Dans les coulisses du carnaval de la Plaine, rendez-vous « culturel et politique »

Reportage
le 17 Mar 2018
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Ce dimanche aura lieu le 19e carnaval indépendant de la Plaine. Un événement inclassable lors duquel se mêlent des habitants de ce quartier à l'âme frondeuse mais aussi des fêtards et autres joyeux drilles venus de tous horizons. Si elle n'a pas d'organisateur officiel, la fête se prépare en amont, dans de nombreux recoins du centre-ville.

Masques réalisés par des enfants en vue du carnaval de la Plaine. (LC)

Masques réalisés par des enfants en vue du carnaval de la Plaine. (LC)

Plus que quatre jours. Ce mercredi après-midi, la Casa Consolat est un joyeux bazar, en prévision de celui, bien plus grand, qui doit avoir lieu ce dimanche. Au programme dans ce bar associatif à deux pas des Réformés, atelier masques. Depuis plusieurs semaines, les ateliers créatifs se multiplient dans le centre-ville en vue de l’iconoclaste carnaval indépendant de la Plaine, Réformés et Belle de mai – son appellation officielle désormais, alors qu’il fête son 19e anniversaire, puisque des collectifs de ces différents quartiers y prendront part.

Enfants et adultes s’appliquent sur le projet de leur choix, pour parvenir au masque en carton parfait à leurs yeux. Miguel Calisto de l’atelier Chimichurri conseille ceux qui en ont besoin. « Chaque année je viens pour filer un coup de main. C’est la première fois que je vois autant de monde, et surtout autant d’enfants ! Là il n’y a pas de thématique, chacun peut venir et développer son idée. Le style général, c’est… fait main. » Dans la grande pièce de la Casa Consolat, jonchée à cette heure de bouts de cartons découpés alors que des cagettes de fruits et légumes frais occupent le reste de l’espace, on parle italien, espagnol, et même romani.

Un groupe d’enfants roms est venu avec l’association Arte Chavalo et leur animatrice est un peu débordée par l’engouement suscité par l’activité du jour. Les enfants sont venus bien plus nombreux que prévu. « Je les ai déjà amenés au carnaval, et à chaque fois ils hallucinent. Ils n’avaient jamais vu de carnaval, ils ne comprenaient pas toute cette folie, les gens qui se jettent de la farine. Je vais essayer dimanche aussi, mais c’est dur de trouver des accompagnateurs qui acceptent de s’occuper d’enfants ce jour-là plutôt que de faire la fête… » 

Atelier création de masques à la Casa consolat. (LC)

Au fond de la salle, deux jeunes femmes s’appliquent à confectionner leurs masques à partir de modèles plutôt complexes et géométriques récupérés en ligne. « On s’est lancées sur des projets compliqués. Ça s’appelle Wintercroft, ils en ont à Notre-dame-des-Landes pour se cacher le visage dans les manifs ». Doriane et Adèle sont des habituées de la fête et en embrassent pleinement son aspect militant. L’une prépare un masque de lapin en référence aux « carottages de la Plaine ». »On sera un petit groupe de lapins et on va requalifier, jusqu’à être enfarinés ! ».

« La fête la plus libre, la plus contestataire »

Le projet controversé de rénovation de la place Jean-Jaurès sera probablement dans les esprits d’un certain nombre de participants. Un tract posait même cette question : « La (proche ?) rénovation de la place Jean Jaurès, avec sa minéralisation, le passage d’une rue au beau milieu et la volonté politique d’en bannir les « usages déviants », va-t-elle condamner nos fêtes ? ». Coup de fil passé à Gérard Chenoz, président de la société d’aménagement publique en charge du projet, la Soleam, celui-ci écarte l’hypothèse d’une disparition du carnaval avec le début des travaux prévus pour durer deux ans à partir de septembre prochain. La société qu’il préside a eu récemment l’« honneur » d’être la figure du Caramantran, brûlé en place publique en fin de cortège, mais il assure qu’il n’en a pas gardé de rancune. « C’est rigolo, c’est pas méchant », assure celui dont les relations avec les anti-requalification n’ont pas toujours été idylliques.

Attachées à découper leurs masques de cartons, Doriane et Adèle décrivent l’atmosphère particulière qui les pousse à ne jamais rater l’événement depuis plus de dix ans. « C’est la fête la plus libre, la plus contestataire qui existe », pose l’une, quand l’autre complète : « c’est joyeux et un peu « véner » en même temps, ce n’est pas institutionnalisé, pas récupéré par la mairie. C’est une façon de dire on est là, on existe ». Par principe, aucune demande d’autorisation n’est jamais formulée aux autorités pour le carnaval, qui se déroule, de plus en plus, sous l’œil attentif des policiers. Des altercations ont eu lieu à plusieurs reprises.  Leurs souvenirs les plus marquants : « Quand on crame le caramantran et qu’on est tous à danser tout autour. Y a un truc mystique, on maîtrise tous le feu, j’adore cette sensation ».

