[Vivre à la Castellane] Une forteresse sans emploi

Série
le 7 Juin 2016
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Deuxième épisode de notre série "Vivre à la Castellane". Accablée par les trafics, la cité l'est peut-être tout autant par le chômage. Les acteurs sociaux tentent de rapprocher de la vie professionnelle jeunes et moins jeunes qui s'en sont éloignés. Une quête difficile quand le nombre de demandeurs d'emploi est trois fois supérieur à la moyenne nationale.

Sous le soleil matinal, la Castellane a à certains instants des airs de village, selon où se pose le regard. Le désir des architectes d’antan de créer une citadelle accueillante se devine presque, en voyant les enfants dévaler les allées pavées en direction de l’école et les parents discuter sur l’une des placettes. Peu nombreux sont ceux qui prendront ensuite le chemin du travail. Dans l’allée qui borde l’immense et vide place de la Tartane se trouve le local de l’Addap 13. À cette heure-ci, vers 8 h 30, le rideau de fer est levé et l’odeur du café se mêle à celle de la colle et des pots de peinture entreposés dans tous les coins. Les participants du chantier d’insertion mis en place par l’association de prévention sont autour d’une grande table blanche, où chaque matin, ils programment les tâches à accomplir.

Des fauteuils fatigués accueillent la dizaine d’aspirants au travail qui comptent sur ce contrat pour se relancer. Pendant six mois, ils sont ensemble 26 heures par semaine. Vingt sont consacrées à des travaux d’entretien dans la cité : peinture, petite maçonnerie, jardinage ou nettoyage. Les six autres consistent en un accompagnement à la recherche d’emploi (rédaction de CV, préparation aux entretiens, etc.). Parmi les présents ce matin, les parcours, les âges et les origines sont très variés.

Travailler sur les freins à l’emploi

Tous sont des éloignés de l’emploi. Comme Mohamed [à la demande des participants, tous les prénoms ont été modifiés], âgé de 46 ans. Après un accident du travail, il sort de 3 ans  des recherches infructueuses : « J’ai étudié toutes les pistes, et maintenant, j’espère rentrer en formation sécurité », bafouille-t-il, avant de concéder le plaisir qu’il a eu à retrouver une activité le temps de quelques mois : « Ça faisait longtemps ». « Chaque cas est différent, chacun a ses obstacles périphériques : la langue, l’endettement… On essaye de travailler sur ces freins, commente Christian Chevassus, chef de service à l’Addap. C’est dur de trouver de l’emploi quand il n’y en a pas, mais malgré tout, on les rapproche du but et on ajoute des lignes sur leur CV. »

Une première étape qui permet aussi aux chômeurs longue durée de se réapproprier les codes du monde du travail, détaille Malik, le chef de chantier : « On leur réapprend à avoir une attitude professionnelle, avec des horaires, et ils doivent accepter qu’il va falloir bouger pour trouver quelque chose, malgré les problèmes de transports. » Durant la période que dure le contrat, chacun peut suivre une formation ou un stage sans perdre sa rémunération, et s’il obtient un emploi, il peut se rendre disponible immédiatement. En revanche, si au bout de six mois, il n’a toujours rien trouvé, impossible de repartir sur 6 mois de stage avec l’Addap pour laisser la place à de nouveaux bénéficiaires.

Pierre habite à la Castellane depuis toujours. À 20 ans, après avoir fini son parcours secondaire, ce jeune homme à l’esprit vif et au regard joyeux a piétiné un an sans rien trouver à faire. « Le chantier m’a relancé. » Ces six mois auront été pour lui le tremplin dont il avait besoin : il a d’ores et déjà signé un contrat pour travailler à l’aéroport d’ici quelques semaines.

Abdeslam, la trentaine habite lui aussi la Castellane, avec ses deux enfants. Après avoir été peintre en bâtiment, il ne parvient plus aujourd’hui à trouver suffisamment de gâches. « Dans le bâtiment il n’y a pas de travail, déplore-t-il, et ici c’est comme partout. Je fais mes démarches, je dépose mes CV, j’attends des réponses, mais quand on a marqué « La Castellane » sur son adresse, les gens ne répondent pas. » Pierre le reprend, « regarde, moi ça a marché à l’aéroport, et on est plusieurs du quartier là-bas ! »

« Malik, tu as pas du travail pour moi ? »

Une des choses qui frappent le plus à la Castellane, c’est le peu de tissu économique « classique » pour cette petite ville de près de 7000 habitants. « Il y a La Poste, deux alimentations, une boucherie, un tabac, le centre social, deux snacks, deux coiffeurs, un taxiphone, une pharmacie… », énumère Pierre en comptant sur ses doigts. « C’est mieux que dans d’autre cités ! », s’exclame Raymond, 26 ans, originaire de la Viste, un peu plus au Sud. Mais pas assez pour créer de l’emploi. Il faut lever les yeux vers Grand Littoral, ou sauter l’autoroute vers la zone franche urbaine de Saint-Henri pour trouver des gisements possibles.

