropole a désigné l’ensemble des réseaux et des formes d’aménagement communs à une ville, nommée parfois la « ville-centre » et aux villes situées à sa périphérie et unies à elle par des liens de dépendance ou, tout simplement, par des communautés de services, comme, en particulier, les réseaux de transports. C’est ainsi que la R.T.M. désigne la « Régie des transports marseillais ». Mais l’important, pour notre histoire, dans l’affaire des transports métropolitains, c’est qu’ils sont à l’origine d’un mot que tout le monde connaît : le métro n’est pas autre chose que ce réseau de chemins de fer implanté, structuré et organisé par la métropole qu’il dessert. À Marseille, comme, sans doute, dans toutes les métropoles qui en ont un, le métro a existé bien avant l’institution de la métropole comme autorité administrative et politique. Mais, au-delà du métro, la métropole est une autorité chargée d’une grande quantité de fonctions et dotée d’une grande quantité de responsabilités – notamment dans le domaine de l’énergie et dans celui de l’aménagement de l’espace commun aux villes qui en font partie. La métropole est ainsi, politiquement, une sorte de pouvoir concurrent de celui des villes : plus que d’un contre-pouvoir, il s’agit d’un « pouvoir de plus », puisque son autorité ne porte pas sur les mêmes domaines que celui des communes. C’est ainsi que les communes ont vu, notamment dans le cas de Marseille, leurs pouvoirs diminuer, ce qui permet de comprendre pourquoi la métropole a mis plus de temps à s’instituer que dans le cas des autres métropoles françaises : rappelons que les « communautés urbaines », le premier nom des métropoles,  ont été instituées en 1966 : les quatre premières étaient celle de Bordeaux, celle de Lille, celle de Lyon et celle de Toulouse.

 

La métropole est-elle connue de celles et ceux qui y vivent ?

Les habitants et les habitants de la métropole de Marseille savent-ils que la métropole existe ? À Marseille, la métropole est invisible. Les services qu’elle administre sont, bien sûr, connus de toutes celles et de tous ceux qui les utilisent, mais ce n’est pour cela que son identité politique est connue des habitantes et des habitants. Surtout, elle est composée de communes qui ont trop peu de préoccupations, de projets, d’intérêts en commun pour pouvoir partager des modes d’administration et de régulation comme ceux que proposent une métropole. C’est pourquoi les élus des communes qui en font partie ont même tendance à se méfier des pouvoirs de la métropole et des risques d’hégémonie qu’ils craignent en elle et c’est la raison pour laquelle les habitantes et les habitants de ces communes n’imaginent pas pouvoir être tous administrés par une seule autorité. Les communes sont les administrations territoriales les plus anciennes de notre pays et les départements datent de la Révolution, car les nouveaux dirigeants voulaient mettre fin à l’appropriation par les nobles des territoires régionaux, des provinces, hérités de la monarchie. Mais il s’agit d’administrations territoriales très anciennes, qui forment ce que l’on peut appeler le squelette administratif de notre pays. En revanche, les « régions », notamment celles qui furent imaginées par E. Macron, et les métropoles sont des administrations beaucoup plus récentes dont les habitantes et les habitants n’ont pas reconnu l’autorité ni même l’existence. Peut-être peut-on faire deux exceptions : la métropole de Lille et celle de Lyon ont existé dès le début. Mais c’est parce qu’à Lyon, les communes qui font partie de ce que l’on appelle la COURLY sont bien plus petites que Lyon et sont avec la ville-centre dans une relation de dépendance, tandis qu’à Lille, l’intercommunalité « Lille-Roubaix-Tourcoing » a existé depuis très longtemps, assez pour se donner des modes d’administration acceptés par toutes ses  habitantes et tous ses habitants (y compris celles et ceux qui vivent dans d’autres communes plus petites et moins connues). De plus, la métropole de Lille est proche de la frontière avec la Belgique, ce qui donne à la ville des dimensions particulières qui lui sont propres et qui rendent plus forts les liens entre les communes qui font partie de la métropole. Mais, compte tenu de son caractère beaucoup plus récent, la métropole de Marseille n’a pas la légitimité qui lui permettrait d’agir véritablement, ni d’être pleinement reconnue par celles et ceux qui y vivent. Les habitantes et les habitants de la métropole de Marseille ne s’en sentent pas réellement des citoyens, ne reconnaissent pas l’identité politique de la métropole. De plus, en-dehors d’Arles, de Tarascon et de plusieurs villes ainsi éloignées de Marseille, la confusion entre la métropole et le département des Bouches-du-Rhône ajoute de la complexité à l’organisation de l’espace et rend d’autant moins lisible l’identité métropolitaine. Pour toutes ces raisons, la métropole de Marseille n’est pas réellement un « objet » connu et légitime pour ses habitantes et ses habitants mais, au contraire, constitue bien une sorte d’invention technocratique récente, sans doute destinée à contrôler un peu plus le pouvoir municipal de Marseille, voire à le réduire. Cela permet de comprendre que la métropole de Marseille se réduise à un ensemble de pouvoirs auxquels sont soumis les habitantes et les habitants sans pour autant y adhérer et assumer pleinement son identité.

 

Pas d’identité politique sans budget

Le budget, ce n’est pas seulement un ensemble de recettes et de dépenses, il ne saurait se réduire à son aspect seulement financier. Les recettes et les dépenses ne font que traduire en termes économiques et financiers les projets politiques d’une institution – en l’occurrence la métropole de Marseille – et ses orientations. C’est pourquoi il est très intéressant de lire ce que devient le budget 2026 de la métropole, élaboré sous la direction de N. Isnard, qui a fait l’objet d’une discussion entre les maires et qui risque de ne pas être voté. Les communes de la métropole se retournent vers les autorités nationales de l’État pour remédier au déficit budgétaire de 123 millions d’euros affiché dans le projet présenté par l’exécutif métropolitain. Il se trouve que j’avais écrit ce texte bien longtemps avant que les informations de B. Gilles (Marsactu, 22 avril 2026) ne viennent conforter, en quelque sorte, les observations que j’y propose. Or ce que nous apprenons dans ces informations, c’est que la métropole, incapable de se décider sur un projet de budget se retourne vers les pouvoirs nationaux de l’État pour des dépenses importantes comme les transports, l’environnement ou la culture. Tout le monde semble d’accord sur un point : la nécessité de négocier un nouveau pacte financier. Mais, au-delà même de son aspect financier, l’impossibilité de se retrouver sur un projet de budget signifie bien que la métropole n’a pas d’identité politique assumée, qu’elle se réduit bien à  cet « objet politique non identifié » dont nous parlons depuis le début. Il faut choisir : ou nous assumons pleinement le choix de la décentralisation – y compris les charges que cela implique, ou nous nous retournons vers l’État central, mais alors, cela implique que nous renonçons à la décentralisation.

 

Petite note

C’est volontairement que je ne veux pas désigner l’État central par le terme « État » tout court : pour moi, les collectivités territoriales comme les régions, les départements, les métropoles et les villes sont des expressions locales de l’État : le terme « État » ne saurait se réduire à l’état central, celui de Paris.

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