« Vous voulez des morts ? » La concertation publique autour de la Plaine démarre fort

Décryptage
Lisa Castelly
4 Mar 2017 36

Vendredi matin, quelques personnes bien informées s'étaient passé le mot pour se retrouver pour la première permanence de la concertation publique autour de la requalification de la Plaine. Si les documents présentés n'apprennent pas grand chose de nouveau, les échanges ont été vifs.

« Vous n’avez vraiment rien à nous dire !? ». Dans la salle principale du centre d’animation du Méridien, la matinée est mouvementée. Depuis 9 heures, au milieu de cinq grands panneaux et de deux ou trois fascicules sur papier glacé, une responsable de programme de la Soleam, la société publique d’aménagement qui pilote les travaux, échange avec une petite vingtaine de personnes venue la questionner. Et c’est donc du projet de rénovation ou « requalification » de la Plaine, que l’on débat ce vendredi matin.

Pendant quatre semaines, dans le cadre de la phase de concertation publique du projet, le même dispositif sera présent dans trois lieux répartis sur les trois secteurs concernés [Lire notre article], avec, une demi-journée par semaine, la présence d’un technicien de la société d’aménagement. « Mon objectif c’est de pouvoir répondre au plus grand nombre, écouter et faire comprendre le projet », explique Maryline Van de Voorde, la responsable de programme à la Soleam.

Face à elle, pour l’ouverture de la concertation, des habitants qui connaissent bien la problématique. Plusieurs sont membres de l’Assemblée de la Plaine, tandis que d’autres représentent Un centre-ville pour tous. « À part nous, il y a zéro public », regrette Patrick Lacoste, qui porte les deux casquettes associatives. Il faut dire que les horaires et lieux ont simplement été glissés dans les pages d’annonces légales des deux quotidiens régionaux il y a une dizaine de jours, pas plus. Pour l’instant, les visuels ne sont pas encore visible en ligne sur le site de la Soleam, mais devrait l’être dans les jours à venir. Alors pour les permanences, les militants se sont passé le mot, mais les autres ?

« C’est vraiment important tout ce que vous voulez changer ! »

De nouveaux kiosques seront disposés le long de la « rambla ».

Pour ceux qui sont venus pour l’ouverture de la concertation, la déception est au rendez-vous. « On s’attendait au moins à une maquette », lâche un membre d’Un centre-ville pour tous. Les visuels sur les panneaux informatifs sont quasiment à l’identique de ceux qui ont circulé dans la presse depuis l’automne, et les fascicules doivent rester sur place. On y découvre quelques détails, comme la forme des kiosques cubiques prévus pour remplacer ceux des snacks et vendeur de coquillages actuels. Ils auront sur leurs côtés des photographies de visages de Marseillais et, disposés en enfilade, ils rythmeront une grande « rambla ». La plus grande nouveauté finalement, c’est que cette fois-ci, il y a quelqu’un de la Soleam pour expliquer… et rendre des comptes.

« On n’est pas là parce qu’on veut s’amuser, prévient un homme d’une trentaine d’années après avoir examiné les images. C’est vraiment important tout ce que vous voulez changer, et vous en verrez les conséquences ! ». « Vous avez pu noter vos impressions sur le cahier ? », lui répond Maryline Van de Voorde, qui ne perd pas son calme. Le registre mis à disposition est lui aussi un fascicule de papier glacé auquel on a ajouté une quinzaine de page libres pour les commentaires. Cinq ou six personnes prendront le temps d’en noircir les pages au cours de la matinée. Autour, les invectives fusent. «  » Typicité méditerranéenne », ça ne veut rien dire ! Vous savez que « typicité » ça n’est pas un vrai mot ? », s’agace une autre, blâmant l’aspect désincarné des documents.

Un plan de circulation qui échaude les esprits

Concernant le projet dans ses détails, la seule planche inédite, particulièrement attendue est le plan de circulation. Les images qui avaient pu être vues jusqu’ici permettaient d’imaginer l’ampleur du changement, mais pas sa nature. Exit le tour de place, une voie principale traversera La Plaine dans le prolongement de la rue Saint-Savournin jusqu’à la rue Saint-Michel. Elle sera double uniquement sur le tronçon bas, afin de permettre aux véhicules venant de la rue Curiol de rejoindre la rue Saint-Pierre. En revanche, il ne sera pas possible de rejoindre la rue Saint-Savournin en venant de la rue Curiol. Toutes les rues qui débouchent ou partent actuellement du tour de place, côté Est (rue de l’Olivier, rue Ferrari, Horace-Bertin…), ne permettront plus d’accéder aux autres côtés de la Plaine.

La circulation à l’intérieur de la place va changer complètement.