Rite païen, occitan, et tout le reste

Quittons les Réformés pour rejoindre le cœur même de la Plaine. D’autres s’activent aussi en vue du rendez-vous annuel qu’est « Carnaval » – sans pronom – comme le nomment les puristes. À l’Ostau dau pais marselhes, espace associatif dédié à la culture provençale et occitane, l’heure est aux ateliers de chants carnavalesques en langue d’Oc. On retrouve parmi les membres réguliers de la chorale ceux qui ont accompagné l’événement depuis les débuts. « L’occitan est lié à l’histoire de Marseille, donc forcément, si on veut rappeler des choses, ça passe par l’occitan. On est là pour rappeler qu’on vient pas de nulle part », pose Arnaud Fromont, président de l’association de l’Ostau, qui invoque volontiers jusqu’aux racines païennes du carnaval pour décrire l’héritage spirituel, porteur de « transgression, renouvellement », de ce carnaval relancé dans les années 2000.

Mais une querelle s’engage vite sur la pertinence du choix de la date. « On le fait au mauvais moment », pose Arnaud Fromont, qui souligne que le mardi-gras se célèbre plus tôt dans l’année, quelle que soit la tradition à laquelle on se réfère. « On enterre l’hiver, y a la sève qui remonte, donc on le fait au bon moment ! », défend de son côté Hélène, une des figures de cette petite équipe de quadra, quinqua et au delà, qui aujourd’hui encore est à l’initiative du carnaval. Carnaval dont l’organisation logistique principale se résume au final à « faire un loto pour récolter un peu d’argent, pour pouvoir offrir la farine, le vin, et fabriquer Caramantran ». Lequel Caramantran, figure des maux de l’hiver vouée à être condamnée et brûlée en place publique, est fabriquée à l’abri des regards. Impossible de savoir quelle forme il revêtira cette année. D’ailleurs, sa réalisation n’est pas encore terminée ce mercredi. Les autres initiatives sont toutes spontanées. « On sait pas combien de gens s’activent, c’est dimanche qu’on verra des gens arriver avec ce qu’ils auront préparé », explique Hélène.

« Les marseillais l’ont inscrit à leur agenda politique et culturel »

Le troubadour Manu Théron, qui mène l’atelier chants en occitan est lui présent depuis les débuts du carnaval de la Plaine.« On était allés voir le carnaval indépendant de Saint-Roch à Nice, et de voir ce réveil des consciences et des pratiques culturelles qui allaient avec, on s’est dit qu’on voulait faire la même chose. » Un nom, celui d’Alessi dell Umbria, est souvent cité pour désigner celui dont l’impulsion première est venue, même si le terme de « leader » fait aussi débat chez ceux qui prônent avant tout le collectif. « Au départ, reprend Manu Théron, c’était quelques associations, la Chourmo, la Plaine sans frontières, le Tipi… un tissu associatif assez concerné par les mouvements sociaux. Et puis aujourd’hui, c’est surtout beaucoup de gens qui viennent de partout. Les Marseillais l’ont inscrit à leur agenda politique et culturel ». « On est devenu une tradition, sourit Hélène, mais ça a mis du temps, au départ on était 200-300 ! »

Le tournant dans la popularité se serait fait, aux yeux de plusieurs d’entre eux, au tournant des années 2010. « Il y a eu des incidents, des bagarres de CRS, avec les pompiers, des gaz lancés dans la foule. Donc après ça, il a fallu défendre carnaval, il a fallu de la solidarité pour être davantage nombreux et le faire exister », estime Hélène. « Les gens se sont aperçus en voyant le carnaval en danger que ce danger concernait aussi tout ce que le carnaval représente : l’indépendance, la liberté dans l’espace public », complète Christian, autre membre de la bande des anciens du carnaval, cheveux long gris et moustache. Lui est partisan d’un carnaval le plus libre et ouvert possible. Plutôt que de le qualifier de « militant », il préfère le voir comme « porteur d’idées ». « On ne demande rien à personne, on veut juste passer la journée la plus agréable possible. Sans volonté de nuire ou d’esprit de revanche, pas rebelle, plutôt revendicatif et indépendant. Et chacun y met ce qu’il veut ».

Juste avant que ne démarre le cour de chant, l’œil se pose sur d’autres réalisations de papier mâché qui ne sont, elles, pas sous embargo, et défileront dans le quartier dès samedi. Une « bouillabaisse », faite de gros poissons inspirés de personnages politiques locaux et nationaux, d’Yves Murène à Jean-Luc Merluchon en passant par Jean-Claude Grondin et Marie-Louise Lotte – clin d’oeil à l’élue aux emplacements forains, et donc personnage crucial pour les anti-requalification, qui défendent le maintien en l’état du marché de la Plaine.

« Bouillabaisse » de personnages politiques en papier mâché. (LC)

La chorale se rassemble, entre habitués, pionniers du carnaval et quelques nouveaux et nouvelles venues – âgés, à vue de nez, de 20 à 60 ans – au rythme du tambourin de Manu Théron. Au delà du rituel « Adieu païre, un vieux chant de la commune marseillaise » chanté chaque année à l’heure où brûle le caramantran, il ajoute chaque année de nouvelles chansons qu’il adapte lui-même. « Cette année, c’est un chant catalan, j’ai trouvé ça pertinent de les associer par la pensée ». De là à ce que la Plaine entame dimanche une procédure de sécession, il n’y a qu’un pas.

Avec Benoit Gilles

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