Lorsqu’il fait le tour de la cité pour montrer les réalisations de ses protégés, Malik ne peut pas faire un pas sans être hélé par un candidat au chantier d’insertion. « Malik, tu as pas du travail pour moi ? », s’entend-il répéter. « Est-ce que Pôle Emploi t’a fait le papier ? On n’a pas vu ton nom sur la liste, rappelle-les et ils nous transmettront », répond-il à plusieurs d’entre eux. Cet ancien restaurateur arrivé sur le tard dans le monde de l’insertion professionnelle a fait son trou dans cette cité réputée hostile. Après un an et demi de chantiers, il a réussi à se faire accepter par le travail qu’il réalise. Plusieurs opérations de nettoyage, à l’entrée de la cité et dans l’une des deux écoles, ont été remarquées par la population. Les éloges réguliers regonflent le moral des troupes, qu’on reconnaît à leurs gilets bleus siglés du nom de l’association. Malik assure aussi que les bailleurs, financeurs des chantiers, gagnent en « paix sociale », grâce à ces petits travaux qui redonnent un peu de fraîcheur à une cité qui attend sa rénovation avec espoir et angoisse.

23,7 % d’habitants de la Castellane ont un emploi

Mais la douzaine d’emplois créés chaque semestre par l’Addap représentent une goutte d’eau dans un océan de chômage. Une étude de l’Insee datée de 2012 permet d’avoir un aperçu assez fin de la situation. Il ressort clairement que pour l’emploi, la Castellane est dans le palmarès des cités les plus en souffrance : 34,3% de la population est à la recherche de travail. Seulement 10,3 % des 15-24 ans occupent un emploi, contre 25,6% à l’échelle de la métropole Aix-Marseille. Un chiffre qui plafonne à 23,7 % pour les 15-64 ans, contre 58 % dans la métropole. Sur la zone La Castellane – La Bricarde, près de la moitié des actifs sont tributaires du RSA.

La population de la Castellane comporte par ailleurs un grand nombre de non-diplômés, 52,5 %. Dans la cité voisine de la Bricarde, ce taux est de 10 points inférieur. Enfin, les emplois à temps partiel représentent le tiers des embauches et la part de cadres et professions supérieures résidant dans la cité est infime : 0,2 %.

« L’emploi, c’est le nerf de la guerre »

La place de la Tartane après la destruction du bâtiment G. ( Image L.Castelly)
La place de la Tartane après la destruction du bâtiment G. (photo L.Castelly)

Au centre social, observateur privilégié du tissu local depuis 20 ans et principal employeur de la cité, le directeur Nassim Khelladi désespère de voir la dynamique se relancer. Deux salariés se consacrent à l’accueil des personnes en voie d’insertion, des ateliers sont organisés, mais la permanence pour l’emploi promise par Jean-Marc Ayrault lors de sa venue en 2013 n’a jamais vu le jour. La mission locale organise bien des permanences, bien qu’à un rythme très aléatoire, mais il y a longtemps qu’un conseiller Pôle emploi n’a pas mis les pieds sur la place de la Tartane où est situé le centre. « Cela fait 18 mois que ces promesses ont été faites, quelle image est-ce que cela renvoie ? », s’interroge le directeur. Il en est pourtant convaincu, l’emploi, « c’est le nerf de la guerre, ce par quoi on pourra réduire les tensions et les comportements déviants. » Les échanges de tirs entre groupes rivaux à l’intérieur de la cité ont notamment amené la Mission locale à suspendre ses permanences.

Une des autres déceptions de Nassim Khelladi, c’est le peu de résultats de la création de la zone franche urbaine (ZFU) Nord littoral, censée profiter directement aux habitants des quartiers Nord. « La plupart du temps, ce sont de petits contrats, de courte durée, explique-t-il, le partenariat avec la ZFU consiste pour nous à récupérer des annonces, à démarcher. On ne sent pas de réelle réactivité de la part des entreprises. Ils sont venus dans ces territoires, il y a des forces ici, il faut qu’ils les prennent en compte ».

Promettre un futur plus sûr aux jeunes des réseaux

Dans le local de l’Addap, Raymond a le même sentiment quand il observe les pelleteuses venues pour démolir le bâtiment G à quelques mètres de là. « Sur le chantier, ils ne sont que deux qui viennent du quartier. Ce n’est pas normal, on veut faire partie de l’amélioration de la cité ». Les éducateurs le constatent régulièrement, les chantiers de rénovation ne parviennent que difficilement à embaucher localement, faute de personnel qualifié arguent-ils, mais aussi faute d’anticipation. « Si on lançait à l’avance les gens sur des formations précises en fonction des besoins des travaux, ce serait vraiment efficace », suggère Christian Chevassus de l’Addap.

En attendant, l’économie parallèle continue de générer des revenus, parfois confortables, à des jeunes que l’on aperçoit par grappes aux pieds des bâtiments, souvent cagoulés et guettant le chaland à la recherche de substances illicites. Les travailleurs sociaux rêvent de pouvoir leur faire entendre qu’une reconversion « dans le légal » leur permettrait de dormir tranquille sans l’angoisse du lendemain. Tous reconnaissent aujourd’hui manquer de moyens pour leur offrir un futur plus sûr. Sous l’une des voûtes de la Castellane, un habitant ironise : « Tu as vu des délinquants toi ? Moi je ne vois que des gens qui cherchent du boulot ! »

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