Un grand chambardement pour le quartier et ses rues adjacentes (voir le schéma ci-dessus) et le sujet principal de mécontentement pour les personnes présentes ce vendredi matin. « Le projet, c’est d’apaiser la place », répète Maryline Van de Voorde. « Mais quand toute la circulation sera bloquée à la rue des trois mages avec les quatre voies qui s’y retrouvent, et qu’en plus le cours Lieutaud sera en travaux, puis réduit, vous pensez que ce sera apaisé ? Et avec les jeux d’enfants juste à côté ? Tout le monde ira aux Terrasses du port et c’est tout ! », rétorque une participante. « Rue Curiol, on peut être sûr que, même si le tourner à droite est interdit, les Marseillais le feront ! », peste un autre. « Vous voulez des morts ? », s’emporte une jeune femme.

Le plan de circulation autour de la place Jean Jaurès. Les points rouges représentent les voies d’accès et de sortie de la place.

« Avec les 32 tonnes qui vont continuer à monter la rue Curiol, ça ne risque pas d’être apaisé, commente de son côté Patrick Lacoste. J’aurais pensé que le plus raisonnable aurait été d’interdire le passage des camions, mais non, rien n’a été pensé à ce sujet ». « Mais bientôt, la L2 règlera tous nos problèmes ! », plaisante son voisin de table. Ils sont plusieurs à s’esclaffer, alors que devant les panneaux, la représentante de la Soleam continue à faire des pieds et des mains pour répondre, expliquer, répliquer, et passe d’un panneau informatif à l’autre.

« Pour faire des surprise party c’est très bien mais alors pour se garer ! »

Corrélée à la question de la circulation, celle du stationnement déchaîne aussi les passions. Sur le projet, il ne reste que 65 places, contre près de 200 actuellement. « Ils ont des voitures, ceux qui ont fait ce projet ? Cet aménagement, pour faire des surprise parties c’est très bien mais alors pour se garer ! », tempête une dame résidant rue de l’Olivier. « Nous étudions toutes les possibilités actuellement, il y a par exemple le parking Gambetta qui est toujours vide… », tente Maryline Van de Voorde. »Gambetta !!? On va pas aller se garer là-bas ! », s’exclame la participante qui annonçait des morts précédemment, devant ces 500 mètres à parcourir pour rejoindre le haut de la Canebière.

Un homme grisonnant, qui se présente comme retraité et partisan des modes doux, confesse de son côté qu’il voit plutôt d’un bon œil cette réduction de la place de la voiture. « On est la ville la plus polluée de France, bien sûr qu’il faut parler de piétonnisation ! À première vue, c’est vrai qu’il y a des soucis dans le projet pour la circulation, mais dans l’absolu, la voiture c’est bientôt fini. C’est l’absence de transports en commun, le gros problème ». « Je viens d’une ville où tous mes amis ont abandonné la voiture, lui répond un membre de l’Assemblée de la Plaine, mais ici, c’est vrai que venir en transports à la Plaine, selon d’où on vient, c’est très long. Aujourd’hui, le parking est certes un parking sauvage, mais il arrange beaucoup de monde ! ».

Faire vivre la concertation quand même

Si le registre se remplit très lentement, les langues se délient et des ponts se créent entre les personnes présentes, qui voudraient faire vivre la concertation eux-mêmes. « Et si on profitait des dimanches de la Canebière pour faire une reproduction des panneaux et les montrer pour que tout le monde les voit ? », suggère une membre d’Un centre-ville pour tous. « Il faut qu’ils fassent avec nous ! Tout ce qui ne se fait pas avec nous se fait contre nous ! », martèle une autre. « Aujourd’hui, le projet est trop simple, tendance, séduisant, il faut une deuxième couche, qui reste à penser avec les habitants, les forains, il y a encore besoin de temps et de diplomatie », analyse Nicolas Mémain, l’« urbaniste sans diplôme » spécialiste des balades urbaines venu lui aussi poser des questions.

Pas sûr que la procédure fixée par la Soleam permette une nouvelle réflexion approfondie. Après le 31 mars, les remarques consignées dans les registres des trois lieux seront analysées, mais en très peu de temps. Gérard Chenoz, président de la société d’aménagement municipale, estime que l’avant-projet sommaire intégrant ces contributions pourraient être prêt avant la fin avril, moins d’un mois après.

« Si on nous demande de faire un tour de place comme avant, ce ne sera pas possible, parce que là, la voie traversante est une idée forte du projet qui a été sélectionné par concours, admet Maryline Van de Voorde, mais il y a plein de choses qu’on peut adapter. Les places de stationnement c’est aussi une idée forte qui sera difficile à remettre en cause, quoique, peut-être si vraiment tout le monde est absolument contre, on ne sait jamais… » Faudra-t-il alors une manif ou de simples remarques de bon sens inscrites sur un registre suffiront-elles à faire évoluer le projet ?

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